La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 23: The Leak
Le journal sportif était étalé sur la table de la salle de soins, comme une insulte posée là par une main anonyme. Camille le vit dès qu'elle poussa la porte, à 7h02, et le monde s'arrêta.
« VESTIAIRE EN DÉTRESSE », titrait la une en lettres grasses. Sous le titre, une photo de Julien qu'elle ne connaissait pas – les yeux dans le vide, les épaules affaissées, capté à un moment de vulnérarité qu'elle pensait privé. Plus bas, en encadré : « DES NOTES CLINIQUES RÉVÈLENT LA FRAGILITÉ MENTALE DE LA STAR DU RCT. »
Elle lut l'article sans respirer. Ses mots à elle. Des phrases entières extraites de ses notes personnelles, avec des passages choisis et sortis de leur contexte : « instabilité émotionnelle », « comportement autodestructeur », « incapable de faire face aux pressions de haut niveau ». Pire encore, des commentaires qu'elle avait écrits pour elle-même, jamais destinés à d'autres yeux.
Elle saisit son téléphone, mais il sonna avant qu'elle puisse composer le moindre numéro.
— Camille. La voix de Delacroix était un couteau. Mon bureau. Maintenant.
Elle dut traverser le couloir principal sous les regards des joueurs qui faisaient semblant de ne pas la voir. Personne ne lui parla. C'était ça, la véritable punition – pas la mise à pied qu'elle redoutait, mais l'ostracisme silencieux qui la précédait.
Delacroix était debout derrière son bureau, l'écran de son ordinateur tourné vers elle. Le même titre. Le même visage de Julien.
— Vous savez ce que c'est ? demanda-t-il, sa voix sans timbre particulier, presque pire que s'il avait crié.
— Mes notes personnelles.
— Personnelles. Il accentua le mot comme une insulte. Vous les avez rédigées sur du papier du club, avec un ordinateur du club, au sein du centre d'entraînement du club. Vos « notes personnelles » sont devenues des documents officiels qui compromettent la réputation du RCT, un mois avant les finales de championnat.
— Je les gardais sous clé.
— Quelqu'un les avait en sa possession. Quelqu'un qui avait accès à votre armoire, à votre code, ou aux deux. Il fit le tour du bureau, s'arrêtant face à elle. Le directeur technique fait sa conférence de presse dans deux heures. Il dira que ces documents sont des faux, que notre équipe médicale n'a jamais rédigé de tels constats.
Camille comprit.
— Vous voulez que je mente.
— Je veux que vous disiez à la presse que tout ceci est une machination de Julien Granjean lui-même, un homme désespéré pour attirer la sympathie après son incident de jeu.
Le sol se déroba sous elle.
— Julien n'a pas fait ça. Il ne m'a jamais demandé... il n'est même pas au courant que j'avais des notes complètes sur lui.
— Nous le savons, Camille. Mais le public ne le sait pas encore. Et dans vingt-quatre heures, son agent, son avocat et la commission de discipline de la Ligue nationale sauront que nous avons failli à protéger l'un de nos joueurs. Un joueur que nous avons besoin de voir sur le terrain, dimanche prochain, dans les finales. Delacroix baissa d'un ton. Vous me comprenez ?
Elle comprit. Il ne s'agissait pas de protéger Julien. Il s'agissait de protéger le club, la billetterie, les droits télévisés. Julien était un investissement, pas un homme.
— Je ne mentirai pas à la presse.
— Alors vous démissionnez.
Le silence dura. Camille pensa à Paris, à la raison pour laquelle elle avait fui, au mensonge qu'elle portait encore en elle et qu'elle n'avait jamais eu le courage de révéler à Julien. Et elle pensa à lui, seul dans sa chambre, découvrant peut-être en ce moment même qu'on avait étalé ses failles intimes en première page des journaux.
— Je ne démissionne pas, dit-elle. Et je ne mentirai pas. Trouvez le traître qui a volé mes notes. C'est lui, la menace pour le club.
Delacroix ouvrit la bouche pour répondre, mais son téléphone vibra. Il jeta un œil à l'écran et son visage se ferma.
— Julien Granjean est dans ma salle d'attente. Il veut vous voir.
Camille sortit sans attendre la permission.
Julien était adossé au mur du couloir, les bras croisés, sa blessure à l'épaule le faisant légèrement vaciller lorsqu'il changea de position. Il tenait son téléphone dans une main, l'écran allumé sur l'article. Mais ce n'était pas la colère qu'elle vit dans ses yeux. C'était quelque chose de plus terrifiant.
C'était le doute.
— Julien. Je ne t'ai jamais... ces notes étaient pour ma consultation interne. Une évaluation préliminaire, rien d'autre.
— Tu parles de moi comme d'un « cas », dit-il, sa voix sourde. Tu as écrit que j'étais incapable de réguler mes émotions. Que j'avais un profil psychologique incompatible avec le sport professionnel.
— J'ai écrit ces lignes le lendemain de ton match contre Clermont. Tu étais en pleine spirale après la vidéo de ta tête contre l'adversaire. Mes notes reflètent une évaluation momentanée, pas un diagnostic permanent. Et ces commentaires auraient dû rester confidentiels.
— Mais ils ne le sont pas, dit-il, les yeux brillants. Ils sont publics. Toute ma vie, j'ai vécu dans la lumière des projecteurs. J'ai appris à jouer avec la douleur, avec la peur, avec les fantômes de mon frère sur le terrain. Mais là, c'est différent. C'est toi qui as permis ça, Camille.
— Je n'ai rien permis. Quelqu'un a volé mes notes. La personne qui te menaçait depuis le début, celle qui a fait fuiter la vidéo de ta tête.
Il secoua la tête, son regard glissant sur elle comme s'il cherchait une autre version de son visage.
— La vidéo, c'était un joueur adverse qui l'avait enregistrée. Une personne qui n'avait aucun lien avec toi. Mais les notes ? Elles étaient sous ta responsabilité. Tu es la seule personne qui pouvait les garder en sécurité.
Le poids des mots tomba entre eux.
— Tu penses que je t'ai trahi.
— Je pense que tu m'as caché trop de choses. Je pense que tu m'as éloigné, hier, quand j'avais besoin de toi. Je pense que tu m'as remis à Lucas, qui ne comprend rien à mon épaule. Je pense que, depuis que tu as découvert ce que j'ai fait à mon frère, tu me regardes différemment.
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Camille sentit ses propres yeux brûler.
— Je ne regarde rien différemment. Je suis la même personne qui t'a soutenu lors de chaque séance de rééducation. Je suis la même qui...
Elle s'arrêta. Les mots qu'elle n'avait pas encore osé dire restèrent coincés dans sa gorge.
— Qui quoi ? demanda Julien, son regard s'aiguisant. Dis-le.
Des pas rapides dans le couloir. Lucas apparut, hors d'haleine, un dossier sous le bras.
— Julien, il faut que tu viennes avec moi. Le staff s'est réuni en urgence. Ils veulent préparer ta déclaration pour la presse.
Julien ne détourna pas les yeux de Camille.
— Une seconde.
— Ils ont dit que c'était une question de...
— J'ai dit une seconde.
Lucas battit en retraite. Le silence revint, tendu comme une corde prête à rompre.
— Qui quoi, Camille ? répéta Julien. Qu'est-ce que tu t'apprêtais à dire quand Lucas t'a interrompue ?
Elle aurait pu lui dire. L'aveu était là, au bord de ses lèvres, attendant qu'elle lui donne le nom d'Elena Roussel, la femme que Camille avait éperonnée avec sa voiture dix ans plus tôt, la femme qui était la mère de Julien, et que personne dans cette histoire n'avait jamais sue – parce que Camille était la seule à savoir que l'accident qui avait tué la mère de Julien était de sa faute, et qu'elle était venue dans le sud pour fuir Paris, pour fuir le procès, pour fuir sa propre vie. Le mensonge qui raccordait tous les autres mensonges.
— Ce n'est pas le moment, murmura-t-elle au lieu de répondre.
— Pour toi, ce n'est jamais le moment. Alors que les journaux titrent sur ma santé mentale, que mon propre physio me regarde comme si j'étais contagieux, que la seule personne en qui j'ai cru...
Sa voix s'éteignit. Il détourna le regard, la première fois qu'il la fuyait, elle.
— Julien, je vais découvrir qui a fait ça. Je te le promets.
— Tu me l'avais promis pour la vidéo, dit-il en s'éloignant. Et regarde où nous en sommes. Avec une promesse de plus, j'ai peur de voir où nous serons demain.
Il disparut au bout du couloir, laissant Camille seule avec le poids de ses secrets et le visage de Lucas qui l'observait depuis l'embrasure de la salle de soins, trop attentive, un sourire au coin des lèvres qu'il effaça trop rapidement quand elle le remarqua.
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