La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 11: The Audit
Le lendemain matin, la lumière de Bourgogne filtrait à travers les volets de la bibliothèque quand Marcus fit irruption sans frapper, son ordinateur portable sous le bras comme un bouclier. Alex leva les yeux de la liasse de documents d'exportation qu'il tentait de recouper depuis l'aube.
« J'ai trouvé quelque chose », annonça Marcus, la voix tendue. Il déposa l'ordinateur sur le bureau et fit pivoter l'écran. « J'ai remonté la chaîne des sociétés écrans. Elles convergent toutes vers la même destination finale. »
Alex se pencha, les chiffres dansant sous ses yeux fatigués. Il avait passé la nuit à étudier les registres de la cave voûtée, à tenter de décoder les entrées que son père avait consignées dans une écriture serrée et nerveuse.
« Marseille », dit-il en voyant l'adresse du siège social clignoter sur la carte. « Groupe Bouchard Frères. »
Marcus hocha la tête. « Import-export de produits méditerranéens. Huile d'olive, poissons séchés, vin en vrac. Officiellement, ils ont acheté trois ans de production du Clos des Anges à prix d'or. Officieusement... » Il fit défiler une page de transactions. « Les montants ne correspondent jamais aux volumes déclarés. On parle de dix fois la valeur marchande. »
Alex sentit un nœud se former dans son estomac. Il avait entendu le nom Bouchard une seule fois dans sa vie, lors d'un dîner de famille où son père avait mentionné un « partenaire commercial difficile » avant de changer brusquement de sujet. Sa mère avait baissé les yeux. Il avait huit ans.
« Ce sont eux qui contrôlent le trafic portuaire de la Méditerranée », dit-il lentement, les connexions s'établissant dans son esprit. « Le crime organisé marseillais. Mon père blanchissait de l'argent pour des trafiquants. »
Marcus referma l'ordinateur. « Il y a plus. J'ai comparé les registres d'exportation officiels avec les lettres de transport maritime. Les quantités déclarées aux douanes françaises sont systématiquement inférieures aux chiffres envoyés aux clients. Sur les trois dernières années, ça représente environ quatre millions d'euros de production non déclarée. »
Alex se redressa brusquement. « C'est un autre système. Le blanchiment par surévaluation, et en parallèle, la fraude par sous-déclaration. »
« Exactement. Et devine sur quel compte bancaire les bénéfices sont versés ? »
Le silence s'étira. Alex n'avait pas besoin de la réponse.
« Le mien », murmura-t-il. « Le compte joint que mon père avait ouvert pour moi à Paris. »
Marcus acquiesça sombrement. « Si quelqu'un découvre ces documents, le crime est aussi le vôtre. Vous êtes le propriétaire légal de la propriété depuis la lecture du testament. Vous êtes complice par défaut. »
Alex se leva, arpentant la pièce. La matinée était claire, mais les vignes semblaient soudain menaçantes, chaque rangée lui rappelant que rien ici n'était innocent. Pas même la terre de son enfance.
« C'est ça, le piège », dit-il, presque pour lui-même. « Chang ne se contente pas de menacer de brûler la maison. Il m'a enfermé dans le même crime que mon père. Si je vais voir Delacroix avec ce que j'ai découvert, je signe mon propre mandat d'arrêt. Si je ne vais pas le voir, la dette reste et la prochaine lettre pourrait bien être une balle. »
« Autrement dit, ils vous tiennent par les deux extrémités. »
Alex s'arrêta devant la fenêtre. Dans le jardin, Claire taillait les rosiers avec des gestes mécaniques, l'esprit manifestement ailleurs. Il avait besoin de lui parler de Bouchard, mais il ne savait plus à qui se fier. L'inspecteur était un allié potentiel mais imprévisible. Marcus était loyal, mais il n'était que son ancien collègue, pas un homme du terrain.
« Friedrich Keller », dit-il soudain.
Marcus fronça les sourcils. « Le banquier genevois que Duval vous a mentionné ? »
« Mon père a travaillé avec lui pendant six ans. Si quelqu'un détient les clés de cette structuration financière, c'est lui. » Alex retourna à son bureau et sortit une enveloppe d'un tiroir fermé à clé. Il en tira deux photographies noir et blanc qu'il tendit à Marcus. « Regardez ça. »
Marcus examina les clichés : un homme en costume sombre serrant la main d'un homme plus âgé, dans ce qui semblait être un hall d'hôtel décoré de dorures et de soieries chinoises. La deuxième photo montrait les deux hommes attablés devant un repas élaboré.
« Le plus jeune », dit Alex, « c'est mon père. Le plus âgé, c'est Viktor Chang. Ces photos m'ont été envoyées anonymement après la mort d'Étienne. Quelqu'un voulait que je sache que leur relation dépassait le simple blanchiment. »
Marcus rendit les photos avec une grimace. « Vous avez l'intention d'aller à Genève chercher des réponses. »
« C'est le seul endroit où les comptes pourraient être plus éloquents que les documents de la cave. Keller avait accès à toutes les transactions, à tous les comptes de mon père. Si Henri a tenu un registre de ses activités, c'est là-bas qu'il se trouve. »
« Et Chang ? »
Alex haussa les épaules. « Chang me donne trois semaines. Pour l'instant, je suis encore vivant et libre. J'ai l'intention de profiter de cette liberté pour agir. »
Marcus ouvrit la bouche pour protester, mais Alex le coupa d'un geste.
« Je sais ce que vous allez dire. C'est risqué, c'est imprudent, je devrais rester en France et plaider ma cause. Mais plaider quoi ? Mon innocence ? Elle est déjà compromise par les registres d'exportation qui portent ma signature depuis la succession. » Il souffla. « Non. Ma seule chance est de découvrir la structure exacte du système avant que Delacroix ne le fasse. Si je peux lui apporter des preuves de l'implication de Bouchard et Chang, peut-être qu'il me verra comme un témoin plutôt qu'un complice. »
Marcus le considéra un long moment. « Je peux vous préparer un dossier papier propre sur les transactions que j'ai identifiées. Quelque chose d'assez solide pour un banquier, assez convaincant pour un avocat. »
« Faites-le. J'ai besoin de tout ce que vous pouvez obtenir. »
Marcus ferma son ordinateur, se leva, puis hésita sur le seuil. « Il y a une dernière chose. En étudiant le registre des exportations de 2018, j'ai remarqué que votre père avait viré une somme inhabituelle vers un compte personnel basé aux îles Caïmans. Soixante-douze mille euros. C'est marqué d'un simple code interne : « CIP ». Aucune autre entrée ne correspond. »
« CIP », répéta Alex, laissant le terme flotter dans l'air. Une initiale ? Un sigle ? Quoi que cela signifie, c'était visiblement un fil que son père avait volontairement laissé derrière lui.
Il attrapa son téléphone pour composer le numéro du guichet de renseignements ferroviaires, mais un SMS s'afficha avant qu'il n'appuie sur le premier chiffre. Numéro inconnu. Un seul mot : « Marseille clôt les comptes. Genève est le sésame. Méfiez-vous des portes ouvertes. »
Alex fixa l'écran. Encore le même informateur invisible, celui qui apparaissait quand les révélations étaient trop dangereuses pour être laissées à l'initiative personnel. Quelqu'un savait déjà qu'il allait à Genève.
Il éteignit son téléphone, le glissa dans sa poche, et sortit sans un mot. La gare de Beaune était à vingt minutes. Il y serait avant le déjeuner.
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