La Dette du Gardien
Lire le chapitre 14: Threads of the Curse
Elle l’attendait. Mrs Strachan se tenait sur le seuil de sa petite maison de pierre, ses yeux blancs tournés vers le sentier, comme si elle avait vu son ombre approcher depuis longtemps. Callum n’avait pas frappé.
— Tu pues la rivière, dit-elle d’une voix sèche. Et le noir. Tu es allé là-bas.
— Oui.
Il franchit le pas de la porte sans qu’elle l’y invite. L’intérieur sentait la cire d’abeille et le thé froid. Un chat roux dormait en boule sur la cheminée éteinte.
— Assieds-toi, Callum MacRae.
Elle ferma la porte derrière lui et se déplaça avec une précision effrayante, contournant le fauteuil en osier sans tâtonner. Callum s’assit. Le cuir de sa veste gouttait encore, mêlé à la boue sombre de la grotte.
— Tu sais pourquoi je suis venu, dit-il.
— Parce que tu ne sais plus qui tu es. Ou ce que tu oublies. Et parce que tu as compris que la dague te regarde maintenant.
Il ne répondit pas. Il tira le dirk de sa ceinture et le posa sur la table en chêne entre eux. La lame émit une lueur verte, douce comme un feu de lucide, qui éclaira les rides profondes de son visage à elle.
Elle tendit la main, non vers l’arme, mais au-dessus. Comme si elle cherchait une chaleur.
— Ton arrière-arrière-grand-père s’appelait Angus MacRae. Tu le sais. Mais tu ne sais pas ce qu’il a fait.
— C’est pour ça que je suis là.
— Ça ne marche pas comme ça, mon gars. Je ne suis pas un livre. Je suis une femme qui a rêvé de toi avant que ta mère te porte. J’ai vu ta fin des dizaines de fois, et je la vois encore autrement à chaque fois. Alors écoute, et ne m’interromps pas. Parce que le temps que je te raconte, elle en prend encore, de ta tête.
Callum croisa les bras, mais ses mains tremblaient.
— Il y a trois siècles, dit-elle, la vallée appartenait aux MacRae. Pas comme aujourd’hui. Je veux dire : vraiment. La terre, l’eau, le gibier. Ton ancêtre tenait tout d’un accord signé avec la chose qui vit sous la colline. Une servitude ancienne, scellée par un serment de sang, quand les premiers MacRae ont chassé l’Ur de la surface pour l’enfermer sous les racines. En échange, elle leur laissait la vallée fertile.
— Un pacte.
— Deux pacts, dit-elle. Le premier, celui qui a enfermé l’Ur, tenait parce que le gardien — un MacRae, toujours — ne touchait jamais à l’eau noire et ne mangeait rien de la forêt. Il gardait seulement. C’était un rôle simple, mais exigeant.
— Et le deuxième ?
Elle soupira, et pour la première fois sa voix vacilla :
— Le deuxième pacte, c’est Angus qui l’a écrit. Avec du sang. Il voulait que les MacRae restent riches. Que la terre ne manque jamais de gibier, que les saisons obéissent. Alors il a offert quelque chose que la créature désirait : lui donner les souvenirs des gardiens. Les MacRae deviendraient les gardiens permanents, et en échange, quand le gardien mourait, son successeur donnerait ce qu’il avait de plus précieux — sa mémoire de soi.
Callum ferma les yeux. Tout autour de lui, les murs de la maison semblaient se refermer.
— Mais cela ne suffisait pas, dit-elle. Parce qu’un pacte se nourrit. l’Ur a appris à prendre plus que ce qui était offert. Ta famille a oublié ses visages, ses enfants, parfois jusqu’à son propre nom. Et en échange, elle est restée prisonnière sous nos pieds, mais elle s’est étendue.
— La forêt devient elle.
— La forêt devient une autre peau. Ce que tu as vu là-bas, cette grotte noire, ce n’est pas son antre. C’est sa bouche.
Callum rouvrit les yeux. La pièce lui semblait plus étroite, un cercueil de bois et de silence. Il regarda Mrs Strachan, mais elle était aveugle et sa présence était pourtant plus lourde que n’importe quel regard.
— Tu dis « une façon de finir », lança-t-il. Avec le dirk. Et une vie donnée librement.
Elle hocha la tête lentement.
— Le premier pacte a été scellé par un sacrifice. C’est le seul langage que l’Ur comprend. Si tu la tues avec ton ancêtre, d’une lame forgée dans le fer de cette vallée et trempée dans le sang d’un MacRae qui s’offre de son plein gré, l’accord est rompu. pas le tien, Callum. Le pacte originel. Celui qui la maintient en cage et qui te dévore aujourd’hui. La question c’est : qui donnera sa vie librement ?
— Moi.
— Ce n’est pas aussi simple. Le dirk doit être tenu par la main du gardien, et l’acte doit être volontaire, conscient, et fait en pleine possession de ce que l’on sacrifie. Mais toi, tu ne sais même plus le nom de la femme que tu aimes.
Callum se leva d’un coup. Les pieds du fauteuil raclèrent le sol de pierre.
— Tu sais qui c’est ? demanda-t-il. Tu sais, celle que j’essaie de garder, dont le nom… je le sens là, juste derrière mes dents, et ça ne sort pas.
— Ishbel, dit-elle doucement.
Le prénom le frappa comme une flamme froide. Il le répéta dans sa tête, mais il savait que ça ne le fixerait pas — que dans quelques minutes, peut-être, il le perdrait encore.
— Je ne peux pas mourir si je ne me souviens pas pourquoi je vis, dit-il.
— C’est exactement ça, dit-elle. L’Ur a compris cette faille il y a très longtemps. D’autres gardiens ont essayé avant toi. Ils ont tous échoué parce qu’au moment de porter le coup, plus rien ne subsistait d’eux que la coquille vide du devoir. L’acte n’était plus libre — c’était une mécanique. Et l’Ur l’a refusé.
Callum se pencha sur la table, les deux mains posées à plat sur le bois.
— Alors il faut que je retrouve mes souvenirs avant de l’affronter.
— Ou que quelqu’un d’autre les retienne pour toi. Quelqu’un qui connaît ta vie par cœur. Quelqu’un qui les garde dans sa tête jusqu’à ce que tu les aies assez pour accomplir le geste.
Le silence s’étira. Le chat roux s’étira, descendit de la cheminée, vint se frotter contre le tibia de Mrs Strachan.
— Le dirk ne peut être manié que par un MacRae, dit-elle soudain. Mais rien ne dit que le sacrifice doive être le porteur.
Callum recula d’un pas.
— Ce ne sera pas elle. Personne ne mourra pour moi.
— Alors le village brûlera sous les racines, répondit-elle sans colère. Et ta mémoire retournera au sol avec ta chair. Elle prendra tout, Callum. Les maisons, les gens, ce que tu es, ce que tu as été, tout passera sous terre, et plus jamais un être vivant ne prononcera le nom MacRae sans que le sol ne se souvienne de sa dette.
Il saisit le dirk sur la table. La lame vibra dans sa main, vivante, chaude.
— Elle a dit qu’elle possédait tous mes souvenirs, dans une sphère, là-bas. Elle a dit qu’elle me les rendrait si j’acceptais le pacte pour toujours.
Mrs Strachan resta impassible.
— Et tu envisages d’accepter.
— C’est toi qui me l’as mise en tête, répondit-il, la voix tendue. Tu me dis qu’il faut une vie donnée librement. Tu me dis qu’il faut que je me souvienne pour être libre. Alors je vais aller chercher ce qu’elle me doit — pas par son offre, mais en le volant. Je ne me soumets pas. Je ne perds plus rien. Je vais la forcer à me rendre ce qu’elle m’a pris.
— Et si elle ment ?
— Elle a besoin de moi vivant. C’est la seule chose qui la retient ici-bas du bon côté du sol. Si je meurs sans accomplir le geste, elle restera enfermée pour toujours.
La vieille femme resta immobile un long moment. Le chat roux émit un grondement sourd, comme s’il comprenait quelque chose.
— Ta mère disait que tu étais têtu comme un roc, dit-elle enfin. Mais il y a une différence entre être têtu et être prêt à se briser.
— Je ne vais pas me briser.
Elle se leva de son fauteuil et s’approcha de lui. Sa main sèche trouva son visage, ses doigts parcoururent la mâchoire et l’arcade sourcilière, comme si elle lisait des runes dans sa chair.
— Il y a une entrée sous la chapelle, dit-elle à voix basse. Celle de l’ancien temps, celle que l’Ur croit perdue. Ton ancêtre a bâti un piège là-bas — une chambre de garde, hors de sa portée. Si tu veux voler tes souvenirs, tu dois passer par là. Et si tu veux les passer, tu dois me confier ce que tu sais encore.
Callum ouvrit la bouche. Elle le coupa :
— Pas maintenant. Tu n’es pas prêt. Va voir Ishbel. Dis-lui tout ce que tu as appris aujourd’hui. Et quand tu reviendras, je te dirai ce que je sais de ta vie. De celle qui ne t’appartient plus. Et on verra si c’est assez pour payer le prix.
Callum resta là, debout, au centre de la maison chaude, le dirk serré dans sa main. Pour la première fois depuis très longtemps, il n’avait pas l’impression d’être pris de vitesse.
Il savait exactement ce qu’il ferait ensuite.
— Elle habite toujours à la ferme, non ?
— Tu sais bien qu’elle est une MacRae de cœur, répondit Mrs Strachan. Mais elle ne t’attend pas pour être ton bouclier. Elle attend de savoir que tu as encore un cœur à défendre.
Callum franchit la porte sans se retourner. Dehors, le crépuscule tombait sur la vallée, et la forêt, à l’horizon, paraissait un peu plus proche que la veille.
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