La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 9: The Interrogation
La lumière du matin filtrait à travers les volets à moitié fermés du bureau quand la sonnette de la porte d'entrée retentit. Alex leva les yeux du registre de la cave – celui-là même que son père avait si soigneusement dissimulé derrière les faux barriques – et le referma d'un geste sec.
Sur le perron, un homme en imperméable gris se tenait droit, une mallette de cuir à la main. Derrière lui, une voiture de gendarmerie était garée près du portail.
— Monsieur Moreau ? Inspecteur Delacroix, brigade financière de Dijon.
Alex serra la mâchoire. La brigade financière. Pas la gendarmerie locale. Cela changeait tout.
— Nous avons déjà parlé au téléphone, dit-il en s'effaçant pour laisser passer l'homme. Pour l'incendie.
— En effet. Mais les circonstances ont évolué.
Delacroix pénétra dans le hall, ses yeux gris balayant la pièce avec une précision qui n'avait rien de curieux – c'était de l'inventaire. Il s'arrêta devant la photo de Joseph Moreau accrochée au mur, celle où il tenait une bouteille de Clos des Anges 1985.
— Belle propriété, remarqua-t-il. Beaucoup d'hectares ?
— Douze. Un peu plus avec les parcelles en fermage.
— Et vous comptez la garder ?
La question était anodine. La façon dont il la posait ne l'était pas.
Alex l'invita à s'asseoir au salon, proposa du café. Delacroix accepta, mais ne toucha pas à sa tasse quand Alex la posa devant lui. Il sortit un carnet de sa poche intérieure.
— L'incendie, commença-t-il. Les experts confirment l'origine criminelle. Essence, probablement versée près des portes de la cave de vieillissement. Le feu s'est propagé rapidement grâce aux vapeurs d'alcool.
— Je sais.
— Vos employés ont été entendus. Personne n'a rien vu, bien sûr. Personne ne voit jamais rien dans ces villages.
Il y eut un silence que Delacroix laissa s'étirer. Puis il changea d'angle.
— Le vignoble a connu plusieurs difficultés récentes, n'est-ce pas ?
— Que voulez-vous dire ?
— Un vol de bouteilles l'an dernier. Une inspection de la DGCCRF il y a trois ans qui avait abouti à une amende. Et maintenant ce feu.
Alex garda son visage neutre. L'inspection de la DGCCRF – il ne savait pas que la brigade financière s'y intéressait.
— Des difficultés, oui. Mon père vieillissait. Les temps sont durs pour les petits domaines.
— Votre père. Joseph Moreau. Un homme respecté, à ce qu'on m'a dit. Bien intégré dans la région.
— Il y vivait depuis trente ans.
— Mais il n'en était pas originaire. Il venait de Paris, je crois. Banquier, avant ?
Le cœur d'Alex se serra. Il savait ce que Delacroix cherchait. Il cherchait l'angle d'attaque.
— Analyste financier, corrigea-t-il. Il s'est reconverti.
— Ah, oui. Une reconversion radicale. De la finance parisienne à la vigne en Bourgogne.
Delacroix feuilleta son carnet sans rien lire, un geste de théâtre.
— Les registres de votre père montrent des ventes solides. Mais curieusement, la production déclarée ne correspond pas tout à fait à la capacité du vignoble. Un écart d'environ quinze pour cent sur les trois dernières années.
Le regard d'Alex resta planté dans celui de Delacroix. Il sentait la sueur perler sous ses aisselles. Les comptes parallèles de Claire. Les ventes off-the-books que Vichet orchestrerait.
— Le rendement varie, dit-il. Gel, mildiou, sécheresse.
— Bien sûr. Et pourtant, vos exportations vers l'Asie semblent stables. Corrigées de l'inflation, elles sont même étonnamment constantes.
L'homme referma son carnet et le remit dans sa poche.
— Inspecteur, coupa Alex, êtes-vous en train de me dire que mon père faisait quelque chose d'illégal ?
Delacroix le regarda longuement. Quand il répondit, sa voix était plus douce, presque compatissante.
— Je vous dis, monsieur Moreau, que votre père est mort dans des circonstances que la gendarmerie locale a classées comme mort naturelle. Un accident vasculaire, je crois. Mais les dossiers que nous avons trouvés dans les annexes comptables de l'étude de son notaire présentent des anomalies qui méritent qu'on s'y attarde.
Il se leva, ajusta son imperméable.
— Je ne vous accuse de rien, bien entendu. Vous venez d'arriver. Vous découvrez le domaine, vous subissez un incendie criminel, vous êtes en deuil. Mais si vous savez quelque chose, quoi que ce soit, qui pourrait éclairer les activités de votre père, je vous invite à coopérer.
— Je ne sais rien.
La réponse avait fusé trop vite, trop défensivement. Le visage de Delacroix se fit imperceptiblement plus dur.
— Votre père avait un compte à la Banque de Bourgogne à Beaune. Mouvements réguliers. Rien de suspect en soi. Mais il y a six ans, d'importants dépôts en espèces ont commencé à apparaître. Trente, quarante mille euros par trimestre. Trop réguliers pour être des ventes, trop élevés pour de petits achats.
— Mon père vendait des vins de garde à des collectionneurs privés. Ces ventes ne passent pas toujours par les circuits officiels, mais ce n'est pas un crime.
Delacroix sourit – un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
— Non, en effet. Ce n'est pas un crime. Pas en soi.
Il fit deux pas vers la porte, puis se retourna.
— Une dernière chose. Votre père avait-il des ennemis ?
La question le prit à contre-pied.
— Pourquoi ?
— L'incendie n'a pas touché la maison. Ni les vignes. Uniquement les barriques de vin vieilli. C'est un message, monsieur Moreau. Et les messages ont un expéditeur.
Alex accompagna le commissaire jusqu'à sa voiture sans ajouter un mot. Quand le véhicule eut disparu derrière les premiers rangs de vignes, il rentra dans la maison et s'appuya contre la porte.
Claire sortit de la cuisine, le visage tendu.
— Il sait, dit-elle simplement.
— Il soupçonne. Ce qui est presque pire.
Elle s'assit à la table de la salle à manger, nerveuse.
— Les annexes du notaire. Il a dit les annexes. Ça signifie que Delacroix a commencé à regarder les comptes avant l'incendie. Quelqu'un a dû lui signaler quelque chose.
— Ou quelqu'un veut qu'il regarde.
Elle leva les yeux vers lui, comprenant aussitôt.
— Vichet.
— Peut-être. Ou Chang. Peu importe. Quelqu'un essaie de me pousser à faire une erreur. L'inspecteur n'est qu'un outil.
Il s'assit en face d'elle, posa ses coudes sur la table.
— Ma mère n'a jamais parlé d'ennemis concernant mon père. Elle a toujours cru à l'accident vasculaire.
— C'était un accident vasculaire, Alex. Le médecin l'a confirmé.
— Il l'était peut-être. Mais les stress peuvent provoquer un accident vasculaire. Et les menaces aussi.
Le visage de Claire se décomposa lentement. Elle regarda ses mains.
— Tu penses qu'ils l'ont tué ?
— Je pense que mon père a vécu dans la peur pendant des années. Je pense qu'il a essayé de sortir de leur système, et qu'on lui a fait comprendre que c'était impossible. J'ai vu la lettre qu'il m'a laissée. Il parlait de « mettre de l'ordre ». Il avait trouvé le registre de la crématorium de Dijon dans un tiroir de son bureau, et il avait prévu d'y aller. Il savait qu'il était sur le point de faire quelque chose de dangereux.
Il laissa le silence s'installer entre eux, puis demanda :
— Il t'avait dit quelque chose, Claire ? Dans les dernières semaines, est-ce qu'il avait changé ?
Elle hésita. Puis elle murmura :
— Il avait arrêté de dormir. Je l'entendais marcher la nuit. Une fois, je l'ai trouvé devant le portrait de sa mère, à pleurer. Il disait toujours que sa mère lui avait appris le prix de la loyauté. Mais il parlait de trahison, pas de loyauté. Il disait que trahir une promesse, c'était la seule chose qu'il ne pouvait pas se pardonner.
— Une promesse faite à qui ?
— Je ne sais pas. À Vichet, peut-être. Ou à Chang.
Elle se leva et fit quelques pas vers la fenêtre. Eut une hésitation.
— Il y a autre chose.
Alex attendit.
— Trois jours avant sa mort, il m'a donné une enveloppe. Il m'a dit de ne l'ouvrir que si quelque chose lui arrivait.
— Tu l'as toujours ?
Elle hocha la tête, disparut dans la cuisine, et revint avec une enveloppe jaunie, froissée aux coins.
Alex la prit. Elle était scellée. Sur le recto, l'écriture ferme de son père : *« Pour Alex. À n'ouvrir qu'après le règlement des comptes. »*
Il regarda Claire.
— Tu aurais dû me la donner avant.
— J'avais peur, Alex. J'avais peur de ce que ça pouvait déclencher.
Les doigts d'Alex frôlèrent le bord de l'enveloppe. Le papier résista, puis céda.
Il en sortit une liasse de documents – pas une lettre. Des relevés bancaires. Un compte à l'Union des Banques Suisses à Genève. Numéro de compte, code SWIFT, et une annotation manuscrite en marge :
*« Protégé. Pour Alex seulement. Ne faites pas confiance à ceux qui prétendent vous protéger. »*
Le nom du titulaire du compte n'était pas Joseph Moreau. C'était Alexandre Moreau.
Son propre nom. Un compte ouvert à son nom depuis plus de quinze ans. Un compte qu'il ne connaissait pas.