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La Dette du Gardien

Lire le chapitre 4: The Forgotten

La lampe à pétrole cracha une dernière flamme avant de s’éteindre. Callum resta assis dans le noir, le journal de sa grand-mère posé sur ses genoux comme une pierre tombale. Dehors, le vent sifflait à travers les pins, une plainte lente et persistante qui semblait scander son nom.

Il ralluma la lampe, tira une chaise près de la cheminée, et ouvrit le carnet à la première page.

*Janvier 1968. Je sais maintenant que le choix n’a jamais été un choix.*

L’écriture de Margaret MacRae était fine et droite, presque masculine. Callum imagina sa grand-mère, jeune femme aux cheveux noirs, s’asseyant devant ce même feu pour coucher sur papier le poids de la famille.

*Mon père m’a emmenée au pont de pierre, trois nuits après mes vingt ans. Il portait le dirk et pleurait sans faire de bruit. Il m’a dit que je devais comprendre avant de promettre. Mais comprendre quoi ? Un homme ne peut pas comprendre l’eau avant de s’y noyer.*

Callum tourna la page. La narration sautait, irrégulière. Certaines entrées dataient des années plus tard.

*Juin 1974. J’ai oublié le prénom de ma première amie. Elle s’appelait Martha. Non, Mary. Sa robe était bleue. Elle sentait le pain chaud. Ce soir je me souviens. Demain je ne saurai plus rien.*

Le journal trembla entre ses doigts. Il lut la suite, les entrées devenant plus brèves, plus éparses.

*Octobre 1982 – Le coût de la garde augmente. Grand-père a oublié sa propre guerre. Il demande encore où est sa femme. La pacte ne prend pas, il dévore.*

Callum marqua la page d’une main et se pencha en avant. Une phrase soulignée trois fois au crayon rouge.

*Chaque gardien offre son souvenir le plus précieux. Ce n’est pas un paiement. C’est un gage. Ce qui est offert demeure chez elle, en gage de notre loyauté. Le jour où le gardien refuse, tout ce qui a été donné revient d’un coup. Et le gardien ne survit pas au retour.*

Un bruit sec contre la vitre. Callum se redressa, le cœur battant. La lampe dansa. Rien dehors, que la cour et la ligne sombre des arbres. Il se força à respirer, revint au texte.

*Mars 1991 – La dame sur l’autoroute. Elle vient quand la porte des profondeurs est ouverte. Elle m’a dit une seule fois qu’elle avait été humaine. Je n’ai pas osé demander depuis combien de temps elle veille. Elle ne ment pas, mais elle ne dit jamais tout.*

La page suivante contenait un croquis au fusain. Un pont voûté en pierres brutes, franchissant une gorge étroite. En dessous, une écriture rapide : *Le rituel au minuit. Trois coups sur la pierre de naissance. Appeler. Offrir ce qui fait de nous nous-même. Ne jamais regarder derrière soi en revenant.*

Callum posa le journal sur ses cuisses et resta longtemps immobile. Il revit la femme dans le couloir, ses yeux d’un gris très pâle, presque blancs. Elle lui avait sauvé la vie. Elle gardait la porte. Et chaque gardien lui donnait son souvenir le plus précieux.

Il pensa à sa grand-mère. Elle avait offert quelque chose pour lui. Pour le garder en vie, pour le protéger de la malédiction. Qu’avait-elle sacrifié ? Quelle partie de sa propre vie avait-elle donnée afin que Callum ne quitte jamais les collines en ignorant tout ?

Un frisson lui parcourut l’échine, non de froid, mais de compréhension.

Sa grand-mère ne l’avait pas appelé depuis dix ans. Les dernières fois qu’il l’avait visitée, elle le regardait d’un air vague, comme s’il était un étranger qui lui rappelait quelqu’un. Le cœur de Callum se serra. Elle avait oublié de l’aimer. Pas par choix. Par marché.

Il ferma le journal d’un geste brusque et se leva. La colère monta en lui, plus forte que la peur. Une famille entière avait saigné ses souvenirs dans cette terre humide pour tenir une promesse faite à une chose qui vivait sous la maison. Et lui, il était censé continuer ?

Saisir le dirk, aller au pont à minuit, offrir sa mémoire la plus précieuse. Demain matin, il ne se souviendrait plus du visage de son père. Ou des premières foulées de son enfance quand il courait après les biches. Ou de la voix de sa mère chantant dans la cuisine, les jours où elle était là.

Il fourra le journal dans son manteau et ouvrit la porte de la maison. Le froid le saisit comme une main mouillée. Dehors, la nuit était absolue. Le dernier lampadaire du village était à vingt kilomètres, et ici les étoiles paraissaient trop proches.

Callum marcha droit vers la vieille land-rover cabossée sous l’appentis. Il n’avait ni plan ni certitude. Seulement une idée tenace : il y avait d’autres chemins que celui-ci. Un contrat signé sous la contrainte pouvait être brisé. Il fallait trouver comment.

Le moteur toussa trois fois avant d’exploser dans un ronflement gras. Callum alluma les phares, sortit du terrain et prit la route de terre qui descendait vers le village de Bracovall.

Il roula dix minutes entre les murets de pierre sèche et les tourbières avant d’apercevoir une lumière clignotante à la lisière d’un bois de bouleaux. Un deux-roues renversé dans le fossé, phare encore allumé. Et près de là, une silhouette accroupie qui fouillait dans un sac.

Callum freina, coupa les phares. La silhouette se figea. Il sortit lentement, une main levée.

— T’as pas intérêt à être ce que je pense que t’es.

La silhouette se redressa. Ce n’était pas un homme. Une jeune femme en gilet de chasse trop large, visage rond et regard dur, les cheveux tirés en queue-de-cheval. Des pièges en laiton pendaient à sa ceinture.

— Vous, dit-elle.

Callum la reconnut. Deux ans plus tôt, en pleine saison des cerfs, il l’avait prise la main dans un collet posé en zone protégée. Au lieu de dénonciation, il avait relâché la bête et donné un avertissement. La rumeur l’avait surnommée Ishbel-la-fine.

— Ishbel. Tu poses tes collets dans les terres de ma grand-mère maintenant ? Elle est morte depuis trois jours.

— Je savais pas que c’était à quelqu’un, répondit-elle sans se troubler. Et je savais pas pour votre grand-mère. Désolée.

Elle pencha la tête, l’observa à la lueur de sa moto.

— Vous avez l’air d’un homme qui a vu quelque chose. Pas le genre de quelque chose qui se raconte au pub.

Callum croisa les bras. La question qui lui brûlait la langue n’avait rien à voir avec les collets.

— Tu connais les histoires locales, Ishbel ? Celles qu’on raconte sur la forêt, l’Ur, le gardien de source ?

La jeune femme pâlit sous son bronzage. Elle n’eut pas besoin de répondre. La flamme dans ses yeux disait tout.

— Chacun les connaît par ici, finit-elle par dire. Personne ne les croit. Sauf ceux comme moi qui surprennent des lumières sur la colline les nuits de brume.

Elle marqua un temps.

— Pourquoi vous me demandez ça ? Vous devriez être à faire du café et à dire des mots sur une tombe. Pas à chasser les légendes à minuit dans le fossé.

Callum plongea la main dans son manteau, ressortit le journal.

— Ma grand-mère gardait quelque chose. Je pense que les légendes ont un fond de vérité. Et je pense que tu me dois quelque chose.

Ishbel ricana, un bruit court.

— Je vous dois rien. Vous m’avez pris mes collets, j’ai perdu deux semaines de viande.

— Je t’ai pas dénoncée, dit Callum. Tu aurais perdu plus que des collets. J’ai besoin de quelqu’un qui connaît la région et qui ne pose pas de questions.

Le silence dura. La nuit craquait autour d’eux, une branche qui se brise au loin, un oiseau qui fuit.

— Quelles questions vous voulez que je pose pas ? demanda Ishbel.

— Sur ce que je cherche. Sur ce que je vais faire.

Elle regarda le journal, puis Callum, puis le journal encore.

— Vous êtes sérieux. Vous y croyez vraiment.

— Il y a des choses à croire, répondit Callum.

La jeune femme se détourna, ramassa son sac. Sa moto couchée dans l’herbe ronflait encore. Elle se tourna vers lui, menton relevé.

— Je veux une chose en échange.

— On peut parler de ça chez moi. Pas dans le froid.

— Non. Tout de suite. Vous avez toujours sous la main un dossier contre mon frère. Le braconnage de l’hiver dernier. Vous le déchirez.

Callum serra le journal dans sa poche. Il connaissait le frère. Un imbécile qui revendait du gibier dans les restaurants d’Inverness. Mais des charges ou non, ce n’était pas l’avenir du tribunal qui importait ici.

— Si tu m’aides à comprendre ce que je cherche, je garderai le dossier dans une malle et j’oublierai la clé.

Ishbel hocha la tête, brusque, puis remit la moto sur pied.

— On part à la première heure. Vous me montrerez vos sources et je vous dirai ce que je sais de l’Ur. Mais on ne fait pas de coup de force, il faut du protocole avec une créature à l’ancienne.

Elle enfourcha la moto, cala son sac, et le dévisagea une dernière fois.

— Et si elles chantent, demanda-t-elle, votre grand-mère… elle a dit ce qu’elles offraient ?

Callum ne répondit pas. Il regarda la moto disparaître dans la nuit, le bruit de moteur se fondant dans le vent. Il resta seul dans le fossé avec le poids du journal contre sa poitrine. Et il sentit alors — une absence légère, une déchirure mentale au bord de la mémoire.

Le nom d’une fleur jaune qu’il connaissait sur le versant nord. Renoncule. Non. Jonquille. Il fronça les sourcils. Le nom exact lui échappa une seconde avant de revenir, affaissé. Une seconde trop longue. La garde n’attendait pas lui pour commencer sa morsure.

Tout en haut des arbres, au loin, une forme noire se découpa entre deux cimes. Elle ne bougeait pas. Elle regardait. Et elle souriait peut-être.