La Dette du Gardien
Lire le chapitre 22: The Raid
Les orbes tapissaient la paroi comme des fruits malades, luisant d’une lueur douceâtre qui pulsait au rythme d’un cœur lent. Callum en saisit un entre ses doigts — tiède, presque humain. Dans la sphère laiteuse, une image se forma : un enfant aux cheveux roux courait dans un champ de bruyère, riant, poursuivi par un chien au poil fauve. Lui. C’était lui, avant. Avant tout.
Il serra la mâchoire. Sa cheville le lança, là où la racine blanche l’avait frappé. La douleur était sourde, continue, comme une brûlure qui refuse de cicatriser.
Ishbel boitilla derrière lui, une main pressée contre son flanc. Son visage était pâle, mais ses yeux restaient durs, brillants de cette détermination tranquille qui la caractérisait.
— Combien on en prend ? demanda-t-elle à voix basse.
— On n’en prend pas. On les casse.
Callum souleva l’orbe de son enfance. La mémoire dansait encore sous ses doigts — le chien, le rire, le soleil de septembre. Il savait ce qu’il perdait. Mais chaque orbe détruit était un souvenir que l’Ur ne pourrait plus avaler. Chaque fragment brisé, une dette volée au monstre.
Il laissa tomber la sphère. Elle se brisa contre la pierre avec un son sec, presque cristallin. Une bouffée d’air froid s’en échappa, chargée d’une odeur de chien mouillé et d’herbe coupée. Puis plus rien. Le souvenir était parti.
Son cœur se serra, mais il passa au suivant. Un mariage — pas le sien. Un baptême. Un enterrement sous la pluie battante. Chaque orbe était une vie, un fragment de son sang, de sa lignée. Un cousin qu’il n’avait jamais connu. Une tante qui avait dansé sur la table la nuit de la Saint-Jean. Il les brisait sans demander. Sans regarder trop longtemps.
Ishbel fit de même de l’autre côté, plus lentement, sa blessure la contraignant à chaque mouvement. Son visage était fermé, mais lorsqu’elle cassa une orbe où deux jeunes gens s’embrassaient sous un saule pleureur, elle marqua une pause.
— C’était… peut-être ta mère ? demanda-t-il.
— Non. La sœur de Morag. La mère du garçon qu’elles ont perdu.
Elle cassa l’orbe suivante sans attendre la réponse.
Le givre commençait à s’infiltrer par les fissures de la grotte. La température chutait. Les orbes lointaines vibrèrent, toutes en même temps, comme un essaim de guêpes dérangées.
— Il sent que quelque chose ne va pas.
Il se dépêcha. Ses mains étaient maintenant engourdies par le froid. Il en cassa trois d’un coup — trois fragments de sa propre histoire, envolés sans même en connaître les détails. Mais dans ce lot, une sphère traînait. Plus sombre. Plus lourde. Elle ne brillait pas de la même lueur laiteuse ; une lueur noire, sale, semblait sourdre de l’intérieur.
— Celle-là, dit Ishbel, surgissant à son côté. Pousse-la de côté.
— Pourquoi ?
— Morag m’a parlé de ces orbes-là. Elles sont anciennes. Très anciennes. Elles contiennent les pires souvenirs. Celui qui a court-circuité le pacte.
Callum regarda la sphère. Elle palpitait, comme un cœur malade. À l’intérieur, il crut voir une ombre — la silhouette d’un homme, penché au-dessus d’un livre, la lumière d’une chandelle révélant des traits qu’il connaissait. Son père. Le faux pacte. Le moment où tout avait basculé.
— Je la prends. Peut-être qu’elle nous dira ce qu’il a fait exactement.
Il la souleva. Elle était glaciale. La douleur à sa cheville s’intensifia, lancinante, comme si quelque chose la tirait vers l’orbe.
Le sol trembla. Une racine blanche jaillit de la paroi à quelques centimètres de son visage, circulaire, dégoulinante de sève. Ishbel poussa un cri — plus de surprise que de peur — et il l’attrapa par le bras. Deux autres racines fendirent la pierre au-dessus d’eux. La grotte tout entière semblait se refermer comme une gorge.
— On sort. Maintenant.
Il fourra l’orbe sombre dans son sac, en attrapa deux autres au hasard — celui de sa mère, et une sphère dorée qui n’avait pas voulu mourir lors de leur première visite. Puis il courut, traînant Ishbel derrière lui. La douleur de sa cheville était de plus en plus aveuglante. Chaque pas envoyait une décharge électrique dans sa jambe.
Les racines les poursuivaient. À l’entrée de la grotte, une masse blanche et grouillante barrait le passage. Callum tira le poignard — le vrai, celui forgé par son ancêtre — et la lame chanta. Elle n’avait jamais fait ce bruit. Une chaleur monta dans sa paume, vivante, presque impatiente.
Il tailla. La racine blanche céda avec un sifflement, comme une bête qu’on égorge, et le passage s’ouvrit. Ils s’y engouffrèrent juste au moment où une clameur souterraine ébranlait la montagne.
Dehors, la nuit tombait. Le silence était absolu. Pas un oiseau. Pas le moindre vent. La forêt attendait, immobile, toutes ses branches tendues vers eux comme des doigts.
Ishbel s’assit lourdement contre un rocher, soufflante.
— On a… on a réussi ? On les en a pris trois ? demanda-t-elle entre deux halètements.
Callum ouvrit son sac. L’orbe de sa mère, l’orbe dorée, et l’orbe noire de son père. Trois souvenirs. Trois possibles réponses.
Mais quand il referma le sac, quelque chose attira son regard. La lame du poignard était couverte d’un fil de sève blanche luisante. La racine qu’il avait coupée avait laissé des traînées sur l’acier — et celles-ci brûlaient, lentement, comme un acide.
— Ishbel. Regarde.
Elle se pencha. Le métal se décomposait à vue d’œil, la sève blanche mangeant la lame vers le manche. Le poignard — la clé de tout, l’arme ultime — était en train de se dissoudre.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-elle.
Callum leva les yeux vers la forêt, qui semblait respirer. Lentement. Profondément.
— Ça veut dire que le vrai poignard était fait pour une seule chose. Une seule coupe rituelle. Et que je viens de l’utiliser.
Il serra la garde dont il ne restait bientôt qu’un manche nu.
— Ce qu’on croyait être une arme n’était qu’une clé. Et on vient de brûler notre seule serrure.
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