La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 21: The Viral Video
Le téléphone vibra sur la console de la Clio alors qu’elle traversait le pont de la Jonquière, Marseille dans le rétroviseur. Camille jeta un œil à l’écran. Le nom de Nadia, la secrétaire de direction du club, s’afficha. Elle déclina l’appel. Une seconde plus tard, un SMS atterrit, puis un autre, puis un troisième.
Le feu passa au rouge. Elle saisit le téléphone.
*Tu as vu la vidéo ?* *Le président veut te voir maintenant.* *Julien va être suspendu.*
Camille ouvrit l’application. La vidéo était partout. Sur le compte officiel du club adverse, puis reprise par les comptes de supporters, les médias locaux, et jusqu’à un site national de rugby. Les images dataient de trois semaines, le match face à Perpignan. Julien, le visage fermé, s’approchait du deuxième ligne adverse après une mêlée. L’angle était mauvais, mais on voyait clairement son crâne s’élancer vers l’avant. Le contact était sec, la tête de l’autre joueur rejetée en arrière. Puis Julien s’éloignait, les arbitres ne disaient rien, et le match reprenait.
Elle regarda une seconde fois. Puis un commentaire en dessous : *"Le club parle de tolérance zéro. On attend."*
Le feu passa au vert. Camille enclencha la première et reprit la route vers le club. Son téléphone sonna encore. Elle ne répondit pas. Elle avait déjà dépassé l’heure de son rendez-vous avec Delacroix de vingt-trois minutes.
Le parking du stade était presque vide. Elle traversa la salle d’entrée où deux intérimaires du service communication affichaient des affiches d’un match à domicile sans étincelle, en évitant son regard. Camille poussa la porte des vestiaires. Julien était seul, assis sur le banc, les avant-bras sur les cuisses. Il tenait le téléphone dans une main, la lettre de Vincent pliée en carré dans l’autre.
— Je viens de voir, dit-elle.
— Tout le monde a vu.
Il ne la regarda pas. Il fixait le sol, la mâchoire serrée, et Camille comprit qu’il n’avait pas encore ouvert la vidéo. Quelqu’un la lui avait envoyée, ou peut-être il l’avait cherchée, incapable de détourner les yeux du piège.
— Julien, je peux l’expliquer.
— L’expliquer ? Il passa une main dans ses cheveux. C’était moi. Je l’ai fait. Y a pas à expliquer.
Camille s’avança, s’accroupit devant lui pour être à sa hauteur.
— Ce match-là, c’était avant. Avant ta suspension. Avant le match que tu viens de jouer. Tu étais encore dans le truc.
Il releva la tête. Ses yeux étaient secs, mais d’un calme pire que la colère.
— Ça change rien, Camille. Je l’ai fait.
— Ce que je vois sur cette vidéo, dit-elle, c’est un mec qui se protège. Ta main gauche est devant ton front. C’est un geste réflexe, un geste pour éviter d’être touché, pas pour toucher l’autre.
Il la fixa un long moment, puis il regarda son téléphone.
— Je me souviens pas exactement.
— Julien, tu avais le sang encore chaud de Marseille. Tu me l’as dit toi-même. T’étais allé voir ton père. T’avais joué cette match sans dormir.
La porte du vestiaire s’ouvrit brutalement. Delacroix entra, le visage fermé, un téléphone portable à la main. Il les regarda tous les deux, et son regard s’arrêta sur Camille.
— Vous m’avez fait attendre, mademoiselle Roussel. Et maintenant, j’ai six journalistes qui m’attendent dehors.
Il tendit le téléphone à Julien.
— La direction du championnat m’a appelé. Ils ont reçu des réclamations de Perpignan. Ils veulent une déclaration officielle du club d’ici une heure.
Julien prit le téléphone. Il regarda la vidéo en silence, une fois. Puis une deuxième.
— Il a raison, dit-il. Je l’ai fait. Je le savais sur le moment, ajouta-t-il, et Camille sentit son estomac se serrer. J’ai pas regretté. Alors je vais pas m’excuser en disant que c’était pas moi.
Le silence tomba dans le vestiaire. Delacroix le dévisagea.
— Le club va publier un communiqué. On condamne ton geste. On rappelle notre politique de tolérance zéro.
— Donc vous me jetez sous le bus.
— Je te sauve. Le championnat voulait une suspension de six mois. J’ai négocié quatre semaines. Mais pour ça, il faut un communiqué ferme.
Camille se releva.
— Ce geste, c’était avant. Il y a un contexte. Il venait de vivre quelque chose, il avait pas dormi, il était dans un état…
— Mademoiselle Roussel, l’interrompit Delacroix. Vous savez ce que votre poste coûte à ce club ? Vous savez ce que ce genre de controverse coûte à nos sponsors alors qu’on essaie de garder Lafarge ?
— Lafarge est déjà parti, dit Camille.
Delacroix la regarda froidement.
— Justement.
Il se tourna vers Julien.
— Je veux ta déclaration pour le communiqué. On te soutient publiquement après la suspension. On rappelle que tu as fait un match exemplaire dimanche. Mais ton geste, on le condamne.
Julien se leva. Il dépassait Delacroix de plusieurs centimètres.
— Et si je refuse ?
— Si tu refuses, ton contrat est suspendu pour faute grave. Le club prendra les mesures. Tu joueras plus jamais en France.
Un silence. Julien fixa Delacroix, puis détourna les yeux vers le sol, puis vers la lettre qu’il tenait. Il la froissa légèrement, la rangea dans sa poche de veste.
— Je vais faire votre communiqué, dit-il. Mais je veux le lire avant publication.
— C’est déjà écrit. Conseil juridique et communication. Vous le lirez. Vous signerez.
Julien hocha la tête, puis sortit du vestiaire sans regarder Camille.
Delacroix se tourna vers elle.
— Vous deviez être dans mon bureau à neuf heures.
— J’avais un rendez-vous important.
— Je m’en fous. Votre secret, je l’ai appris hier soir par un courriel anonyme. J’ai vérifié vos diplômes avec le conseil de l’ordre. Quatre jours, avant, je vous aurais crue. Maintenant, il est trop tard pour que ça reste discret.
Camille sentit les mots s’embourber en elle.
— Vous saviez. Depuis hier. Et vous ne m’avez rien dit.
— Si je vous avais dit hier, vous auriez disparu avant d’emmener Julien à son IRM. Vous êtes encore utile jusqu’à demain matin. Après, vous êtes finie dans ce club. C’est clair ?
Elle restait immobile.
— En attendant, vous êtes interdite d’approche de Julien jusqu’à la fin de sa suspension.
— Quoi ?
— Il est déjà fragile. Une femme qui lui ment depuis trois semaines, c’est un risque professionnel. Je vous retire de sa prise en charge. Lucas reprendra sa rééducation.
Camille ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
— Amenez-le à son IRM demain matin, ajouta Delacroix. C’est la dernière chose que vous faites pour lui. Ensuite, vous me livrez votre propre démission, et vous quittez le club proprement.
Il sortit du vestiaire. Dans le silence qui suivit, Camille regarda la porte se refermer, puis elle sortit un téléphone et appela Julien. Il décrocha presque immédiatement.
— Où es-tu ? demanda-t-elle.
— Dans la salle de presse. Ils sont déjà là. Ils me font mon communiqué.
— Ne signe rien avant de me voir.
— Camille, j’arrive pas à penser. La vidéo, votre président, et maintenant ce truc qui circule…
Il hésita.
— Ce truc quoi ?
— Le message que j’ai reçu. Avant la vidéo. Quelqu’un m’a envoyé un texto. Il dit que vous m’avez menti sur vos diplômes, que vous n’êtes même pas kiné, que vous avez volé votre identité.
Le cœur de Camille s’arrêta.
— Julien, écoute-moi…
— Non. Toi, écoute-moi. Le match, la lettre, le père, tout ça, j’ai géré. Mais ça, non. J’ai besoin de te faire une seule question. Et j’ai besoin d’une réponse honnête.
Elle entendit la porte de la salle de presse s’ouvrir en arrière-plan, le brouhaha des voix.
— Je réponds à tout. Après demain. Après ton IRM.
— Non. Maintenant.
Un silence. La voix de Delacroix lointaine : "Julien, on vous attend."
— Julien, dit Camille lentement. Tu porteras la lettre de ton frère demain. Tu passeras cet examen. Et après, quoi qu’il arrive, je te dirai tout. Tout. Sur mes diplômes. Sur moi. Sur le reste. Mais pas maintenant, pas avant, parce que je veux faire les choses dans le bon ordre.
— Le bon ordre, répéta Julien, la voix basse. Tu m’as appris à arrêter de me punir pour des choses que j’ai faites avant. Je suis pas sûr que tu fasses pareil pour toi.
Il raccrocha.
Camille resta seule dans le vestiaire, le téléphone dans la main, la lumière du néon bourdonnant au-dessus d’elle. Dehors, à travers la fenêtre, elle vit les camions de télévision arriver sur le parking. Elle entendit la porte de la salle de presse s’ouvrir, la voix de Julien qui commençait à lire une déclaration qu’il n’écrivait pas.
Derrière elle, son téléphone vibra. Un message d’un numéro masqué.
*Vous lui avez menti en face. Savez-vous ce que ça fait à un homme qui vient de retrouver la confiance ? J’espère que oui. Parce que demain, il saura tout.*
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