La Dette du Gardien
Lire le chapitre 6: Signs of the Ur
Le vent s’était levé, un souffle humide qui charriait l’odeur de la tourbe et du pin. Callum gara le vieux Land Rover dans une clairière qu’Ishbel lui avait indiquée, à une demi-heure de marche des pierres levées. Elle l’attendait, adossée à un tronc couvert de mousse, un carnet à la main et son éternel béret enfoncé jusqu’aux sourcils. Le symbole sur sa broche — un nœud celtique entrelacé de branches — semblait terne dans la grisaille, mais Callum ne put s’empêcher de le remarquer.
— T’es en retard, dit-elle sans lever les yeux.
— J’ai dû passer chez Morag. Elle m’a prêté des relevés anciens. Des cartes des chemins de transhumance, avec des annotations qui pourraient…
— Qui pourraient rien du tout si on reste plantés là. Allez.
Elle partit d’un pas vif, évitant les flaques avec l’agilité d’une bête des bois. Callum la suivit, le carnet sous le bras, les bottes s’enfonçant dans la terre humide. Les arbres se resserrèrent autour d’eux, des chênes noueux aux troncs recouverts de lichen pale, et plus ils avançaient, plus l’air devenait lourd, chargé d’une vibration sourde qu’il sentait dans ses mâchoires.
— Là, dit Ishbel en pointant un rocher bas, à moitié englouti par les fougères.
Il n’avait rien de remarquable au premier abord. Une dalle de grès rose, usée par des siècles de pluie, couverte de mousse. Mais en s’approchant, Callum vit des entailles fines, presque effacées, qui dessinaient des spirales et des motifs en zigzag. Il sortit son couteau et gratta doucement la mousse pour révéler une ligne de caractères oghamiques, ces encoches druidiques qu’il avait vues dans des musées, jamais ici, jamais dans sa propre forêt.
— C’est une borne, murmura-t-il. Une borne de territoire.
— Oui. Mon grand-père disait qu’elles marquaient les limites de ce qui appartenait à la terre et de ce qui appartenait aux gens. Et que quand les deux se mélangeaient, ça tournait mal.
Callum sortit son téléphone pour photographier la dalle, mais l’écran resta noir. Il appuya plusieurs fois, sans résultat. Ishbel fit une moue.
— La batterie est morte ? demanda-t-elle.
— Non. Elle était pleine ce matin.
Il glissa l’appareil dans sa poche, le cœur soudé. Autour d’eux, le silence semblait absorber le bruit, avaler les appels des oiseaux, le vent, jusqu’à sa propre respiration. Il fit quelques pas vers un groupe de trois dalles plus petites, alignées en direction de l’est. Et c’est là qu’il aperçut les sacrifices.
Un corbeau mort, les ailes étendues, posé sur la dalle centrale comme une offrande. Son corps était intact, pas de marque de piège, pas de trace de prédateur. À côté, un lièvre, lui aussi parfaitement intact, les yeux ouverts, fixant le ciel. Et un peu plus loin, un agneau, le cou tourné à un angle qui n’avait rien de naturel, la gorge propre.
— Putain, murmura Ishbel.
Elle recula d’un pas, une main sur la bouche. Callum s’accroupit près de l’agneau. La laine était sèche, pas de sang, pas de blessure visible. Il tendit la main et toucha la bête : elle était froide, comme si elle avait été congelée puis abandonnée ici. Mais la rigidité cadavérique n’aurait pas dû laisser la laine si souple, si douce sous ses doigts.
— C’est récent, dit-il. Très récent. Peut-être cette nuit.
— Oui fait ça ? Des rituels de chasseurs, des conneries de touristes ?
— Pas des touristes. Pas ça.
Il se releva et s’essuya les mains sur son pantalon, conscient qu’elles tremblaient légèrement. Il y avait autre chose, plus loin, entre les racines d’un vieux frêne. Une tache blanche, presque lumineuse dans la pénombre. Il s’approcha et découvrit un enchevêtrement de champignons, une moisissure gélatineuse qui formait des filaments translucides, des frondes fines comme des toiles d’araignée, qui grimpait sur l’écorce et s’étendait sur le sol en arabesques complexes. Les spires dessinées par ce mycélium ressemblaient aux entailles des pierres. Aux spirales du journal de sa grand-mère.
— Regarde ça, appela-t-il.
Ishbel le rejoignit, les bras croisés, le visage fermé. Elle observa le champignon quelques secondes, puis recula.
— Je connais ça, dit-elle à voix basse. Ma grand-mère appelait ça la *fleur du mort*. Ça pousse là où la terre a été brisée. Là où quelque chose de vieux a été dérangé.
— Ça ne ressemble à aucun champignon que je connais.
— Parce que c’en est pas un, sûr à moitié. Elle disait que c’était des traces. Des marques de passage.
Callum regarda les filaments blancs qui s’étendaient vers l’est, vers les dalles, vers le cœur de la forêt. Il prit une photo avec son esprit — non, son téléphone était mort, mais il nota la direction, la localisation, l’étendue de la colonie. Le champignon courait sur une vingtaine de mètres avant de plonger sous un monticule de terre et de racines. L’entrée d’un terrier, ou d’une galerie, dont il ne pouvait deviner la profondeur.
— On devrait rentrer, dit Ishbel.
— Pas encore.
— Callum, j’ai dit—
— Il y a quelque chose sous ce monticule.
Il s’approcha, le cœur battant. Le sol était meuble, effondré par endroits, comme si quelqu’un avait creusé puis rebouché hâtivement. Un morceau de métal rouillé dépassait de la terre : une boîte, ou un coffre, à moitié enfoui. Callum s’accroupit et dégagea la terre avec les mains, ignorant les cailloux qui lui entamaient les doigts. La boîte était en fer, fermée par une serrure rouillée qu’il brisa avec son couteau.
L’intérieur contenait des objets enveloppés dans un tissu huilé. Il sortit le premier : un petit sachet en cuir, fermé par un cordon, qui émettait une odeur âcre de plantes séchées. Le deuxième était une plaque de bois gravée, fine comme une ardoise, sur laquelle étaient dessinés les mêmes motifs oghamiques, plus nets, plus précis que sur la pierre. Et le troisième, enveloppé séparément, pesait lourd.
C’était un couteau. Pas un coutelas, pas un dirk cérémoniel comme celui de sa grand-mère. Une lame courte en silex, taillée grossièrement, montée sur un manche en os humain. Callum le retourna : sur le manche, quelqu’un avait gravé un nom, en lettres tremblées, presque illisibles.
*A. MacRae.*
Il resta figé. Le sang battait dans ses tempes. Ishbel s’approcha, regarda le couteau par-dessus son épaule, puis se figea.
— Ce nom, dit-elle. MacRae. C’est ton nom de famille.
— Oui.
— Alors ça veut dire que… ta famille était déjà là. Avant.
— Ça veut dire que quelqu’un avant moi a laissé ça ici. Quelqu’un qui savait ce qui allait se passer.
Il tenait le couteau et sentait une chaleur étrange monter dans le manche, une chaleur qui n’avait rien de physique. Ses mains commencèrent à trembler. Il baissa les yeux et vit les lignes des champignons, les spirales des dalles, les marques du silex, qui toutes semblaient se retrouver dans le dessin de sa propre paume.
Ishbel le saisit par le poignet.
— On rentre. Maintenant.
Il ne protesta pas. Mais alors qu’il rangeait le couteau dans la boîte et la soulevait, quelque chose bougea dans la pénombre, entre les arbres, à la limite de sa vision. Une silhouette sombre, plus haute qu’un homme, qui resta immobile un instant avant de disparaître dans la brume, sans bruit, sans déplacer une feuille.
Il ne mentionna rien à Ishbel. Mais il savait que c’était la même ombre, celle de la treeline derrière la maison, celle qui avait suivi sa grand-mère, celle qui maintenant le suivait, lui.
Elle savait qu’il avait trouvé le couteau.
Elle savait qu’il avait trouvé le chemin.
Et le prochain plein de lune était dans deux nuits.