La Dette du Gardien
Lire le chapitre 5: A Debt Owed
La broche en argent de la dame brillait sous la pluie fine qui commençait à tomber. Callum la fixait, conscient du poids du métal contre sa paume, puis leva les yeux vers Ishbel. Elle attendait, patiente comme une biche au bord d'une route, son visage pâle éclairé par les halos jaunes des lampadaires du parking du pub. Derrière elle, la forêt noire montait la garde, ses frondaisons ondulant comme une respiration lente.
— Tu as un problème avec ma broche, ranger ? demanda-t-elle, un sourire en coin.
Callum secoua la tête et la lui rendit. Elle la glissa dans sa poche avec une familiarité qui trahissait des années d'habitude.
— Non. Seulement... elle ressemble à quelque chose que j'ai déjà vu.
— Avec toi, tout ressemble à quelque chose que tu as déjà vu. C'est pour ça que tu me proposes ce marché ?
Il ignora la pique. Il avait besoin d'elle. Sa fierté en prit un coup, mais le froid de la nuit et l'absence de souvenirs dans sa tête lui rappelaient l'urgence.
— Les charges contre ton frère disparaissent si tu m'aides pour l'affaire Ur.
Ishbel le dévisagea longuement. Une goutte de pluie glissait sur son arcade, et elle la chassa d'un geste brusque.
— L'Ur. Tu dis ça comme si c'était un nom commun, ranger. Pas comme un truc que les vieilles racontent pour effrayer les gosses.
— Alors tu connais.
— Cette région en est pleine, des histoires. Mon arrière-grand-mère l'appelait l'Ur de la terre, une bête qui dort sous les racines et se nourrit de ce que les hommes oublient. Elle disait que les murs des vieilles maisons suintaient ses rêves.
Callum sentit un frisson qui n'avait rien à voir avec la pluie courir le long de sa colonne. Le journal de sa grand-mère, la cave, la femme aux cheveux blancs qui lui avait ordonné de fermer la porte... Tout convergeait dans la même direction.
— Parce que tu en as déjà vu ? demanda-t-il prudemment.
— Jamais vu. Mais entendu, parfois. Quand le vent est fort et qu'il vient du nord, les anciens disent que l'Ur râle contre son esclavage. Mon grand-père jurait que les pierres du cercle de Clach Falla étaient chaudes le matin après les nuits sans lune.
Elle s'interrompit, observant la réaction de Callum.
— Et toi ? Qu'est-ce que tu sais que tu ne dis pas ?
Il aurait pu mentir. Mais il n'avait plus la force de le faire. Les fragments de mémoire qu'il avait perdus ce soir—des noms de fleurs sauvages, le chemin vers le sommet du Ben Cruachan—lui laissaient une sensation de vertige, comme s'il marchait sur un terrain miné.
— J'ai trouvé un journal. Ma grand-mère gardait quelque chose. Un accord avec une entité sous la maison. Je crois... je crois que c'est elle. L'Ur.
Ishbel s'approcha d'un pas. Son parfum de tabac et de pluie emplit l'espace entre eux.
— Et tu veux le briser ?
— Je veux savoir si c'est possible. Avant de perdre ce qu'il me reste.
Un éclair traversa son regard. Compétence froide, évaluation rapide. Elle pesait le risque, calculait ses options.
— D'accord. Mais les charges de mon frère disparaissent, définitivement. Et je garde la broche.
— Marché conclu.
Il tendit la main. Elle la serra, brièvement, et un symbole gravé sur le manche de la broche jeta un éclat argenté dans la lumière du lampadaire. Callum retint sa respiration.
— Par où on commence ?
— Par le cimetière des anciens. Les pierres à l'est, près de la rivière Torr. Mon arrière-grand-mère disait que les premières gardiennes y sont enterrées, et que leurs noms sont dans les cartes.
— Demain matin, alors.
— Ce soir, ranger. L'Ur n'attend pas les horaires de bureau.
Elle avait raison. Il le savait, au fond de lui. Et sa mémoire qui se défaisait l'effrayait plus que la pluie glaciale.
Ishbel le conduisit le long d'un sentier boueux qui serpentait à travers un bois de bouleaux. Les troncs pâles luisaient comme des os dans l'obscurité. Callum suivait la lueur de sa lampe torche, les bottes glissant sur les racines.
— Tu ne m'as jamais dit comment tu as appris pour moi et ma grand-mère, dit-il pour briser le silence.
— Les gens parlent. Les rangers remarquent trop de choses, les gens n'aiment pas ça. Ta grand-mère, elle, ne disait jamais rien. Mais tout le monde savait qu'elle montait à la colline chaque première nuit de l'été, chargée comme une mule.
Callum s'arrêta net.
— Chaque année ?
— Depuis que je suis petite. Une vraie procession. Ma mère disait qu'elle portait un sac en cuir assez lourd pour contenir un tronc complet.
Le journal ne mentionnait pas cette procession. Une autre couche de secret. Une autre vérité à enterrer s'il échouait.
— Elle est morte sans me le dire, murmura-t-il.
— Peut-être qu'elle espérait ne jamais avoir à le faire. Mais les promesses finissent toujours par te rattraper, ranger. Des fois, elles courent plus vite que toi.
La rivière Torr grondait à leur droite, un grondement sourd qui emplit bientôt le silence. Le cercle de pierres apparut au détour du sentier : six blocs de granit montant comme des doigts noirs vers un ciel chargé. L'herbe à leur base était rase, brûlée en cercles concentriques qui ne pouvaient pas être naturels. Au centre, une dalle plate striée de rainures anciennes.
Callum s'approcha et s'agenouilla. Les rainures formaient un motif grossier : une spirale enroulée sur elle-même, avec des branches partant de son centre. Il la reconnut immédiatement. Elle était reproduite à l'intérieur du couvercle du journal de sa grand-mère.
— La pierre de l'alliance, dit-il.
Ishbel resta en retrait, bras croisés.
— Mon arrière-grand-mère l'appelait la pierre des comptes. Elle disait que chaque gardien venait ici une fois rendre ses comptes à la terre.
— Rendre ses comptes ? Ou payer son dû ?
— Elle était poète, jamais précise.
Callum passa la main sur la dalle. Elle était chaude, malgré la pluie. La chaleur traversait la pierre en pulsant, faible mais régulière, comme un cœur qui bat sous la terre. Il recula d'un pas, troublé.
Un froissement de fougères. Il tourna la tête : un cerf se tenait à la lisière de la clairière, immobile, les yeux dorés fixés sur lui. Sa ramure massive portait des traces blanches, comme si une main anonyme y avait peint des symboles. Il n'avait jamais vu un animal aussi massif. Le cerf souffla, une vapeur visible dans l'air froid, puis s'enfonça dans l'obscurité sans un bruit.
— Tu l'as vu ? demanda-t-il à Ishbel.
— Vu quoi ? Je surveillais la rivière.
Bien sûr. Le cerf n'était apparu que pour lui. Le sentiment d'être épié, qui le harcelait depuis son réveil, s'amplifia jusqu'à la certitude absolue : ils n'étaient pas seuls, et ils ne l'avaient jamais été.
— Les pierres. Elles sont vivantes ? demanda Ishbel, s'approchant enfin.
— On dirait. Mais je ne vois aucun gardien.
— C'est peut-être que le gardien, c'est toi. Maintenant.
La phrase frappa comme une décharge électrique. Il se releva, soudainement pressé de fuir ce lieu, de revenir à la maison de sa grand-mère où le journal l'attendait avec plus de réponses.
— On rentre. J'ai besoin de vérifier quelque chose.
— Le journal ?
— Plus encore. Il y a une page arrachée, un passage sur le rituel du pont de pierre. Je dois comprendre avant qu'il ne soit trop tard.
Elle le suivit sans discuter. Mais avant de quitter la clairière, Callum se retourna. Les pierres se dressaient dans la nuit, indifférentes, et pourtant il leur sentit une présence, presque un contentement. Comme si la terre savait quelque chose qu'il ignorait encore.
Et à cet instant, il oublia le nom de la rivière qui coulait à côté d'eux.
Il l'aperçut, vit la masse grise de son eau, entendit le grondement, mais l'étiquette resta bloquée, hors de portée, aussi insaisissable qu'un rêve déjà envolé. Il ferma les yeux, lutta pour la saisir. La rivière... la rivière...
— Tu vas bien, ranger ? demanda Ishbel, un éclat d'inquiétude dans la voix.
— Oui, oui. Je cherche juste... un terme.
Il trouva. Torr. La rivière Torr. Mais la perte, même brève, l'avait marqué d'une brûlure froide à la poitrine. Le pacte ne lui demandait pas seulement un futur sacrifice, il le prenait déjà. Morceau par morceau. Et s'il ne trouvait pas rapidement son terrain d'action, il ne resterait bientôt plus rien de Callum MacRae.
Rentré à la maison, il ouvrit le journal à la page du rituel et s'absorba dans la lecture jusqu'à ce que l'horloge sonne minuit. Une seule phrase le fit sursauter :
« L'Ur ne se rompt pas. Le pont de pierre n'est qu'une porte pour les vivants qui veulent la rejoindre. Le pacte se renouvelle ou il meurt, et il emporte tout ce qui en dépend. »
Tout ce qui en dépend. Ses souvenirs. Sa grand-mère. Peut-être sa vie.
Il tourna la page et découvrit une carte. Les montagnes du nord, les rivières, et au centre, le cercle de pierres, marqué d'une croix à l'encre rouge, entouré d'une écriture nerveuse :
« Ils le savent. La prochaine pleine lune est dans trois nuits. »