La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 26: Aftermath: The Noose Tightens
La pluie avait commencé à tomber sur Montpellier, une pluie fine et tenace qui collait aux vitres de la Renault de Camille. Ses mains tremblaient sur le volant. Le combiné était encore chaud dans sa poche, l'écho de la voix ensommeillée de Julien résonnant dans sa tête.
— Allô ? Camille ? Il est trois heures du matin.
— Je peux venir ? Maintenant ? S'il te plaît.
Elle n'avait pas attendu sa réponse, avait coupé la communication et roulé comme une somnambule à travers les rues désertes, les essuie-glaces balayant la ville en cadence.
L'immeuble de Julien se dressait devant elle, sombre et silencieux. Elle coupa le moteur, resta assise un long moment. La pluie tambourinait sur le toit, l'enveloppant dans un cocon d'eau. Elle pensa à tout ce qu'elle s'apprêtait à dire, à chaque mensonge qui allait s'effondrer comme un château de cartes, et pourtant rien ne l'aurait arrêtée. Les menaces de Moreau, les photos anonymes, le dossier qui scellait son destin — tout cela pouvait bien brûler. Il fallait que quelqu'un sache. Il fallait que ce soit lui.
Sortir de la voiture fut un effort physique. Ses jambes semblaient en plomb, ses baskets s'enfonçant dans les flaques. Elle monta les trois étages sans prendre l'ascenseur, pour gagner du temps, pour retarder l'inévitable, pour sentir ses cuisses brûler comme si la douleur physique pouvait purger celle qui lui tordait le ventre.
La porte s'ouvrit avant qu'elle n'ait frappé.
Julien se tenait dans l'embrasure, en débardeur et jogging gris, la mâchoire serrée. Il avait les yeux gonflés, pas seulement de sommeil — la marque des anxiolytiques qu'on lui faisait avaler. Mais son regard s'aiguisa quand il vit son visage.
— Merde. Qu'est-ce qui se passe ?
Elle dut s'appuyer au chambranle. Ses jambes refusaient de la porter plus loin. Julien l'attrapa par le bras, la tira à l'intérieur, referma la porte d'un coup de pied. L'appartement sentait le café froid et la lessive propre. Des béquilles traînaient près du canapé, sa jambe de pyjama relevée laissait apparaître l'attelle.
— Assieds-toi. Maintenant.
Il la guida vers le canapé. Elle s'affala sur les coussins, le souffle court. Julien s'accroupit devant elle, une main sur son genou, l'autre lui relevant doucement le menton pour la forcer à le regarder.
— Camille. Regarde-moi. Qu'est-ce qui se passe ?
La première larme tomba sans qu'elle puisse la retenir. Elle s'essuya d'un revers de main rageur, mais les autres suivirent, et soudain elle sanglotait, des hoquets incontrôlables qui lui déchiraient la gorge.
— Tout, articula-t-elle enfin. Tout se passe. Et je ne peux plus...
Julien s'assit à côté d'elle, l'attira contre lui sans un mot. La chaleur de son corps, le parfum familier de son déodorant, la solidité de son épaule sous la joue de Camille — tout cela lui fit à la fois du bien et atrocement mal. Le bien parce que c'était lui, parce qu'il était là. Le mal parce qu'elle savait ce qu'elle allait détruire.
— J'ai un faux diplôme, dit-elle dans son épaule.
Julien se figea. Il ne la repoussa pas, mais elle sentit les muscles de son bras se tendre.
— Quoi ?
Elle se recula, essuya ses joues du dos de la main. Elle devait le faire debout, ou au moins les yeux dans les yeux, ne pas se cacher contre lui comme une enfant qui avoue une bêtise.
— Je ne suis pas une vraie kinésithérapeute, Julien. Pas diplômée, pas officiellement. J'ai commencé des études à Paris, puis ma mère est tombée malade — un cancer du pancréas, l'argent est parti dans les soins, et je n'ai jamais pu terminer ma licence. J'ai travaillé comme assistante dans un centre de rééducation. J'apprenais vite, je regardais, je lisais tout ce que je trouvais. Et un jour, quelqu'un m'a proposé un faux diplôme. J'ai dit non. Puis ma mère est morte, je n'avais plus rien, et j'ai dit oui.
Julien la regardait, les yeux écarquillés, comme s'il voyait une étrangère.
— Mais tu... tes compétences. Tu es la meilleure. Tu m'as remis sur pied quand les autres avaient abandonné.
— Ça ne change pas ce que je viens de te dire. Je suis une fraude. Le diplôme suspendu dans mon cabinet est un faux. Et le président Moreau le sait.
Le silence s'étira entre eux, lourd comme un linceul. Julien passa une main dans ses cheveux — le geste nerveux qu'elle connaissait bien — et se leva. Il marcha jusqu'à la fenêtre, s'appuya contre le rebord, dos tourné.
— Depuis combien de temps tu le sais ?
— Depuis le début. Ma vraie identité, ma vraie vie, je les ai enterrées en quittant Paris.
— Et tu as pensé que me le dire n'était pas important.
Sa voix était basse, plus blessée qu'en colère. Il se retourna, les traits tirés.
— On a passé des nuits entières à parler, Camille. Tu m'as vu au pire de moi-même. Tu m'as dit que la confiance était la base de la rééducation — les corps ne guérissent pas dans la méfiance, ce sont tes mots. Et toi ? Qu'est-ce que tu m'as donné, toi, hormis des mensonges ?
Chaque mot était un couteau. Camille inspira profondément, serra les mains sur ses genoux pour empêcher ses doigts de trembler.
— Je n'étais pas juste là pour ton genou, Julien. Je n'ai jamais eu d'arrière-pensée en te soignant. Mais j'avais peur. Peur que si les gens savaient, ils ne verraient plus que ça. Que tu ne verrais plus que ça. Et aujourd'hui, Moreau me menace — si je ne signe pas une déclaration publique qui te discrédite avant la finale, il envoie mon dossier au conseil de l'ordre et je finis en prison pour exercice illégal de la profession.
Julien se figea.
— Une déclaration qui dit quoi ? Quoi exactement ?
— Que ton état psychologique te rend inapte à jouer. Que ta blessure n'est pas seulement physique mais mentale, que je t'ai prescrit des traitements antidépresseurs sans suivi, que j'ai dissimulé des signes de danger pour les autres joueurs. Rien de vrai. Tout fabriqué.
— Il ne peut pas faire ça.
— Il l'a déjà fait. C'est lui qui a fait fuiter mes notes cliniques. La photo anonyme que j'ai reçue, les menaces, le document que les journalistes ont publié — tout vient de lui. Il me l'a avoué ce soir dans son bureau.
Julien la rejoignit d'un pas raide, s'accroupit à nouveau devant elle. Ses mains trouvèrent les siennes, les serrèrent comme s'il craignait qu'elle ne s'envole.
— Et pourquoi il fait ça ? Quel intérêt pour lui de me détruire ?
— Il a des dettes, Julien. Des dettes de jeu personnelles, des sommes énormes qu'il doit à des gens dangereux. Il est au bout du rouleau. Si le club n'atteint pas la finale et ne ramène pas le sponsor, il perd tout. Toi en tant que capitaine, tu représentes la seule chose qui peut maintenir le club en vie financièrement. Mais si tu refuses de jouer ou que tu casses avant la finale — si ton opération se passe mal, si les journalistes te déchirent après le scandale — il veut un bouc émissaire. Et je suis la plus facile à sacrifier.
— Alors ce n'est pas moi qu'il veut protéger, c'est lui.
Camille hocha la tête, la gorge nouée.
— Et il y a autre chose. Quelque chose que je ne t'ai jamais dit et qui n'a rien à voir avec mon diplôme.
Le regard de Julien se fit plus intense.
— Parle.
Elle ferma les yeux. Dix ans de secret, dix ans de silence, dix ans à porter seule le poids de ce qu'elle avait fait et n'aurait jamais dû faire. Chaque battement de cœur semblait hurler dans sa poitrine.
— Ta mère, Julien. Le jour où elle est morte — j'étais là.
Le corps de Julien se figea entièrement, un bloc de pierre.
— Quoi ?
— Je travaillais comme auxiliaire de vie, pour payer mes études. Deux ans, tu vois, après mon arrivée à Paris. Ta mère avait besoin d'aide à domicile. Je m'occupais d'elle une partie de la semaine. On s'était attachées l'une à l'autre.
— Le soir. Le soir de l'accident. Elle était à l'hôpital, ta mère, dans un état critique, et on m'avait dit de suivre le protocole. Les médecins attendaient un donneur d'organe. Mais il y a eu une complication, une hémorragie interne, et ils avaient besoin d'une autorisation immédiate pour une intervention de dernière chance. Le seul contact d'urgence disponible, c'était moi. Ils m'ont demandé si je pouvais joindre la famille. J'ai appelé ton père. Il ne répondait pas. J'ai appelé ton numéro, celui que j'avais dans le dossier. Il y a eu une messagerie. J'ai laissé des messages, plusieurs, en suppliant qu'on rappelle. Mais tu ne m'as jamais rappelée.
Julien se leva brutalement, s'écarta d'elle. Ses mains tremblaient.
— Tu veux dire que j'étais joignable ? Que tu as appelé ? On m'a dit que personne n'avait pu être contacté. Que ta mère était morte seule.
— Non, Julien. Tu avais des messages. Beaucoup de messages. Je croyais que tu les avais entendus et que tu avais choisi de ne pas venir. J'ai pensé que tu étais trop en colère contre elle pour revenir au chevet d'une mère qui t'avait abandonné quand tu étais petit. Et je n'ai pas insisté. Le temps a passé. Le silence a continué. Et rien de ce que j'aurais pu dire n'aurait pu changer que ce type, ton père, n'a jamais répondu non plus.
Julien était blanc comme la neige des Pyrénées. Sa voix n'était plus qu'un souffle.
— Mon père a dit qu'il avait essayé de me joindre. Que tu m'avais appelé et que j'avais refusé de prendre la communication. Il m'a dit que tu avais une voix de désespoir dans la messagerie. Que j'avais dû supprimer les messages sans les écouter.
— Julien, je t'assure que non. J'ai appelé. Et personne n'a répondu. C'est pour ça que je t'ai soigné quand tu es arrivé au club — je t'ai reconnu, et j'ai vu la chance d'essayer de me faire pardonner, ou au moins de soulager une partie de ma culpabilité.
Il passa une main sur son visage, les épaules affaissées.
— Mon père est mort l'année dernière. Et il m'a menti sur son lit de mort.
Il laissa échapper un rire amer, sans joie.
— Tout ce temps, j'ai cru que tu avais refusé de me parler le jour où elle partait. Et c'était lui. Lui qui n'a jamais voulu laisser sa femme revenir vers son fils.
— Ta mère, elle voulait te voir. Le jour de sa mort, sur son lit d'hôpital, elle parlait de toi, elle espérait que tu viendrais. Elle disait que ce dernier scotch ne voulait rien dire, qu'elle s'était trompée sur vous deux.
Les bras de Julien retombèrent. Il regarda Camille, les yeux humides, et pour la première fois, elle vit les larmes monter à la surface chez cet homme qu'elle croyait incapable de pleurer.
— Ma mère est morte en pensant que je l'avais abandonnée, dit-il.
— Non, Julien. Elle est morte en sachant que tu es là, que tu es un homme bien, que tu es passé à autre chose. Et c'est elle qui m'a demandé, dans ses dernières heures, de veiller sur toi si jamais je te rencontrais. Elle m'a dit que tu aurais besoin de quelqu'un qui ne te laisse pas tomber.
Camille se leva, fit un pas vers lui.
— Je ne t'ai pas dit ce secret parce que je savais que la vérité était trop lourde, trop tardive, trop douloureuse. Et parce que je pensais pouvoir porter ça toute seule. Mais ce soir, j'ai compris que je ne peux pas — parce que celui qui détient une vérité sur nous a maintenant tout le pouvoir de nous détruire.
Julien resta un long moment silencieux, la regardant comme s'il cherchait un point d'ancrage dans la tempête. Puis, lentement, il s'approcha, prit son visage entre ses mains.
— Tu as veillé sur moi pendant des mois. Tu m'as accompagné à l'hôpital, dans la douleur, dans la colère. Et tu es venue ce soir, à trois heures du matin, pour me dire des choses qui pouvaient te détruire. Qu'est-ce que je veux de plus, Camille ? Qu'est-ce que je veux savoir d'autre ?
Une autre larme coula, mais celle-ci était presque de soulagement.
— Je suis désolée. Je suis désolée d'avoir menti, désolée de t'avoir gardé dans l'ombre.
— Qu'on le dise, ça, oui, que tu aurais dû me le dire plus tôt. J'aurais voulu choisir de t'écouter ce jour-là. J'aurais voulu être là pour toi. Mais tu ne m'as pas laissé le choix.
Camille hocha la tête. Elle méritait cette douleur. Mais la main de Julien glissa dans la sienne et se referma fermement.
— Qu'on dise, alors, que maintenant tu me l'as dit. Et que je suis encore là.
Il l'attira vers le canapé, l'assit, s'installa à côté d'elle, la jambe surélevée sur un coussin.
— On ne jouera rien d'autre que la vérité, maintenant, dit-il d'une voix plus basse mais ferme. Moreau peut menacer. Il peut prouver que tu utilises un faux diplôme. Mais il ne pourra jamais prouver que je suis fou — parce que je ne jouerai jamais son jeu.
Camille se tourna vers lui, le dos contre les coussins, leurs épaules se touchant.
— Il faut arrêter Moreau, Julien. Pas juste pour nous. Pour le club.
— On commence demain matin. On creuse sa dette. On cherche d'où elle vient.
Dehors, la pluie continuait de tomber. Les doigts de Julien étaient toujours entrelacés aux siens, et pour la première fois depuis des mois, Camille sentit autre chose que la peur. Elle sentit une direction — ténue, fragile, mais une direction.
— Je suis désolée, murmura-t-elle une dernière fois.
Julien posa sa tête contre la sienne.
— Tais-toi, Camille. Dors. Demain, on trouve.
Il n'y avait pas de colère dans sa voix. Seulement une fatigue immense, et quelque chose qui ressemblait presque à de l'espoir.
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