La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 12: Turn of the Cork
La banque Keller & Fils se nichait au cinquième étage d’un immeuble discret de la rue du Rhône, sans enseigne ostentatoire, juste une plaque de laiton poli. Alex avait passé la nuit dans un hôtel anonyme près de la gare de Cornavin, à ressasser les avertissements anonymes. L’air genevois sentait l’argent propre et le secret bien rangé, une ville bâtie sur la discrétion comme d’autres sur la pierre.
Il gravit trois marches de marbre, se présenta à une réceptionniste aux cheveux tirés en chignon. Elle ne sourit pas. Elle s’appela, il n’attendit que quatre minutes. Un silence feutré, le tic-tac d’une pendule ancienne, puis la porte capitonnée s’ouvrit.
Friedrich Keller avait la soixantaine, le costume sombre impeccable, des lunettes cerclées d’or et l’accent allemand adouci par quarante ans de neutralité suisse. Ses yeux pâles s’éclairèrent en voyant Alex, non de surprise, mais d’une reconnaissance teintée de gravité.
« Alexandre Moreau. Votre père m’avait montré des photographies. Vous lui ressemblez plus que vous ne le croyez. »
Alex s’assit sans y être invité. « Monsieur Duval m’a donné votre nom. »
Keller releva ses lunettes. « Duval. Un homme de goût et de dettes. Henri a racheté ses parts de Clos des Anges en 1987, deux mois avant que Duval ne se fasse laminer par des placements hasardeux. Votre père a toujours été généreux, à sa manière. » Il posa les mains à plat sur le bureau. « Je savais que vous viendriez. Enfin. »
« Vous saviez ? »
« Votre père est venu me voir deux semaines avant sa mort. Il a ouvert un coffre à votre nom. » Keller se leva, décrocha un trousseau du tiroir de son bureau. « Il a précisé : si mon fils vient en personne, vous lui remettrez la clé. Pas par courrier. Pas par intermédiaire. Seulement s’il vient. »
Alex sentit un froid lui caresser la nuque. « Qu’y a-t-il dans ce coffre ? »
« Une cassette vidéo. Une vieille cassette, de celles qu’on n’enregistre plus depuis vingt ans, et une lettre scellée. » Keller le regarda par-dessus ses lunettes. « Quand vous l’aurez vue, vous comprendrez pourquoi je devais être sûr que c’était vous. »
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Le coffre, dans la chambre forte du sous-sol, s’ouvrit avec une clé à double panneton. À l’intérieur, une boîte en métal grisâtre, un lecteur VHS antique trônant sur un guéridon, déjà connecté, comme si Keller avait préparé la pièce pour cette visite. Alex inséra la cassette, s’assit sur une chaise en cuir qui craqua sous son poids. L’écran grésilla.
Son père apparut.
Henri Moreau avait les traits fatigués, les yeux cernés, mais le menton ferme qu’Alex reconnaissait des photos d’enfance. Il portait la veste en tweed qu’il mettait toujours aux vendanges. Il regardait l’objectif comme on regarde un compagnon de cellule.
« Alex. Si tu regardes ça, c’est que je ne suis plus là. Et si je ne suis plus là, c’est qu’ils ont compris que j’allais les trahir. »
La voix était rauque, enregistrée dans une pièce vide. Le son grinçait par endroits. Alex serra les accoudoirs.
« Depuis 1998, je blanchis l’argent des Bouchard. Marseille. Laurent Bouchard, celui qui te donnait des dragées aux amandes quand tu avais sept ans, celui qui a épousé ta marraine, cette saloperie. Ils m’ont approché après les mauvaises années, les phylloxéra, la faillite. Ils ont injecté des fonds sales dans la maison par des écrans de fumée, et moi, la fierté des Moreau, j’ai accepté de fermer les yeux. »
Henri marqua une pause, baissa les yeux, puis les releva avec une intensité douloureuse. « Plus je lavais, plus leurs exigences augmentaient. Les caisses d’armagnac, les étiquettes de cuvées de prestige, la cave dite privée, tout servait à noyer l’argent. Je tenais les registres. Mais depuis… depuis l’année dernière, j’ai commencé à vouloir tout arrêter. Ta mère est morte, tu m’as quitté pour Londres, je n’avais plus que cette maison pour te l’offrir. Et elle était souillée. »
Sa voix se brisa. Il toussa, reprit. « J’ai rencontré Viktor Chang à Macao pour négocier une sortie. Les Bouchard l’ont appris. Il ne faut pas qu’ils te trouvent. Je te laisse tout : les noms, les comptes, les mouvements. Tout est dans le coffre chez Keller, mais les preuves matérielles sont ici, à Clos des Anges, dans un endroit que toi seul connaîtras quand tu auras écouté cette cassette jusqu’au bout. »
Alex retint son souffle. Son père se pencha vers l’écran, comme pour toucher son fils à travers le temps. « Je t’aime, Alexandre. J’ai eu tort de croire que la fortune se bâtissait sans taches. J’ai cru te protéger en te laissant croire que je t’avais déshérité. Tout l’inverse. » Il se passa une main sur le visage. « La cassette se termine par un code. Écoute ma voix, elle te donnera le lieu : sous la treille morte, près du puits de la cour Nord, une plaque de fer scellée dans le mur, derrière le lierre. Le coffre-fort s’ouvre avec la date de ta naissance, puis le nom de ta mère en minuscules. »
Henri inspira, les yeux rouges. « Ils m’ont laissé vivre jusqu’à aujourd’hui parce que je leur servais encore. Quand ils sauront que tu regardes ça, ils viendront. Méfie-toi de la douceur des mots. Et si tu vois Claire, demande-toi pourquoi elle n’a jamais quitté la maison quand elle aurait pu. »
L’écran devint noir.
Alex resta immobile, les mains tremblantes. Keller entra sans un bruit, posa une enveloppe à côté de lui. « Votre père avait aussi laissé ceci. Un duplicata des relevés du compte CIP, les Caymans. Il m’avait demandé de vous le donner uniquement si vous sembliez prêt à comprendre. »
Alex ouvrit l’enveloppe. Des chiffres, des dates, des signatures. Le nom des Bouchard en filigrane sur chaque page, comme une marque au fer rouge. Il rangea la cassette dans sa veste, remercia Keller d’un signe de tête et quitta la banque sans un mot.
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Retour à la gare de Cornavin. Le train pour Dijon partait à 17h42. Alex gardait la main sur sa poitrine, sous le tissu, la cassette contre son cœur. Il monta, s’assit près d’une fenêtre, regarda les quais défiler. Ses pensées tournaient en boucle autour du visage de son père, de sa voix craquelée, de l’ultime avertissement.
À la gare de Dijon, il descendit sous un ciel gris, se dirigea vers le parking silencieux. Il sortit son téléphone pour commander un taxi. La poche était vide. Il tapa sa veste, son pantalon, la petite sacoche d’épaule, le manteau sombre accroché à son bras.
Le téléphone n’était plus là.
Il se souvint du jeune homme bousculé à la descente du train, celui qui lui avait demandé l’heure, riant, insistant sur l’accent marseillais avant de s’excuser et de disparaître dans la foule. Alex resta figé, la main ouverte, sentant le souffle froid de la surveillance se refermer autour de lui.
On lui avait volé son téléphone.
Mais on ne lui avait pas volé la cassette. Pas encore.
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