La Dette du Gardien
Lire le chapitre 16: The Oath Stone
La pluie avait cessé, mais l’air restait chargé d’humidité, comme si la forêt elle-même retenait son souffle. Callum avançait derrière Ishbel, la main sur le pommeau du dirk, dont la lueur verte pulsait faiblement contre sa paume. Les arbres se resserraient autour d’eux, leurs branches tordues formant une voûte qui filtrait la lumière grise du matin.
Ishbel s’arrêta devant un chêne fendu par la foudre, ses racines soulevant la terre comme des doigts osseux. Elle posa la main sur l’écorce noircie et ferma les yeux.
— C’est ici, murmura-t-elle. Ma mère m’a amenée ici quand j’avais sept ans. Elle m’a fait mémoriser chaque symbole, chaque fissure. Elle disait que je reconnaîtrais le moment où tout commencerait à finir.
— Et tu le reconnais ?
Elle ouvrit les yeux. Ils étaient plus sombres que Callum ne les avait jamais vus.
— Oui. Forcément. C’est maintenant.
Elle contourna le chêne et écarta un rideau de lierre mort. Derrière se trouvait une clairière que Callum n’avait jamais vue, bien qu’il ait parcouru cette forêt depuis l’enfance. Sept pierres se dressaient en cercle, hautes de deux mètres, couvertes de mousse et de lichen. Mais ce n’étaient pas les pierres qui attirèrent son regard. C’était la table de pierre au centre, plate et polie comme un autel, sur laquelle couraient des gravures profondes.
— La pierre du serment, dit Ishbel à voix basse.
Callum s’approcha, le dirk vibrant légèrement dans sa main. Les gravures étaient anciennes, presque effacées par les siècles, mais reconnaissables : des silhouettes humaines alignées, une figure plus grande face à elles, un cercle au-dessus de toutes les têtes.
— Qu’est-ce que ça représente ? demanda-t-il.
Ishbel passa ses doigts sur les sillons, comme on effleure une cicatrice.
— Ma mère m’a appris à lire ces symboles. Celui-ci, dit-elle en indiquant une spirale au-dessus du cercle, représente l’esprit qui garde. Le peuple de la forêt. Et ceux-là, les figures alignées, sont ceux qui ont fait le pacte. Les premiers gardiens.
— Les MacRae.
— Entre autres, oui. Mais il y a d’autres familles représentées ici. Toi et moi, on n’est que le dernier maillon d’une longue chaîne.
Callum s’accroupit devant la pierre, scrutant une série de petites gravures qu’il n’avait pas remarquées au premier abord. Elles formaient une séquence : un homme tenant une lame, un autre homme agenouillé devant lui, puis une figure allongée sur la table.
— Attends, dit-il. Ce n’est pas un pacte de garde. C’est une mise à mort.
Ishbel se pencha à côté de lui, son épaule frôlant la sienne. Le dirk s’échauffa contre sa jambe, mais il l’ignora.
— Ma mère m’a dit que le serment était un échange, souffla-t-elle. La vie d’un gardien pour la sécurité de la terre. Mais je ne lui ai jamais demandé ce que ça voulait dire exactement.
— Et moi, je viens de le comprendre. Regarde.
Il désigna les gravures : la lame du petit personnage n’était pas pointée vers la figure agenouillée, mais vers la figure allongée. Celle qui offrait sa vie n’était pas le puni, mais le volontaire.
— Le contrat ne peut pas être annulé, dit Callum d’une voix sourde. Il ne peut être que remplacé. Quelqu’un doit prendre la place du gardien. Mais pas comme je le pensais.
Il se releva, le souffle court. Toutes les hypothèses qu’il avait construites depuis la chapelle s’effondraient une à une. Il avait cru qu’il pouvait dérober ses souvenirs au lieu de payer la dette. Il avait cru qu’il pourrait briser le pacte en détruisant la source. Mais ces pierres racontaient une autre histoire, bien plus ancienne et bien plus cruelle.
— Ishbel, le rituel n’isole pas la mémoire. Il demande une vie. Le gardien doit choisir de mourir, librement, pour que le pacte se referme. Pas une victime. Pas une offrande involontaire. Un sacrifié volontaire.
Elle ne répondit pas immédiatement. Elle fixait la pierre, les lèvres pâles.
— C’est pour ça que ta famille est restée liée si longtemps, dit-elle enfin. Parce que personne n’a jamais accepté de payer le prix.
— Non. Parce que personne n’a jamais su que c’était le prix. Mrs Strachan m’a dit que le pacte était tordu, mais elle ne m’a jamais dit qu’il était assorti d’une condition de mort. Elle nous a caché la sortie parce qu’elle est une impasse.
Un vent froid traversa la clairière, faisant vibrer les glands des chênes. Une corneille croassa quelque part dans la canopée, puis le silence retomba.
Ishbel s’approcha de lui, les bras croisés, le menton levé.
— Tu ne vas pas le faire.
— Quoi ?
— Te sacrifier. Je le vois dans tes yeux, Callum. Tu es en train de calculer si tu as assez de souvenirs pour survivre à l’oubli. Si tu peux te planter ce couteau dans le cœur juste au bon moment. Mais tu oublies que je suis une témoin. Je connais les pactes. Ils ne pardonnent pas les tricheurs.
Callum détourna le regard, la mâchoire serrée. Elle avait raison. Une seconde, une seule, il avait envisagé de régler tout ça en une seule frappe nette. Une dette payée, une famille libérée, une forêt apaisée. Mais le souvenir d’Ishbel lui avait traversé l’esprit, et il avait reculé.
— Et si je le faisais maintenant, dit-il, pendant que l’Ur est encore faible ? Avant qu’il ne dévore le village ?
— Tu ne serais pas à l’Ur, Callum. Tu serais dans un état entre les mondes, et je doute que ta mort volontaire soit la clé qui déverrouille sa cage. Ce que tu vois sur ces pierres, c’est la fin d’un cycle. Pas la fin de la malédiction.
Un frisson lui parcourut l’échine. Il s’accroupit à nouveau, étudiant les gravures avec une attention nouvelle. Juste sous la figure allongée, presque invisible sous une couche de lichen gris, se trouvait un petit symbole en forme de spirale inversée. La même que celle d’en haut, mais retournée.
— Regarde ça, dit-il. Ce n’est pas le même signe.
Ishbel se pencha, ses cheveux lui effleurant la joue.
— Une inversion. On m’a appris que les symboles inversés signifiaient une corruption. L’Ur n’a pas toujours été ce qu’il est, n’est-ce pas ?
Callum ressentit le poids de la vérité lui écraser les épaules. Il se releva et recula de la pierre, le dirk tirant dans sa main comme un chien en laisse.
— Ce n’est pas un démon que ma famille garde, dit-il lentement. C’est un gardien originel, torturé par des siècles de pacts mal rompus. Nous avons transformé le protecteur en prisonnier. Et maintenant, il se venge sur tout ce qui l’entoure.
Il leva les yeux vers les pierres, vers le ciel gris au-dessus de la clairière. La forêt semblait plus proche qu’avant, comme si les arbres avaient fait un pas vers eux pendant qu’ils étaient absorbés par les sculptures.
— On a pris le problème à l’envers, Ishbel. On a essayé de briser une prison, mais on aurait dû libérer le prisonnier. Pas le tuer. Le guérir.
— Et comment guéris-tu un esprit corrompu depuis des générations ?
Callum serra le manche du dirk, dont la lueur verte se refléta brièvement dans les yeux d’Ishbel. Il n’avait pas de réponse. Pas encore. Mais quelque chose dans son esprit s’était débloqué, comme une porte qu’il n’avait jamais osé ouvrir.
— En lui rendant ce qu’on lui a volé, dit-il. Mes souvenirs. Tous ceux que ma lignée lui a pris. Si l’Ur a été corrompu parce qu’on l’a affamé, alors peut-être qu’en lui rendant l’essentiel, il peut redevenir ce qu’il était.
— C’est une théorie, souffla Ishbel.
— C’est le seul plan que j’aie.
Il tendit la main vers la pierre du serment, hésitant à la toucher. Le dirk tressaillit, comme s’il savait ce qui allait se passer.
— Quoi qu’il arrive après ça, dit-il en se tournant vers elle, si je ne redeviens pas moi-même… dis à Mrs Strachan que j’ai trouvé la sortie. Elle saura quoi faire.
— Callum…
— Il fallait que quelqu’un connaisse la fin, même si je ne m’en souviens pas.
Il posa la paume sur la pierre froide. Une décharge électrique lui remonta le bras, et le monde se déchira autour de lui.
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