La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 24: The Risk Factor
La salle de staff sentait le café froid et le désinfectant. Camille était arrivée la première, comme toujours depuis trois semaines. Le docteur Fabre avait convoqué une réunion d'urgence, et quand elle avait vu le nom de Delacroix sur le mail, elle avait compris que ça concernait Julien.
Fabre entra sans frapper, une radiographie à la main. Derrière lui, Delacroix remplissait la porte, la mâchoire serrée. Moreau les suivait, plus pâle que d'habitude.
« Asseyez-vous », dit Fabre en épinglant l'image sur le négatoscope.
Camille reconnut immédiatement la vertèbre cervicale de Julien. La fissure était visible, fine comme un cheveu, mais elle courait le long du pédicule droit, là où le nerf passait à proximité dangereuse.
« Vous connaissez tous son dossier », commença Fabre. « L'IRM d'hier soir est revenue. La fracture n'a pas consolidé. Pas du tout. »
Delacroix s'appuya contre le mur. « Traduction ? »
« Traduction : s'il prend un choc sur cette zone, il risque une tétraplégie complète. Pas partielle. Complète. »
Le silence tomba comme une chape. Camille sentit son estomac se nouer.
Moreau s'éclaircit la gorge. « Quelles sont les options, Fabre ? »
« Deux. » Le médecin décrocha la radiographie et la reposa sur la table. « La chirurgie : on visse, on plaque, on stabilise. C'est une intervention lourde sur une zone délicate. Elle réussit dans soixante-dix pour cent des cas. »
« Et dans les trente autres ? » demanda Camille.
Fabre la regarda, et elle lut la réponse dans ses yeux avant qu'il ne la prononce.
« Dans les trente autres, le nerf est touché pendant l'intervention. Il ne remonte jamais sur un terrain. Peut-être jamais dans une vie normale. »
Delacroix grogna. « Et l'option deux ? »
« Repos complet. Neuf à douze mois sans contact. Pas de plaquage, pas de mêlée, pas de choc. L'os consolide naturellement. On refait une IRM à six mois, on évalue. C'est le protocole conservateur. »
« Douze mois ? » Delacroix se redressa. « Il a vingt-huit ans. Douze mois, c'est une éternité dans ce sport. »
« C'est l'option sûre », dit Camille.
Delacroix se tourna vers elle, les yeux plissés. « Vous n'êtes même plus en charge de son dossier, Roussel. Vous êtes ici par courtoisie, alors taisez-vous. »
« Elle a raison », coupa Fabre. « Et je dois ajouter que même avec la chirurgie, la récupération prendra six mois minimum. Avec un risque réel de mettre fin à sa carrière sur la table d'opération. »
Moreau s'assit lourdement, les coudes sur les genoux. « On est en demi-finale dans six semaines. Julien est notre meilleur plaqueur. Sans lui, on ne passe pas. »
« Et avec lui, vous risquez de le paralyser », dit Camille.
Sa voix était calme, mais elle sentait le tremblement intérieur. Elle pensa à ce qu'elle savait et qu'elle ne pouvait pas dire. À la fragilité de sa nuque. À la promesse qu'elle lui avait faite de tout lui révéler après son scan, une promesse qu'elle n'avait jamais tenue.
« Il joue », dit Delacroix.
Fabre ouvrit la bouche, puis la referma. Il lança un regard à Moreau, qui semblait vieilli de dix ans.
« Président », dit Fabre doucement. « Je vous déconseille formellement. Médicalement, c'est irresponsable. »
Moreau releva la tête. Il y avait quelque chose dans ses yeux que Camille n'avait jamais vu — pas de la peur, mais quelque chose qui y ressemblait de loin.
« Il joue », répéta-t-il. « On lui fera passer une IRM chaque semaine. Au moindre signe d'aggravation, on le sort. »
« C'est un mensonge que vous vous racontez », dit Camille. « Une fracture cervicale ne s'aggrave pas par paliers. Elle casse net. Un plaquage, une chute, un mauvais angle — et c'est fini. Vous le savez tous les trois. »
Delacroix s'approcha de la table, ses phalanges blanches appuyées sur le bois. « Vous avez un autre plan, Roussel ? Parce que le club est à soixante-douze heures de perdre son sponsor principal si on ne présente pas un titre cette saison. Vous croyez que j'aime ça ? Vous croyez que j'ai envie de détruire un de mes meilleurs joueurs pour un trophée ? »
« Alors ne le faites pas. »
« On n'a pas le choix. » Delacroix se redressa. « Le contrat de Julien inclut une clause de performance. S'il ne joue pas la finale, on ne le prolonge pas. Il est libre, sans indemnités, et il se retrouve sans club à vingt-huit ans avec une nuque en verre. Vous croyez que c'est mieux pour lui ? »
Camille resta muette. La cruauté de la mathématique était implacable.
Fabre parla dans le silence. « Je vais lui exposer les options. Lui laisser le choix. »
« Non », dit Delacroix. « Je lui exposerai les options. Vous lui parlerez de la chirurgie. De ses chances. De la réussite dans la majorité des cas. »
Fabre serra les mâchoires. « Vous me demandez de mentir à un patient. »
« Je vous demande de présenter les faits de manière constructive. » Delacroix prit sa veste. « La réunion est terminée. Roussel, vous restez. »
Fabre et Moreau sortirent. Quand la porte se referma, Delacroix se tourna vers Camille.
« On a reçu un autre document ce matin. »
Son cœur manqua un battement. « Quel document ? »
« Les notes complètes de votre collègue Lucas sur l'état mental de Julien. » Delacroix sortit son téléphone et lui montra l'écran. « Un mail anonyme. Il mentionne des épisodes de colère, des antécédents de dépression. Rien que je ne soupçonne pas déjà. »
Camille lut rapidement. C'était bien les notes de Lucas, mais la formulation était méthodique, presque accusatrice. Quelqu'un les avait retravaillées pour maximiser l'impact.
« Vous suggérez quoi ? »
« Je suggère que vous trouviez qui est ce traître, Roussel. Parce que si ça continue, je vais devoir sacrifié quelqu'un pour protéger le club. Et je vous assure que vous êtes plus facile à remplacer que Julien. »
Delacroix sortit. Camille resta seule, la lumière du négatoscope toujours allumée, la radiographie de la vertèbre fissurée devant elle.
Elle prit son téléphone. Elle devait prévenir Julien. Lui dire la vérité sur la chirurgie, sur les risques, sur le fait qu'ils allaient lui mentir.
Mais quand elle composa son numéro, la voix de Lucas répondit.
« Camille. Il est là, mais il dort. Les anxiolytiques… vous savez. »
Elle raccrocha. Bien sûr. C'était peut-être ça, le plan de Delacroix. Garder Julien sous sédatifs pendant qu'on prenait les décisions à sa place.
La porte s'ouvrit dans son dos. Elle se retourna, s'attendant à voir Delacroix ou Fabre. C'était Moreau. Il tenait une enveloppe à la main.
« J'allais vous chercher. » La main du président trembla légèrement quand il lui tendit l'enveloppe. « Ceci est arrivé à mon bureau. Pour vous. Personnellement. »
Elle l'ouvrit. Dedans, une seule feuille, imprimée en lettres capitales.
« JULIEN JOUERA. VOUS GARDEREZ LE SILENCE. NOUS SAVONS TOUT POUR LA MÈRE. »
La feuille tomba de ses doigts. Moreau la ramassa, lut, et la lui rendit. Il ne dit rien, mais son regard en disait assez.
Il savait. D'une manière ou d'une autre, il savait pour l'accident. Pour la mère de Julien.
Dans le couloir, elle entendit des pas rapides. Un cri. Une infirmière qui appelait un médecin.
Elle courut vers la salle de soins. Lucas était penché sur Julien, qui était réveillé, le visage tordu de douleur, la main plaquée sur sa nuque.
« Camille », souffla-t-il, les yeux remplis de quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis des semaines. La confiance. « Camille, dis-moi la vérité. Qu'est-ce qu'ils veulent me faire ? »
Elle regarda ses yeux. Puis elle pensa à la lettre. Puis elle pensa à la fissure sur la radiographie.
Et pour la première fois de sa vie, elle ne sut pas quoi dire.
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