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La Dernière Mêlée

Lire le chapitre 8: The First Test Match

Le jour du test match, le mistral soufflait en rafales sur le stade annexe, soulevant des tourbillons de poussière ocre qui piquaient les yeux. Camille avait posé sa trousse sur le banc de touche, les doigts crispés sur la fermeture éclair, et regardait Delacroix haranguer ses joueurs avec la ferveur d’un prêcheur.

« Aujourd’hui, on découvre si Julien est encore un homme ou s’il est devenu une statue de musée ! »

Les joueurs rirent, la plupart nerveusement. Julien, lui, avait déjà le cou tendu, les épaules roulées, comme un taureau que l’on provoque. Son maillot bleu et blanc semblait trop petit pour contenir la tension qui gonflait ses muscles. Il tourna la tête vers Camille, et leurs regards se croisèrent une seconde. Il n’y avait aucune gratitude dans ses yeux. Juste un défi silencieux : *Regarde ce que je peux faire sans toi.*

Camille avait tenté, ce matin même, une dernière objection auprès du staff.

« Il n’a pas fait une seule séance de contact depuis des mois. Ses appuis sont meilleurs, oui, mais son épaule droite ? On ne sait même pas comment elle réagit à une charge réelle. Si on le pousse trop tôt, on risque une rupture définitive. »

Delacroix l’avait toisée, mains sur les hanches, avant de cracher un chewing-gum dans un gobelet. « Ma petite, ici, on ne joue pas aux dominos. On joue au rugby. Julien jouera. Et si tu n’es pas contente, tu peux regarder depuis les tribunes. »

Ballon avait été moins brutal, mais pas plus rassurant. « On n’a pas le choix, Camille. Le président veut une preuve pour les sponsors. Techniquement, il est apte. Il a signé son décharge. »

Apte. Le mot sonnait faux dans sa bouche. Les scapulaires de Julien n’étaient pas à 80 % de leur amplitude complète. Sa proprioception, bien qu’améliorée par les exercices en piscine, n’avait jamais été testée sous la violence d’une mêlée. Et le regard fiévreux qu’il posait sur l’adversaire, une équipe de division inférieure venue de Montpellier, n’avait rien de raisonnable.

Le coup d’envoi retentit, et tout s’accéléra.

Julien jouait comme un homme qui avait un compte à régler avec la douleur elle-même. Sur chaque ballon porté, il fonçait droit dans l’axe, refusant les appuis latéraux que Camille avait passés des heures à lui enseigner. Il encaissait les plaquages comme des piqûres de moustique, se relevait plus vite que ses adversaires n’avaient le temps de se retourner, et criait à ses coéquipiers de lui donner le ballon encore, encore, toujours.

Le public, composé d’anciens joueurs et de quelques sponsors venus voir l’état des lieux, scanda son nom. « Ju-li-EN ! Ju-li-EN ! »

Camille serrait tellement la boîte métallique de son kit qu’elle laissait des marques dans sa paume. Elle avait vu suffisamment de blessures dans sa carrière pour savoir que la fureur de Julien n’était pas un signe de santé. C’était une compensation. Chaque charge qu’il absorbait, chaque secousse qui remontait de ses jambes vers son torse, était un message adressé aux morts, aux vivants, à lui-même : *Je n’ai pas peur.*

À la vingt-troisième minute, tout bascula.

Un plaquage vicieux, venu de son angle mort – un flanker adverse qui avait traversé tout le terrain pour le cueillir en bout de course. Le choc fut d’une brutalité sèche, un bruit de chair contre gazon, suivi d’un craquement qui traversa la tribune. Julien resta au sol deux secondes. Trois. Camille se leva d’un bond, la trousse déjà ouverte.

Mais dans l’instant de silence qui suivit, Julien se releva lentement, la mâchoire serrée, les doigts de sa main droite pressant discrètement son épaule gauche – *son épaule opérée* – avant de se ressaisir. Il fit signe à l’arbitre qu’il était prêt. Il souriait. Il souriait comme on ment.

Le match continua. Le sourire resta.

Mais Camille avait vu le visage se tordre, juste une fraction de seconde, quand il avait atterri sur cette épaule. Elle avait vu ses yeux se vider, cette absence brève qui précède les grandes douleurs, et puis la volonté qui reprenait le contrôle.

À la pause, elle se précipita vers la touche. Delacroix l’ignora, trop occupé à entourer les épaules de ses joueurs avec des tapes enthousiastes. Julien s’assit sur une chaise en plastique, et elle remarqua qu’il tenait son bras gauche légèrement à l’écart de son torse, comme un animal blessé qui protège sa patte.

« Julien. » Sa voix était basse, posée, suffisamment ferme pour passer sous le brouhaha. « Ton épaule. »

Il ne tourna pas la tête. « Elle va bien. »

« J’ai vu le choc. L’angle était mauvais. Laisse-moi palper, maintenant, pendant que les muscles sont chauds. »

« J’ai dit que ça allait. »

Elle contourna la chaise, se plaça devant lui. Il fut obligé de lever les yeux. Ils étaient rouges, non pas de fatigue, mais d’une rage intérieure qui ne trouvait pas d’exutoire.

« Tu n’as pas bougé pendant deux secondes après le plaquage. Deux secondes de silence, c’est long, dans un stade. »

« J’attrapais mon souffle. »

« Tu presses ton bras contre ton flanc depuis dix minutes. Je te regarde depuis le banc. Tu grimaces à chaque fois que tu lèves le bras pour attraper le ballon en touche. »

Le visage de Julien se ferma. Il se leva d’un coup, et son ombre tomba sur Camille. Autour d’eux, les joueurs se faisaient masser, hydrater, motiver. Personne ne les regardait.

« Ma copine, je vais te dire une bonne chose. » Sa voix était un murmure sifflant. « Mon corps, c’est moi qui le décide. Pas toi. Pas Delacroix. Pas le club. Tu m’as ramassé à la petite cuillère, tu m’as remis des idées dans la tête, je te remercie. Mais si je décide de jouer avec la douleur, c’est mon choix. »

Il accentua la pression sur son épaule gauche en faisant jouer son bras. Une grimace furtive traversa son visage – elle la capta, celle-ci, comme un papillon qu’on épingle.

Elle recula d’un demi-pas, croisa les bras. « C’est ton choix. Mais ce que tu ne dis pas, c’est que cette épaule a été opérée en urgence il y a huit mois. Que tu as signé un protocole de soins qui stipule que tu viens me voir au moindre doute. Tu peux me traiter de tous les noms, tu peux me reprocher d’être venue ici, mais tu ne peux pas me faire mentir avec toi. »

Il la dévisagea longtemps. Le deuxième coup de sifflet retentit. Les joueurs se regroupèrent.

« Le match n’est pas fini », dit-il simplement.

« Non. Il n’est pas fini. »

Il rejoignit ses coéquipiers en trottinant légèrement, le même pas qu’avant, mais Camille savait mieux désormais. Sous la grâce ostensible, il y avait une raideur. Une discrète asymétrie. Le haut de son dos gauche était plus bas que la droite. Et quand la reprise commença, elle ne quitta plus son épaule des yeux.

À la soixante-dixième minute, Julien prit un ballon en bout de ligne, esquiva deux plaquages, puis chargea le dernier défenseur avec une violence gratuite. L’impact fit vibrer les poteaux, l’arbitre siffla, et Julien tomba lourdement, le bras gauche coincé sous son propre corps. Il ne se releva pas immédiatement. Les entraîneurs professionnels se précipitèrent.

Camille ne bougea pas du banc. Son cœur cognait trop fort dans sa poitrine pour qu’elle le fasse confiance. Elle observa, de loin, les mains du médecin écarter le maillot humide, les gestes rapides sur l’épaule gauche. Julien disait quelque chose, la tête secouée. Puis il s’assit. Il se releva. Il marcha vers la touche, seul, le bras gauche pendant presque anormalement droit.

Delacroix le remplaça. Aucun applaudissement – juste un silence lourd.

Camille attendit que Julien passe devant elle. Il le fit, fixant droit devant lui, mais dans la seconde où il croisa sa trajectoire, il caressa son épaule gauche avec la main droite, un geste machinal, révélateur.

« Bien joué », murmura-t-elle.

Cette fois, il s’arrêta. Il se tourna vers elle, et elle vit, pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, non pas de la colère, mais de la peur. Une peur qu’il ne savait pas nommer, et qui débordait de ses yeux verts comme une marée.

« Tu dois me promettre de ne rien dire, Camille. »

Sa voix était presque inaudible. Presque tendre. Elle aurait pu refuser. Elle aurait dû refuser.

Mais elle pensa à Vincent, au casque caché dans son placard, à la lettre qui l’avait hantée toute la nuit. Ce secret-là avait coûté la vie à quelqu’un. Un autre secret, maintenant, pouvait lui coûter la carrière – ou pire.

« Je ne peux pas te promettre ça », dit-elle.

Il encaissa la phrase comme un plaquage. Sans broncher. Puis il hocha la tête, une fois, et tourna les talons.