La Dette du Gardien
Lire le chapitre 26: Ewan's Fate
La nuit les avalait par degrés. Sous la voûte des vieux pins, l'air s'épaississait, chargé d'une humidité qui collait à la peau comme une seconde membrane. Callum avançait en boitant, son pied gauche traçant un sillon dans la mousse, la douleur à la cheville pulsant en rythme avec son cœur. La givre blanche avait gagné le mollet, dessinant des volutes délicates sur sa peau brûlante.
Ishbel marchait devant, le souffle court, ses traits tirés par l'épuisement. Elle n'avait pas mangé depuis deux jours. Callum non plus. Mais il ne pouvait pas s'arrêter. Pas ici. Pas encore.
Un craquement.
Ils se figèrent. Le son venait de la gauche, là où les racines émergeaient du sol comme des serpents pétrifiés. Un autre craquement, plus proche. Puis un murmure, indistinct, presque animal.
Callum sortit son couteau de survie — un pâle substitut au dirk disparu — et se plaça devant Ishbel. La brume s'épaississait entre les troncs, tournoyant en spirales lentes comme si elle cherchait une forme.
Une silhouette émergea.
Homme ou spectre, il était impossible de le dire au premier regard. Sa barbe grise tombait en cascade sur une poitrine nue zébrée de cicatrices anciennes, et sa peau avait la teinte cireuse des choses longtemps immergées. Ses yeux — ceux-là, Callum les connaissait. Bleus, presque translucides, posés au milieu d'un visage creusé par des décennies de tourments.
« Papa ? »
Le mot échappa à Callum avant qu'il puisse le retenir. Le vieil homme cligna des yeux, lentement, comme s'il émergeait d'un rêve très long.
« Callum. » La voix d'Ewan MacRae était un raclement de pierres. « Tu as grandi. »
Il fit un pas en avant, et Callum vit que ses pieds étaient nus, couverts de terre et de lichen, comme s'il avait poussé du sol lui-même. L'air autour de lui semblait vibrer, légèrement décalé, comme s'il était un tableau peint sur une toile que quelqu'un secouait par les coins.
« Vous êtes mort, » souffla Ishbel. « Il y a douze ans. On a trouvé votre corps au pied de la falaise. »
Ewan tourna la tête vers elle avec une lenteur mécanique. Un sourire fendit sa barbe, révélant des dents jaunies.
« Le corps était là. Pas l'homme. L'Ur n'a jamais rendu ce qu'elle prend. Elle me garde depuis, comme elle garde tout ce qui lui appartient. »
Il leva une main, et Callum vit que les doigts étaient tordus, les ongles noircis et dédoublés — des griffes à moitié formées. Ewan suivit son regard et cacha sa main derrière son dos.
« Je ne suis plus tout à fait ce que j'étais. Mais ce que j'ai à dire, je le porte encore entier. »
Callum baissa son couteau, mais ne le rangea pas. « Morag a dit que vous vous êtes tué. Que vous avez rompu le pacte. »
Ewan rit, un son sec et cassé. « Morag. » Il prononça le nom comme on recrache un poison. « Elle t'a dit que je me suis tué parce que je ne supportais pas le pacte. C'est ce qu'elle voulait que tout le monde croie. »
« Elle m'a montré un souvenir, » insista Callum. « Votre orb. Je vous ai vu tomber. »
« Tu as vu ce qu'elle a fabriqué, » coupa Ewan, la fureur perçant soudain sous la fatigue. « L'Ur falsifie les souvenirs comme un faussaire imprime des billets. Tu as vu sa version de la mort de ton père. Pas la mienne. »
Ishbel s'accroupit, épuisée, adossée à un tronc. « Alors dites-nous la vérité. Comment êtes-vous ici ? »
Ewan la regarda un long moment, puis reporta son attention sur son fils. Il s'approcha, et Callum dut résister à l'envie de reculer. L'odeur du vieil homme — terre, pourriture, et quelque chose de plus doux, comme le miel fermenté — emplissait ses narines.
« L'Ur ne tue pas ses gardiens quand ils échouent, » dit Ewan à voix basse. « Elle les recycle. Elle les fait entrer dans le réseau de ses racines, dans sa propre chair. J'ai été en elle pendant onze ans, Callum. J'ai vu ce qu'elle voit. J'ai su ce qu'elle sait. »
Il tendit la main, mais cette fois Callum vit la griffe entière — un ongle long, recourbé, d'un noir d'obsidienne. Ewan la retira.
« Je me suis échappé il y a huit mois. Une fissure dans sa conscience. Un moment où elle était distraite. » Il marqua une pause, ses yeux se perdant dans le vide. « Quand ta mère est morte. L'Ur a pleuré. Je ne savais pas qu'elle pouvait pleurer. Cette distraction a été ma porte de sortie. »
Callum sentit son cœur se serrer. « Ma mère... »
« Elle t'a vu grandir, » dit Ewan doucement. « Dans ses souvenirs. Dans les orbes qu'elle garde. Elle était fière de toi, Callum. Plus que tu ne le sauras jamais. »
Le silence se fit, chargé de tout ce qu'ils ne pouvaient pas se dire. Un oiseau cria quelque part, puis se tut.
« Morag, » reprit Ishbel, sa voix faible mais pressante. « Vous disiez qu'elle veut devenir le vaisseau de l'Ur. C'est ce que votre fils a deviné. »
Ewan hocha lentement la tête. Les jointures de ses doigts craquèrent.
« Morag a compris quelque chose que peu de gens ont compris. La pacte n'est pas un contrat. C'est une porte. » Il s'accroupit devant eux, ses yeux bleus fiévreux. « La lignée des MacRae garde l'Ur parce qu'elle a le sang pour la nourrir. Le gardien se vide de ses souvenirs pour maintenir la bête endormie. C'est le prix. Mais un gardien ne peut être qu'un canal. Un vaisseau est autre chose. Un vaisseau ne se vide pas. Il se remplit. »
Il leva ses deux mains, les griffes visibles maintenant dans la pénombre.
« Morag a passé des années à nourrir l'Ur de ses propres souvenirs. Pièce par pièce. Elle s'est amputée d'elle-même pour gagner sa confiance. Et maintenant, l'Ur la voit comme une extension d'elle-même. Une fille, presque. »
Callum sentit un froid qui n'avait rien à voir avec sa cheville remonter le long de sa colonne vertébrale. « Elle veut fusionner avec elle. »
« Elle veut la remplacer, » corrigea Ewan. « L'Ur est ancienne, Callum. Immense. Mais elle n'est pas infinie. Elle a des limites. Morag veut les dépasser. Elle veut devenir la nouvelle Ur, avec le corps d'une femme et la puissance d'une déesse. » Il cracha par terre, un filet de salive teinté de vert. « Et pour ça, il lui faut un héritier MacRae en vie, dont le sang est assez pur pour le rituel. Un sacrifice consenti. »
Les mots tombèrent entre eux comme une pierre dans une eau calme.
« C'est pour ça qu'elle a saboté votre dirk, » dit Callum lentement, les pièces s'assemblant dans sa tête. « C'est pour ça qu'elle vous a envoyé à la mort. Ce n'était pas pour rompre le pacte. C'était pour que je prenne votre place. »
Ewan sourit, et ce sourire était la chose la plus triste que Callum avait jamais vue.
« Tu es le fils que j'ai mérité, Callum. Et c'est pour ça que je suis encore ici. Pour te prévenir. » Il se pencha plus près, sa voix devenant un souffle. « Le dirk sous la racine n'est pas une arme. C'est une clé, comme le premier. Il ne se dissout pas dans la chair de l'Ur. Il s'ouvre. »
« Il ouvre quoi ? »
Ewan ouvrit la bouche pour répondre — et se figea. Son regard passa au-dessus de l'épaule de Callum, ses yeux s'élargissant. Sa bouche s'ouvrit plus grand, mais aucun son n'en sortit. Sa peau commença à se plisser, à se rétracter, comme de la cire fondant en accéléré.
« Elle sait, » siffle-t-il, les mots entrecoupés de spasmes. « Elle me reprend. Écoute-moi. Le dirk s'ouvre sur son cœur. Et au cœur de l'Ur, il y a quelque chose qu'elle ne peut pas fabriquer. Quelque chose qu'elle désire plus que tout. »
Ses doigts se refermèrent sur le bras de Callum avec une force surnaturelle. « Ta chance. Pas le souvenir de toi. Pas la mémoire de ta mère. Dans son cœur, l'Ur garde sa propre origine. Sa première graine. Celui qui la détruit la fait naître. »
Le corps d'Ewan se tordit, ses os se déformant dans un craquement horrible. Callum le maintint de force, mais la chair du vieil homme se dissolvait déjà en filaments blancs, tirée vers le sol par une force invisible.
« Trouve la graine, » fut le dernier souffle d'Ewan avant que sa bouche ne se remplisse de terre. « Avant qu'elle ne prenne racine en toi. »
Le corps d'Ewan MacRae s'effondra, se déversant en un amas de boue et de végétation qui fut immédiatement absorbé par les racines du sol. Il ne restait plus rien. Pas un os. Pas un cheveu.
Callum resta là, à genoux, les mains vides posées sur la terre nue où son père venait d'exister. Le vent se leva, portant un murmure qui vibra dans ses os — la voix de l'Ur, reconnaissante et affamée à la fois.
Le motif de givre sur sa cheville crépita. Il descendait maintenant sous le genou.
Ishbel s'approcha et posa une main sur son épaule. Sa main était froide.
« Callum, » dit-elle doucement. « Il faut que tu voies l'orb de ta mère. Maintenant. Avant que ça ne te prenne davantage. »
Il hocha la tête, mais ses yeux restaient fixés sur la terre. Quelque part sous leurs pieds, dans le cœur de l'Ur, une graine attendait. Et désormais, il savait que Morag la cherchait aussi.
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