La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 27: The Search
Le jour se levait à peine sur l’immeuble de Julien quand Camille ouvrit son ordinateur portable sur la table de la cuisine. Les volets à moitié clos laissaient passer une lumière grise, celle d’un matin d’hiver méditerranéen qui n’avait pas encore décidé d’être beau. Julien, torse nu, les cheveux en désordre, s’assit en face d’elle avec un café qu’il ne but pas. Sa main tremblait légèrement — pas à cause du froid.
— Par où on commence ? demanda-t-il.
Camille tira une feuille de son sac. Une liste manuscrite, établie à la hâte dans la nuit, entre deux sanglots et une décision qu’elle n’aurait jamais cru capable de prendre.
— Moreau a dit qu’il avait des dettes de jeu. Personnelles. Mais il les paye avec l’argent du club. Il doit bien exister des traces. Des virements, des factures gonflées, des faux contrats.
Elle tapota l’écran.
— Le site des annonces légales. Le club est une SAS. Ils publient leurs comptes chaque année. Mais les comptes consolidés ne montrent rien. C’est dans les filiales qu’il faut regarder.
Julien fronça les sourcils.
— Quelles filiales ?
— Celle de l’Académie, d’abord. C’est une association parapluie. Elle reçoit des subventions publiques et des sponsors. Si Moreau a besoin de détourner de l’argent, c’est par là qu’il passe. Les contrats avec les jeunes joueurs, les équipements, les stages… tout est opaque.
Julien se pencha, les coudes sur la table. Il sentait l’effort de chaque mot, comme si penser lui coûtait plus que jouer.
— Tu as déjà fait ce genre de recherche ?
Camille marqua un temps.
— Avant. À Paris. Je travaillais avec un avocat qui s’occupait de dossiers de harcèlement. On devait souvent vérifier les finances des employeurs.
Elle ne dit pas que c’était une autre vie, une autre identité, un autre diplôme affiché au mur d’un cabinet qu’elle n’avait jamais fréquenté.
— Marcel Aubert, dit soudain Julien. Le type que Delacroix a cité comme propriétaire du terrain pour le nouveau centre d’entraînement.
— Quoi ?
— Moreau l’a mentionné la semaine dernière. « Aubert a donné son accord pour vendre. » On a tous cru que c’était un ancien agriculteur devenu riche après avoir revendu des vignes.
Camille tapa le nom dans un moteur de recherche. Les premières pages ne donnaient rien d’utile. Elle changea de requête. « Marcel Aubert », « Aubert immobilier », « Aubert Marseille ». Son index s’arrêta sur un article vieux de trois ans, dans un journal local des Bouches-du-Rhône.
« Une opération conjointe de la police judiciaire de Marseille et de l’Office central de lutte contre le crime organisé a conduit à l’interpellation de sept personnes, dont Marcel Aubert, 58 ans, suspecté de blanchiment d’argent pour le compte d’un réseau de trafic de stupéfiants. »
Le silence qui suivit fut épais comme du goudron.
— Merde, souffla Julien.
Camille ouvrit une autre page. Un jugement du tribunal correctionnel de Marseille, daté de dix-huit mois auparavant. Relaxe pour le blanchiment. Faute de preuves suffisantes. Mais dans les attendus, le nom d’une société civile immobilière apparaissait : SCI La Plaine. Gérant : Marcel Aubert. Siège social : Marseille. Et en bas de page, une mention manuscrite scannée : « Le prévenu entretient des liens étroits avec un réseau associé à la région de la cité phocéenne. »
— Il n’est pas propriétaire de terre, murmura Camille. Il est l’homme de paille d’un cartel.
Julien passa une main sur son visage.
— Et Moreau lui achète un terrain. Avec l’argent du club ?
— Pire. Avec l’argent du club *et* en échange de quoi ? D’une protection ? D’un effacement de dette ?
Camille ouvrit un tableur qu’elle avait commencé à remplir à partir des comptes publiés du club. Trois ans de données. Elle pointa une ligne.
— Regarde. Chaque année, au mois d’août, il y a un virement de quatre cent mille euros vers une société appelée CRM Conseil. « Conseil en recrutement sportif ». Basée à Aywaille, en Belgique.
— Personne n’a jamais posé de questions ?
— Les commissaires aux comptes, si. Mais la réponse standard a été : « Rémunération d’intermédiaires pour la venue de joueurs internationaux. » Et personne n’a creusé.
Elle fit défiler.
— Sauf que CRM Conseil a un seul client : l’Olympique de Provence. Et son gérant, un dénommé Richard Van Damme, est un ancien agent de joueurs radié par la Fédération belge en 2015 pour « pratiques frauduleuses ».
Julien se leva, fit trois pas dans la cuisine, revint.
— Donc Moreau emprunte quatre cent mille balles par an à une boîte écran, il achète un terrain à un truand de Marseille, et il doit de l’argent à des gens dangereux. Pourquoi ? Pourquoi il a besoin de tout ça ?
Camille hésita. Puis elle retourna l’ordinateur vers lui.
— Regarde ce qu’il y a sur la ligne du dessous. Le prêt accordé par CRM Conseil en août dernier.
Il lut. Le chiffre était écrit en noir sur blanc. Deux virgule sept millions d’euros. Garanti par les parts de l’association sportive que Moreau détenait à titre personnel.
— Il a hypothéqué le club, dit-elle calmement. Si le club ne rembourse pas, CRM Conseil prend le contrôle de l’association. Et le président du club n’est qu’un prête-nom.
Julien ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient plus sombres, plus lourds.
— Et si le club perd le sponsor… si on perd la finale…
— Le club n’a plus d’argent frais. Moreau ne peut pas rembourser. Et les hommes d’Aubert prennent possession de l’association, du stade, des contrats. Tout.
La phrase tomba entre eux.
— Et moi, dit Julien d’une voix étrangement calme, je ne suis que le pantin qu’on pousse sur le terrain pour éviter la banqueroute.
Camille tendit la main par-dessus la table. Elle attendit. Puis, lentement, il posa la sienne dans la sienne. Pas un geste romantique. Un geste d’alliance. Une trêve.
— On a encore quelque chose, dit-elle. Le médecin a dit que ta fracture n’était pas consolidée. S’il y a un rapport, un document interne, on peut prouver que Delacroix et Moreau veulent te faire jouer en connaissance de cause. Ça, c’est une mise en danger de la vie d’autrui. Aucun président ne survit à ça.
Julien retira sa main, la passa dans ses cheveux.
— Et comment on obtient ce rapport ? C’est le médecin qui le détient, et il est aux ordres de Delacroix depuis dix ans.
Camille prit une inspiration.
— Il y a une autre piste. Lucas.
— Le nouveau fisio ?
— Il a eu accès à mon dossier. Mes notes sur toi. C’est lui qui les a fait fuiter, j’en suis presque sûre. Mais pourquoi ? Il ne connaît pas Moreau. Il vient de Montpellier. Il est arrivé par une agence de recrutement.
— Et alors ?
— Alors l’agence s’appelle CRM Placement. C’est une filiale de CRM Conseil. La même boîte belge.
Julien la regarda, les mâchoires serrées.
— Lucas est une taupe de Van Damme, posée dans le club pour surveiller. Pour s’assurer que Moreau joue le jeu jusqu’au bout. Et toi, tu as été le détonateur qu’on pouvait sacrifier.
Un long silence.
— Ils ont tes notes, dit-il. Ils peuvent te détruire. Mon père peut me détruire. Le club est en apnée. Et le seul moyen de tous les faire tomber, c’est…
Il n’eut pas besoin de finir. Camille ferma l’ordinateur d’un geste sec.
— On va voir le médecin. Toi, moi, maintenant. Avant qu’il ne soit trop tard.
Julien attrapa sa veste.
— Et si il refuse de parler ?
Camille ouvrit la porte. Le vent froid du petit matin lui mordit les joues. Elle se retourna.
— Alors on lui rappellera que sa responsabilité professionnelle est engagée. Et que s’il refuse, je publie moi-même le rapport médical que j’ai pris soin de photocopier lors de ma dernière visite à l’infirmerie.
Julien s’arrêta net.
— Tu as fait ça ?
Elle ajusta son sac sur son épaule. Un sourire mince, presque invisible ses lèvres.
— Tu n’es pas le seul à être bon pour foncer dans le mur.
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