La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 22: The Understudy
Camille regardait ses mains. Elles tremblaient légèrement, posées sur ses genoux, assise sur le banc du vestiaire désert. L’horloge au-dessus de la porte affichait 9h12. Elle avait douze minutes de retard sur son ultimatum. Douze minutes qui pesaient une tonne.
Elle n’avait pas bougé depuis que le président avait prononcé l’interdiction : *« Tenez-vous loin de Julien, ou c’est votre poste. »*
Elle devait choisir. Et chaque choix ressemblait à une trahison.
Elle prit une longue inspiration, se leva, et marcha vers le bureau de Delacroix. La porte était entrouverte. Il était assis, dos à la fenêtre, un dossier ouvert devant lui. Il ne leva pas les yeux tout de suite.
— Vous avez dépassé l’heure, dit-il simplement.
— Je sais. J’étais avec Julien. Il allait mal.
— Ce n’est plus votre problème.
Elle aurait pu argumenter. Mais elle savait qu’elle n’avait plus de cartes à jouer. Pas avec lui. Pas maintenant.
— Que dois-je faire ?
Delacroix ferma le dossier. Il avait les traits tirés, les épaules affaissées. Ce n’était pas l’homme qui l’avait menacée la veille. C’était un directeur de club pris en étau entre un joueur talentueux et instable et une opinion publique déchaînée.
— Vous arrêtez le suivi. Point. Je confie sa rééducation à Lucas.
— Lucas est sorti de l’école il y a six mois. Il n’a jamais travaillé sur un joueur de ce niveau.
— C’est justement pour ça qu’il est parfait. Il n’a pas d’historique avec Julien. Pas de biais. Il ne connaît pas le frère, pas le père, pas les lettres, pas cette histoire de vidéo. Il appliquera le protocole, sans y mettre vos émotions.
— Julien a besoin de plus qu’un protocole.
Delacroix se leva. Le ton était coupant :
— Julien a besoin d’un genou stable et d’une tête vide. Le reste, ce n’est pas à nous de le réparer. Vous m’avez demandé ce que vous deviez faire. C’est ça. Et j’ajoute : ne le voyez plus. Ni au club, ni à l’extérieur. On vous surveille.
Camille resta immobile une seconde, puis acquiesça. Elle n’avait pas le choix. Pas encore.
Elle tourna les talons et sortit.
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Lucas était nerveux, assis en salle de soin devant les notes de Camille. Elle les lui tendit avec une lenteur qu’elle ne s’expliquait pas.
— Renforcement ciblé deux heures par jour. Le genou est stable, mais pas fiable. Aucune charge en rotation avant le scan de demain. Le coach sait que Julien doit être préservé à certains moments, peu importe ce qu’il dit. S’il crispe la mâchoire, c’est qu’il a mal. S’il sourit trop, c’est qu’il compense.
Lucas prenait des notes, noyé.
— Et mentalement ? demanda-t-il.
Camille hésita.
— Concentrez-vous sur le physique. Le reste… n’est pas dans votre périmètre.
Elle lui laissa les documents et quitta la pièce. En passant devant le couloir des vestiaires, elle le vit. Julien, en survêtement, sortait de la douche. Il s’arrêta quand il la vit. Il y avait quelque chose d’incertain dans son regard, une fissure qu’elle connaissait trop bien.
— Tu m’avais promis de tout me dire après le scan, dit-il doucement.
Camille baissa les yeux.
— Il y a du nouveau, Julien. On te confie à Lucas pour la partie clinique.
— Lucas ? Le stagiaire avec les joues encore rouges ?
— Il est compétent.
Julien s’approcha. Il était trop près. Elle sentait l’odeur du savon sur sa peau, son énergie brute.
— Tu me lâches.
— Je ne te lâche pas. On me l’impose. Il y a une différence.
— Pas pour moi.
Il fit un pas en arrière, la mâchoire serrée.
— Et le scan de demain ?
— Lucas sera avec toi.
— Tu m’avais promis.
Cette phrase la perça. Elle avait fait beaucoup de promesses récemment. Toutes bancales.
— Ta promesse à toi aussi était en question, répondit-elle, un peu trop vite.
Julien fronça les sourcils. Elle savait qu’elle venait d’attiser exactement la flamme qu’elle voulait éteindre.
— Ma femme ? Mes secrets ? dit-il, froid.
Elle ne répondit pas. Un triple bip résonna dans sa poche : trois messages consécutifs. Le visage fermé, elle se détourna et marcha vers l’entrée du club.
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La première journée sans Camille fut calme. Trop calme. Julien arriva à l’heure en salle de musculation. Lucas avait tout préparé, avait surligné les protocoles, mis en place un tableau blanc. Il sourit, trop vite, trop fort.
— On y va, Julien. Jour un.
Julien ne répondit pas. Il s’installa sur la chaise de tractions. Lucas chronométra. Julien travailla. Il faisait les gestes, mais son esprit était ailleurs. À Marseille. À son père peut-être, encore dans un fauteuil en terrasse ou parti depuis longtemps. À Vincent, dont la lettre crissait dans sa poche. À Camille, à son regard vide quand il l’avait menacée.
À la fin de la session, Lucas lui parla :
— Demain, on fait le scan après le décrassage.
— Je viendrai.
— Tu dois venir. C’est important.
Julien se leva sans se doucher, prit son sac.
— Dis-moi. Crois-tu que je peux encaisser une saison complète ? Physiquement, je veux dire. Toi, ton avis.
Lucas ouvrit la bouche. Se racla la gorge.
— C’est… C’est le staff qui valide.
— Le staff. Bien sûr.
Julien quitta la pièce sans un regard en arrière.
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Le jour deux, il n’était pas là.
Lucas l’attendit dix minutes, puis vingt. Il envoya un texto. Pas de réponse. Il appela. Une messagerie.
Il s’assit, seul, dans une salle qui sentait l’iode et la sueur. Il regardait le dossier que Camille lui avait confié. Le détail des séances, les seuils de douleur, les plages de repos. Tout était parfait. Trop parfait. Il ne saurait jamais lire ce qu’il y avait véritablement entre les lignes.
Quelqu’un entra. Camille. Elle portait une veste sur l’épaule.
— Il n’est pas là ?
— Non. Ça fait vingt-cinq minutes.
Elle regarda son téléphone. Le groupe WhatsApp du club était silencieux. Pas de Julien pour s’épancher.
— Tu vas en parler au coach ? demanda Lucas.
— Je ne suis plus son thérapeute. C’est toi.
Lucas la regarda sans comprendre.
— Mais… il t’écoute, lui.
Camille ferma les yeux une seconde. Elle revécut la scène dans le couloir, la distance qui s’était installée entre eux. L’interdiction du président. Le poids de ses promesses non tenues.
— Il ne m’écoute plus, dit-elle doucement. Il me regarde d’abord.
Elle sortit et prit son téléphone. Elle écrivit un message à Julien. Puis elle effaça. Elle écrivit encore. Effaça. Finalement, elle envoya trois mots :
*« Pense à toi. »*
Pas de réponse.
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Le jour trois, Julien se présenta en salle de soins, mais pas pour son protocole. Il entra, vit Lucas, fit demi-tour. Lucas le rattrapa dans le couloir.
— Julien, attends. Le scan ici. On a reprogrammé.
— J’ai dit que je viendrai, répondit Julien sans s’arrêter.
— Mais tu ne viens pas.
Julien s’arrêta, pivota. Lucas recula d’un pas malgré lui. Il y avait une dureté dans le regard du joueur qu’on ne voyait pas à la télévision.
— Tu sais pourquoi je me suis blessé, Lucas ? Parce qu’on m’a dit qu’il fallait y aller. Parce que j’écoutais ceux qui me parlent dans le bas du dos. Et le mec que j’écoutais le plus, celui qui savait ce qu’il disait, on l’a mise à la porte.
— Ce n’était pas une mise à la porte.
— Pour moi, si.
Julien tourna les talons, passa les portes battantes du club, sortit dans la lumière du Sud. Lucas resta seul, son protocole à la main, les chiffres ne le rassurant pas.
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Ce soir-là, la salle de soins était éteinte. Camille aurait dû être partie depuis longtemps, mais elle était restée, comme aimantée par le lieu. Elle était assise dans le fauteuil qu’elle utilisait pendant les soins, les lumières du parking striant le sol.
Son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu. Elle ouvrit, le cœur battant. Pas de mot. Juste une photo.
C’était une capture d’écran de ses notes cliniques. Ses remarques privées sur l’état mental de Julien. Des mots qu’elle seule avait écrits. Phrases douces, mais des phrases que personne ne devait voir.
Le message ne contenait pas que la photo. En dessous, un texte :
*« Patient zéro. Dans 24 heures, tout le monde saura qu’il est fou. »*
Elle se figea, le téléphone tremblant dans sa main. Son regard se leva vers la fenêtre. Dans le reflet, elle vit son propre visage : un fantôme.
Et derrière lui, dans le parking, une silhouette immobile, qui la regardait. Elle cligna des yeux. Elle avait disparu.
Camille resta seule avec le message brûlant dans sa poche, et la certitude glacée qu’il y avait un traître dans le club.
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