La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 20: The Runaway
Le silence de la nuit pesait encore dans l'appartement quand Camille se réveilla. Le lit à côté d'elle était vide, les draps froissés mais froids. Elle tendit la main, cherchant une chaleur résiduelle. Rien.
« Julien ? »
Sa voix se perdit dans l'appartement silencieux. La porte de la chambre était ouverte sur le salon immobile. Sur la table basse, le canapé, nulle trace de lui. Seulement son téléphone, posé sur la table de chevet, avec un message unique :
*Besoin d'air. Ne t'inquiète pas. Je reviens.*
Elle regarda l'heure. Six heures du matin. Sa course contre la montre avec Delacroix menaçait de lui exploser au visage, mais une angoisse plus viscérale remplaçait l'échéance professionnelle. Il avait lu la lettre de Vincent, il avait craqué, il avait tout déversé. Et il s'était enfui.
Camille enfila un jean, un pull, ses baskets sans réfléchir. Le temps que la machine de location de voitures roule hors de la ville, le soleil se levait déjà sur les collines sèches. Elle appela son téléphone. Boîte vocale. Encore. Toujours.
Elle n'avait pas de plan précis. Mais elle avait une intuition.
Marseille.
Il avait souvent parlé de son père sans jamais le nommer entièrement, fragments épars échappés entre deux séances de kiné, entre deux exercices de rééducation. Quand il parlait de son enfance, il regardait toujours par la fenêtre, comme si l'homme se tenait là, quelque part, à l'horizon. Il avait dit, une fois, presque distraitement : « La dernière fois que j'ai vu mon père, c'était dans un café près du Vieux-Port. Il m'a payé un pastis que je n'ai pas bu. »
Le GPS indiquait Marseille à deux heures. Elle appuya sur l'accélérateur.
---
Les rues du quartier du Panier étaient encore désertes à cette heure. Les volets clos, les odeurs de pain chaud commençant à peine à sortir des boulangeries. Camille arpenta le Vieux-Port, cherchant un visage qu'elle n'avait aucune certitude de trouver. Elle avait appelé son propre frère, qui connaissait un ami, qui connaissait quelqu'un qui avait vu Antoine quelque part, un an plus tôt. Piste vague, presque désespérée.
À neuf heures, elle le trouva.
Assis à la terrasse d'un café sans nom, face aux bateaux ancrés, il tenait un expresso tiède entre ses mains. Sa silhouette était avachie, les épaules rondes, le visage fermé. Il ne la vit pas immédiatement. Il regardait un homme, à trois tables de là, un homme aux cheveux gris, carrure large, qui lisait un journal en buvant un verre de vin blanc.
Camille s'approcha lentement. Elle ne voulait pas le surprendre, ne voulait pas le faire fuir. Elle s'assit à la table voisine sans un mot, commanda un café, attendit.
Julien finit par tourner la tête. Ses yeux rougis, cernés, mais pas de larmes. Plutôt une aridité, comme un paysage après l'incendie.
« Tu m'as trouvé », dit-il, sans surprise ni reproche. Une simple constatation.
« C'était pas difficile. Tu parles dans ton sommeil. »
Il esquissa presque un sourire. Presque.
« C'est lui », dit-il en désignant l'homme de trois tables. « Enfin, je crois. Ça fait trois heures que je suis là. Une heure que je regarde ce type. Je ne suis même pas sûr que ce soit lui. »
Camille ne dit rien. Elle attendit.
« J'ai marché jusqu'à l'appartement où il vivait quand j'étais gosse. Il y a un autre couple maintenant. Des gens bien. Un gamin qui jouait au ballon dans la cour. » Il pinça l'arête de son nez. « Je me suis dit que je pourrais sonner, demander s'ils ont des nouvelles. Mais à quoi bon ? Il est parti depuis si longtemps. C'est un étranger. Et même... même si c'est lui, là, devant moi. Qu'est-ce que je lui dirais ? »
L'homme aux cheveux gris se leva, laissa quelques pièces sur la table, et s'éloigna le long du port. Julien le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la foule matinale. Il ne bougea pas.
« Tu ne le suis pas ? » demanda Camille doucement.
Il secoua la tête. « Pour quoi faire ? Vincent... » Il sortit la lettre de sa poche intérieure, la toucha comme on touche une relique. « Vincent était mon frère. Il m'a appris à jouer, à me relever, à ne jamais abandonner. Il était là. Il a toujours été là. Mon père, lui, n'a jamais été là. Alors pourquoi je le cherche encore ? »
Camille sentit la phrase s'infiltrer en elle, trouver un écho dans sa propre poitrine. Elle pensa aux salles d'attente de son père, aux rendez-vous manqués, aux excuses. Elle ne dit rien.
« Hier soir », reprit Julien, « après que tu es partie, j'ai lu la lettre une dizaine de fois. Vincent me disait qu'il était fier de moi, qu'il voulait que je vive ma vie, que je lâche cette colère qui me bouffait. » Il plia la lettre, la rangea. « Et je me suis demandé si j'étais capable de le faire. Si cette colère, c'était pas ce qui me faisait jouer. Si je l'enlève, qu'est-ce qui reste ? »
Le café avait refroidi dans les mains de Camille. Les mouettes criaient au-dessus du port, la lumière du matin commençait à chauffer la pierre.
« Ce qui reste, dit-elle, c'est ce que tu as construit toi-même. Les coéquipiers qui te font confiance. Le club qui se bat pour toi. Moi. »
Il la regarda enfin, vraiment. Le regard de quelqu'un qui émerge d'un bunker.
« Toi. Qui me caches encore des choses. »
Le mot s'abattit comme une lame. Elle avait oublié qu'elle lui avait promis. Après son scan, avait-elle dit. Après.
« Julien, je... »
« Ton CV. Le club en parle. Delacroix en parle. Même les journaux en parlent. Je ne suis pas sourd. » Il croisa les bras. « Tu m'as demandé de baisser ma garde, de tout te confier. Je l'ai fait. J'ai vidé des années de culpabilité devant toi. Et toi, tu continues à me mentir. »
Elle voulut parler, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Il avait raison. Elle avait choisi le moment, choisi le lieu, choisi la sécurité. Le courage, c'était lui qui l'avait eu.
« Je ne te mens pas, Julien. Je te protège. »
« C'est pareil. »
Il se leva, laissant quelques pièces sur la table. Elle se leva aussi, le rattrapa par le bras.
« Mon diplôme de kiné vient d'une école en Belgique. Une école non reconnue en France. Ce que je fais, je le fais bien, je le fais avec compétence, mais le papier... le papier n'est pas valide ici. Delacroix le sait presque. J'ai un rendez-vous avec lui ce matin que je vais probablement rater. Et ce qui me retient depuis des semaines, c'est la peur que tu me regardes différemment. Que tu me voies comme une fraude. »
Il retira son bras, doucement, sans colère.
« Tu es venue jusqu'ici parce que tu pensais que j'allais faire une connerie. » Il secoua la tête. « Mais je suis pas venu ici pour retrouver mon père. Je suis venu ici parce que c'est l'endroit où j'ai appris à m'enfuir. Et devine quoi ? Tout le monde te dépasse, ici. Les erreurs te rattrapent toujours. »
Il tourna les talons.
« Je rentre au club. J'ai un scan à passer. Et toi, tu as un président à affronter. Si on doit se refaire confiance, ça commence par là. »
Il s'éloigna dans la lumière du matin, la lettre de Vincent contre son cœur. Camille resta seule devant le café, le pastis resté intact sur la table voisine. Elle vérifia son téléphone. Six appels manqués. De Delacroix. Et un message vocal, daté de vingt minutes.
Elle appuya sur lecture.
« Mademoiselle Roussel, nous avons retrouvé des informations que vous feriez mieux d'expliquer à votre protégé avant moi. Parce que quand je lui dirai, je lui montrerai aussi la vidéo qu'on a reçue ce matin. Celle où il percute de la tête un adversaire après le match d'hier. Celle qui va détruire sa carrière si elle sort. À vous de choisir qui lui raconte sa vérité. »
La ligne se coupa. Le soleil, au-dessus du Vieux-Port, semblait s'être arrêté dans sa course. Camille regarda le téléphone, puis l'endroit où Julien avait disparu.
« Choix », murmura-t-elle. « On n'a jamais le choix. »
Et elle courut vers la voiture.
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