La Dette du Gardien
Lire le chapitre 3: The Keeper's Dagger
La pluie s’était arrêtée, mais l’humidité restait dans chaque fibre du plancher. Callum faisait les cent pas dans le salon, la lampe à pétrole projetant son ombre vacillante contre les boiseries. Il n’arrivait pas à se défaire de ses paroles. *Je suis ce qui t’empêche de mourir.* Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?
Il finit par laisser sa colère le guider. Ses doigts trouvèrent un tiroir du bureau verrouillé, et il tira. Résistance. Il forçait quand il remarqua une feuille de papier jaunie glissée sous le meuble, une clé ancienne à l’anneau de cuivre rouillé. Il l’inséra. Le verrou céda avec un claquement sec.
À l’intérieur, rien d’extraordinaire d’abord : de vieilles cartes du domaine, des lettres de sa grand-mère. Puis un étui de cuir, assez long. Callum le sortit, le poids étonnamment lourd. Il tira la lanière. Le cuir s’ouvrit.
Un poignard cérémoniel reposait dans un creux de feutrine. Le manche en bois de chêne était gravé de motifs entrelacés, des nœuds celtiques qui semblaient bouger sous la lumière. Callum le saisit. Sa main rejoignait un équilibre parfait, comme si la lame avait été forgée pour lui. Sur la garde, des inscriptions dans une langue qu’il ne connaissait pas. Le métal était sombre, presque noir, marqué de veines de cuivre qui couraient comme des racines.
Un bruit de gravier dehors le fit sursauter. Une voiture s’arrêtait devant la maison. Callum replaça le poignard dans l’étui, le glissa dans sa veste. Il reconnut la voix à travers la porte.
« Callum ? C’est Morag. Tu es là, mon gars ? »
Morag Fraser avait été la plus proche amie de sa grand-mère. La soixantaine solide, les cheveux gris coupés court, elle portait un ciré verdi par la mousson des Highlands. Elle entra sans attendre qu’il l’invite, les mains chargées d’un panier recouvert d’un torchon.
« Je t’ai apporté du pain, du fromage, un peu de whisky. T’auras pas le temps de faire les courses avant l’enterrement. »
Il la remercia, la laissa s’installer à la table de la cuisine. Elle connaissait la maison mieux que lui. Ses yeux firent le tour de la pièce avant de se poser sur la tache d’humidité encore humide à l’emplacement du tapis de l’entrée. Callum le remarqua et la regarda. Elle ne dit rien, mais ses mâchoires se serrèrent.
« Tu as trouvé le journal d’Elspeth, je suppose. »
« Ouais. » Il ne mentit pas.
Morag soupira, croisa les mains sur ses genoux. Le silence s’étira.
« Je savais qu’elle ne l’avait pas brûlé. Elle m’avait promis... Enfin. »
« Morag, qu’est-ce que c’est que cette histoire de gardien ? Ce truc sous la maison ? »
Elle ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, l’assurance de la femme de terrain avait cédé la place à quelque chose de plus ancien, plus fatigué.
« Ce n’est pas une histoire, Callum. C’est un pacte. Depuis que les MacRae se sont installés ici, il y a plus de quatre siècles, votre famille garde ce qui dort sous la maison. Le bois, la colline, le loch : tout ça, c’est un territoire qui n’appartient à personne. Il appartient à la Chose. Et toi, comme ton père avant toi, comme sa mère avant lui, tu en es le gardien. »
« Mon père n’a jamais... »
« Ton père est mort quand tu avais six ans. » Sa voix était douce, mais ferme. « Qu’est-ce que tu te rappelles de lui ? »
Callum ouvrit la bouche, puis la referma. Les souvenirs étaient flous, comme un rêve au réveil. Une odeur de tabac, une main sur son épaule. Rien de plus.
Morag acquiesça lentement.
« C’est ce que je pensais. Le pacte exige un prix. Chaque gardien doit renouveler le lien, une fois, au cours de sa vie. Et ce renouvellement... il prend quelque chose. En général, la mémoire la plus précieuse du gardien. »
Un vide froid se forma dans la poitrine de Callum.
« Ma grand-mère... »
« Elspeth a renouvelé le pacte à la mort de ton père. C’est elle qui t’a gardé, qui t’a élevé. Elle a payé pour toi. » Morag sortit son mouchoir, tamponna ses yeux sans faiblir. « C’est elle qui a choisi de perdre ses souvenirs de ta mère. Elle ne se rappelait même plus son visage, à la fin. »
Callum recula comme frappé. Les bribes de sa grand-mère, ses silences, cette façon qu’elle avait de l’observer avec une tendresse confuse, comme quelqu’un qui ne savait pas pourquoi elle aimait tant ce garçon. Ça collait. Ça collait trop bien.
« J’ai trouvé un poignard, dit-il, tirant l’étui de sous sa veste. Dans le bureau. »
Morag changea de visage. Elle tendit la main, qu’elle retira aussitôt.
« C’est la dague du gardien. Tu ne dois pas la toucher sans en connaître le but. Elle sert au rituel du renouvellement. Une nuit, à minuit, au pont de pierre sur le ruisseau de la forêt. »
Callum frissonna. La page déchirée du journal surgit de sa mémoire. *Le pont de pierre. Minuit.*
« Pourquoi ma grand-mère aurait-elle gardé ça si elle voulait que je parte ? Pourquoi avoir laissé le journal ? »
Morag hésita. Ce fut plus long que les autres fois.
« Parce qu’elle espérait que tu trouverais un moyen d’éviter ce qu’elle a subi. Elle a passé les vingt dernières années à chercher une faille, un ange gardien, un imprévu dans le contrat. » Elle se leva, prit son ciré. « Et parce qu’elle savait que la Chose, si le gardien mourait sans avoir renouvelé le pacte... elle viendrait chercher bien plus que des souvenirs. Elle dévore tout. Elle dévorerait le domaine, les collines, la vallée. »
Elle s’arrêta sur le seuil, la porte à moitié ouverte sur une nuit redevenue limpide.
« Je connaissais ton père. Je connaissais sa mère. Je te connais depuis que tu étais petit. » Elle le regarda avec une intensité qui le cloua au sol. « Tu n’es pas obligé de porter ce poids. Tu peux partir. Vendre la terre. Abandonner le pacte. Mais sois sûr de ce que tu es prêt à perdre pour le faire. »
Elle s’en alla avant qu’il pût répondre.
Callum resta seul, la dague dans les mains. Le bois du manche semblait plus tiède qu’auparavant, presque vivant. Il chercha la lumière et tourna la lame contre elle. À la base de la garde, il repéra une gravure qu’il n’avait pas remarquée au premier regard. Un nom, en lettres minuscules, à peine lisibles.
*Callum.*
Son propre nom. Gravé dans le métal, la patine datant d’au moins cent ans.
Le froid qu’il avait ressenti au creux du ventre se répandit dans ses jambes. Soit sa grand-mère l’avait fait graver pour lui avant sa mort, soit la dague attendait son gardien depuis longtemps.
La nuit dehors était silencieuse. Trop silencieuse. Les oiseaux qui avaient repris après la pluie s’étaient tus d’un coup. Callum leva les yeux vers la fenêtre.
À l’orée du jardin, une forme sombre se tenait immobile, à la limite exacte du halo de lumière du perron. Grande. Amorphe. Ses contours ondulaient lentement, comme des racines chatouillées par le vent.
Il saisit la dague plus fort. Elle était toujours tiède.
La forme ne bougea pas, mais Callum aurait juré qu’elle s’était penchée en avant, intéressée par ce qu’il tenait.
« Tu viens de découvrir pourquoi elle est là », murmura une voix derrière lui, dans à peine un souffle.
Il se retourna brusquement. La cuisine était vide. La voix, une voix de femme, était déjà partie.
La dague trembla dans sa main.