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La Dette du Vigneron

Lire le chapitre 10: The Vintner's Dinner

Le domaine se préparait pour la soirée des vignerons comme un soldat se prépare pour une bataille qu'il sait perdue d'avance. Alex avait passé l'après-midi à inspecter les dégâts de l'incendie — trois barriques entières réduites en cendres, les autres noircies mais sauvables — puis il avait enfilé une veste qu'il n'avait pas portée depuis Londres, espérant que l'apparence de normalité ferait office de bouclier.

La grande salle du Clos des Anges brillait sous des centaines de bougies. Les tables de chêne avaient été dressées par Margaux et les deux saisonniers, qui s'affairaient avec une précision nerveuse entre les rangées de verres en cristal. Le domaine recevait les vignerons de toute la Côte-d'Or ce soir, comme le faisait son père chaque automne depuis vingt ans. Personne n'avait osé annuler. La mort de Joseph Moreau n'était pas une raison pour laisser tomber la tradition.

Alex serrait des mains, souriait, acceptait des condoléances qu'il savait sincères mais qu'il ne savait comment recevoir. Ces hommes avaient connu son père autrement que lui. Ils en parlaient avec une familiarité qui le mettait mal à l'aise, comme s'ils évoquaient un ami commun dont il ne partagerait jamais les souvenirs.

« La robe est belle cette année, malgré tout, lui dit une femme aux cheveux gris en inclinant son verre de bourgogne vers la lumière. Votre père aurait dit que c'est dans l'épreuve que le terroir se révèle.

— Il avait l'habitude de dire ça, répondit Alex sans conviction.

— C'était son credo, sourit-elle. Il le répétait à chaque vendange. »

Alex s'échappa vers la cuisine sous prétexte de vérifier le rôti, et croisa Claire qui portait un plateau de gougères. Elle évita son regard, mais sa main frôla son bras avec une légèreté qui pouvait passer pour de la maladresse.

« L'homme au fond, près de la cheminée, murmura-t-elle. Le grand, celui qui parle à personne. C'est Duval. Il achetait des fûts entiers à ton père. Jamais en bouteille. »

Alex suivit son regard. L'homme en question se tenait à l'écart du groupe, un verre à la main qu'il ne semblait pas boire, vêtu d'un costume qui avait dû coûter plus que la production annuelle de certains domaines de la région. Il avait la soixantaine, un visage taillé dans la roche, des yeux qui balayaient la pièce avec une précision chirurgicale.

« Collector, ajouta Claire à voix basse. Il achète et il n'ouvre jamais ses bouteilles. Il les garde. C'est tout ce que je sais.

— C'est tout ce que tu veux me dire.

— Pour l'instant. »

Elle disparut dans la cuisine avant qu'il puisse la questionner davantage.

Le dîner se déroula dans une atmosphère étrangement festive. Les vignerons parlaient de millésimes, de météo, de la maladie du bois qui menaçait les vignes au sud de Beaune. Personne ne mentionna l'incendie. Personne ne mentionna la mort de Joseph. C'était comme si la soirée avançait sur une pellicule fragile qu'aucun mot déplacé ne devait déchirer.

Alex distribuait les compliments, servait le vin — son propre vin, celui qui portait le nom de la famille depuis quatre générations — avec une aisance qui surprenait ceux qui l'avaient connu fuyant la Bourgogne dix ans plus tôt. Il répondait aux questions sur Londres avec des clichés sur la vitesse et la grisaille, et les rires accueillaient ses réponses comme des pièces bien placées dans une machine.

Ce fut vers la fin du repas, alors que les conversations s'étiraient en longueur et que les premiers invités commençaient à chercher leurs manteaux, que Duval s'approcha de lui. Il ne marchait pas, il glissait entre les tables, et il se planta devant Alex avec une économie de gestes qui le fit penser à un prédateur évaluant sa proie sans se presser.

« Alexandre Moreau, dit-il. J'ai connu ton père avant que tu ne sois un souvenir dans ses yeux. »

La voix était grave, calme, sans trace de l'accent bourguignon qui colorait celle des autres vignerons. Un homme du Sud, peut-être. Ou de plus loin encore.

« Monsieur Duval. Je vous remercie d'être venu.

— Je venais tous les ans. C'est une tradition que je n'ai pas l'intention de rompre, même si son artisan n'est plus là. » Il leva son verre, inspecta le liquide contre la lumière des bougies. « 2019. Un grand cru. Ton père l'avait mis en bouteille le jour même où il a signé les papiers pour l'achat de la parcelle sud. Il m'avait dit : "Duval, ce vin-là, c'est l'année où j'ai arrêté de vivre à moitié." »

Alex ne savait pas quoi répondre. Duval posa son verre et le regarda avec une intensité qui semblait chercher quelque chose sous sa peau.

« On m'a dit que tu avais trouvé des choses, dans la cave.

— Je ne sais pas ce qu'on a pu vous dire.

— On ne m'a rien dit. C'est moi qui regarde. » Duval sortit un mouchoir de sa poche et s'essuya les lèvres avec une lenteur calculée. « Les hommes de ta génération croient que tout se passe sur les écrans. Mais la vraie valeur, dans cette région, elle se déplace en silence. Elle se cache. Elle attend. »

Il jeta un coup d'œil autour d'eux. Les derniers convives enfilait leurs manteaux dans l'entrée, les voix portées par l'alcool et l'amitié. Personne ne les regardait.

« La vraie valeur de ces vins, murmura Duval en se penchant vers lui, elle n'est pas dans le verre. Elle est dans la cave. »

Alex sentit son pouls s'accélérer.

« Qu'est-ce que vous voulez dire par là, monsieur Duval ?

— Je veux dire que ton père et moi, on faisait des affaires qui n'avaient rien à voir avec le goût du pinot noir. » Il sortit une carte de sa poche intérieure — du papier épais, gravé, sans fioritures — et la glissa dans la main d'Alex avec un geste si fluide qu'il aurait pu passer pour une poignée de main maladroite. « Ce banquier est à Genève. Il a géré le compte de ton père pendant six ans. Si tu veux comprendre ce que tu as hérité — vraiment compris — tu dois aller le voir. Avant que d'autres le fassent à ta place. »

Alex baissa les yeux. La carte portait un nom : Friedrich Keller, Banque Keller & Fils, rue du Rhône, Genève. Rien d'autre. Pas de téléphone, pas d'adresse électronique. Juste le nom et la rue.

« Pourquoi vous me donnez ça ? demanda-t-il en relevant la tête. Pourquoi vous ? »

Duval avait déjà fait un pas en arrière. Son visage avait retrouvé cette impassibilité de pierre qu'il arborait depuis son arrivée.

« Parce que ton père m'a sauvé la vie une fois, dit-il. Et que je tiens mes dettes, même quand les morts ne peuvent plus les réclamer. »

Il s'inclina — un geste presque britannique qui jurait avec le reste de la pièce — et se dirigea vers la sortie sans un regard en arrière. Alex resta figé, la carte entre les doigts, le brouhaha des adieux autour de lui comme un bruit de fond venu d'une autre planète.

Il remit la carte dans sa poche, sourit à un vigneron qui lui serrait la main en parlant déjà des vendanges prochaines, et sentit le papier épais contre sa cuisse comme un poids. Un banquier à Genève. Son père avait un comptable helvétique pour ses affaires officielles, il le savait — tous les domaines sérieux en avaient un. Mais celui-ci était différent. Celui-ci n'avait pas de site web, pas de référence publique, pas de trace dans les registres commerciaux. Celui-ci était un homme caché derrière un nom et une rue.

La porte se referma sur le dernier invité avec un claquement sourd. Alex resta seul dans la grande salle aux bougies vacillantes, la carte de Duval brûlant dans sa poche comme une braise mal éteinte.

Quelque part dans la maison, un étage au-dessus, son téléphone sonna. L'écran affichait un numéro masqué.

Il décrocha.

« Monsieur Moreau, dit une voix mécanique, filtrée par un synthétiseur. Vous avez parlé à l'homme qui n'achète que des fûts. Vous devriez faire plus attention à qui vous racontez vos trouvailles. »

Silence. Un déclic.

La communication c'était coupée.

Alex regarda le téléphone, le cœur battant. L'expéditeur anonyme savait qu'il venait de parler à Duval. L'expéditeur anonyme était dans la pièce ce soir. Ou quelqu'un lui rapportait, en temps réel, tout ce qu'il faisait.

Il retourna la carte entre ses doigts, une dernière fois, puis la remit dans sa poche avec une décision qui se formait déjà dans sa poitrine. Genève. Il irait à Genève. Et cette fois, il ne dirait rien à personne.