La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 19: The Confession
L’aube collait encore aux vitres quand Camille frappa à la porte de Julien. Elle avait couru depuis chez elle, le sac de Vincent serré contre sa poitrine comme un bouclier, et le froid du petit matin lui brûlait les poumons. Elle frappa encore, plus fort. La porte s’ouvrit sur un Julien hagard, les cheveux en désordre, vêtu d’un simple t-shirt qui révélait les cicatrices anciennes sur ses bras.
« Camille ? Il est six heures. Mon scan est à sept. — Je sais. »
Elle entra sans y être invitée, déposa le sac sur la table basse de son salon. L’appartement sentait le café refroidi et l’insomnie. Il la regardait faire, les sourcils froncés.
« C’est le sac de Vincent. Tu devais le rendre à sa mère. — Je l’ai ouvert. »
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas dit. Il croisa les bras, geste défensif qu’elle connaissait trop bien.
« Pourquoi ? » « Parce que je devais savoir. Je devais comprendre ce que tu portes, Julien. Et j’ai trouvé ça. »
Elle sortit l’enveloppe de la poche de sa veste, la lui tendit. Une enveloppe ordinaire, froissée par les années passées au fond d’un sac de sport, scellée par de la salive et du regret. Il la reconnut immédiatement. Son visage se vida.
« Non. » Il recula d’un pas, secoua la tête. « Comment as-tu… » « Elle était au fond du sac, avec ses affaires. Julien, tu l’as écrite. Tu ne l’as jamais envoyée. »
Il resta immobile un long moment, le regard fixé sur l’enveloppe comme sur un serpent prêt à frapper. Puis, lentement, il la prit. Ses doigts tremblaient.
« Je me suis dit cent fois que je devais la détruire. » Il la tournait entre ses mains, un témoignage de sa lâcheté ou de son amour, selon le point de vue. « Mais je ne pouvais pas. C’était tout ce qui restait de lui. De ce que j’aurais dû lui dire. »
Il la décacheta enfin, sortit la feuille pliée. Camille le regarda lire, les yeux courant sur les mots qu’il avait écrits des années plus tôt. Elle vit le moment précis où il se reconnut dans ses propres phrases, cette main qui se portait à son visage, cette respiration qui se brisait.
« Je lui disais que j’allais gagner pour lui. Que je le ferais à sa place. » Il s’arrêta, puis émit un rire sans joie, amer. « Quelle blague. J’ai passé trois ans à m’autodétruire à la place. »
Il laissa tomber la lettre sur le canapé, les yeux brillants, le corps parcouru de tensions visibles. Camille fit un pas vers lui, lentement, lui offrant la possibilité de reculer. Il ne bougea pas.
« Je n’arrivais pas à l’envoyer parce que ça aurait été admettre qu’il était mort. Tant que je ne l’envoyais pas, il y avait encore une possibilité, tu comprends ? Tant que cette lettre existait, non envoyée, j’avais encore un avenir avec lui. »
Il s’affaissa sur le canapé, la tête dans les mains. Camille s’assit à côté de lui, sans le toucher encore, lui laissant l’espace de ce qu’il s’apprêtait à dévoiler. Le silence de l’appartement n’était troublé que par la chaudière qui ronronnait et le battement sourd de la mer au loin.
« Cette high ball, murmura-t-il enfin. La dernière minute du match. On menait de cinq points. Leur ouvreur l’a bottée longue, une chandelle interminable. Je l’ai vue arriver, depuis l’aile. J’aurais dû l’avoir. Vincent était sous elle, bien placé, il attendait. Mais j’ai appelé le ballon. »
Camille retint son souffle.
« Pourquoi ? » « Parce que j’étais plus rapide que lui. Parce que j’étais plus jeune, plus arrogant, et que je voulais la décisive. Je l’ai appelé, et Vincent a cédé. Il a toujours cédé, pour moi. C’était sa nature. Le grand frère qui s’efface. »
Sa voix se brisa. Il respirait par à-coups, le corps secoué de contractions qu’elle reconnaissait trop bien pour les avoir vues chez des athlètes en burn-out, en dépression.
« Et alors ? » « Alors j’ai manqué mon appel. J’ai levé les bras, les yeux sur le ballon, et j’ai vu une fraction de seconde trop tard que je n’étais pas sur l’axe. J’ai sauté trop tard, trop loin à gauche. Je n’ai touché que du vide. Vincent, lui, n’avait pas bougé. Il m’avait fait confiance. C’est arrivé si vite — son plongeon, le genou de leur ailier qui lui heurte la tempe, le bruit humide qu’il a fait en tombant. Je l’entends encore, Camille. Toutes les nuits, ce bruit-là. »
Elle ne put rester en retrait plus longtemps. Elle prit sa main, la sienne grande et calleuse, parcourue de tendons saillants, la main qui portait des essais, qui soulevait des trophées, qui n’avait pas su rattraper un ballon il y a trois ans. Il la retourna, entrelaça ses doigts aux siens avec une force désespérée.
« Après le match, à l’hôpital, le chirurgien a dit à mes parents qu’il n’y avait rien à faire. Vincent était déjà parti. Mon père m’a regardé à travers la vitre de la salle d’attente. Il a vu dans mes yeux que j’avais appelé le ballon. Il n’a rien dit. C’est ça le pire, Camille. Il n’a rien dit. Il est rentré à Marseille, et on ne s’est plus jamais parlé. Il m’a effacé comme s’il fallait nettoyer une faute au tableau. »
Elle sentit sa gorge se serrer. Elle pensa à son propre frère, à ce qu’elle aurait donné pour avoir une conversation de plus, une seule. Et lui avait passé sa vie à fuir deux hommes qu’il aimait et qu’il avait perdus de deux manières différentes.
« Tu n’as pas tué ton frère, Julien. » « J’ai appelé un ballon que je ne pouvais pas prendre. La conséquence directe, c’est qu’il est mort. Appelle ça comme tu veux, le résultat est le même. »
Il la regarda enfin, et elle vit toute la détresse nue, sans masque, sans la carapace d’agressivité qu’il portait comme une cuirasse. Il était là, vulnérable, à nu, entre ses murs d’appartement aux trophées alignés et ses écrans de match en boucle.
« Tu n’as pas à porter ça seul. » « Qui d’autre le porterait ? »
Elle hésita. Une seconde, deux. Sa bouche s’ouvrit sur les mots qu’elle avait retenus depuis des semaines — la vérité sur son diplôme, sur Delacroix, sur la menace qui pesait sur elle et sur ce qu’elle ressentait. Mais son téléphone vibra dans sa poche. L’écran afficha : *Delacroix - 6h58 - Vous avez jusqu’à 9h. Passé ce délai, j’appelle la fédération.*
Elle rangea l’appareil, le cœur battant. Julien avait vu l’écran, avait vu le nom.
« Delacroix ? À six heures du matin ? » « Une décision urgente. La commission de discipline. » « Tu me caches quelque chose. »
Il avait repris son regard de joueur, celui qui analysait les failles adverses. Elle se leva, s’éloigna de lui, cherchant une issue qui n’existait pas.
« Nous devrions partir pour ton scan. Il ne faut pas être en retard. » « Camille. » « On en reparlera après, je te le promets. »
Il la regarda, et dans ses yeux, elle vit une chose nouvelle. Pas la colère qu’elle redoutait. Pas la suspicion. Quelque chose de plus dangereux, encore : de la confiance.
« D’accord. Mais après, tu me diras tout. » Il se leva, ramassa la lettre de Vincent et la rangea dans la poche de sa veste. « Tu me dois cette vérité-là, au moins. »
Elle acquiesça, la gorge serrée. Il avait raison. Elle lui devait plus qu’une vérité. Elle lui devait deux, et l’une d’elles pouvait tout détruire.
Ils sortirent ensemble dans l’aube qui se levait à peine, les nuages rosissaient au-dessus de la Méditerranée, et Camille sentit le poids de sa propre lettre non envoyée peser contre sa poitrine.
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