La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 13: Aftermath in the Vines
Le retour de Genève s'était fait sous une pluie battante, comme si le ciel avait décidé de laver les traces de son passage. Alex avait rangé la clé USB dans la poche intérieure de son veston, contre sa poitrine, là où son père avait sans doute caché ses propres secrets.
Trois jours s'étaient écoulés depuis qu'il avait regardé la confession de Joseph Moreau. Trois nuits blanches à revoir le visage de son père, craquelé par la culpabilité, avouer qu'il avait transformé le Clos des Anges en machine à laver pour la famille Bouchard. La vidéo était courte — sept minutes à peine — mais elle pesait plus lourd que toutes les bouteilles de la cave.
Alex n'avait parlé à personne de son voyage. Pas même à Claire.
Elle l'attendait dans la cuisine du manoir quand il rentra, ce matin-là. Assise à la table de chêne, une tasse de café froide devant elle, les yeux rougis. La lumière grise de l'aube filtrait à travers les volets à moitié clos.
— Tu es parti à Genève, dit-elle. Sans me prévenir.
— Tu m'aurais conseillé de ne pas y aller.
— Peut-être. — Elle tourna la tasse entre ses doigts. — Qu'est-ce que tu as trouvé ?
Alex posa son sac sur le sol. Il sortit la clé USB, la fit glisser sur la table vers elle.
— Mon père a laissé une confession vidéo. Il explique tout. Les comptes, les transferts, la façon dont il blanchissait l'argent des Bouchard à travers les exportations de vin vers l'Asie.
Claire ne toucha pas la clé. Elle la regarda comme on regarde une morsure de serpent.
— Et il explique comment il est mort ?
Alex secoua la tête lentement.
— Il dit qu'il voulait arrêter. Qu'il avait prévu d'aller voir la police. Et que les Bouchard l'ont appris avant qu'il ne puisse le faire.
Un silence s'étira entre eux, aussi dense que le brouillard matinal sur les vignes. Claire ferma les yeux. Ses épaules s'affaissèrent d'un cran, comme si une partie d'elle s'était enfin rendue.
— C'est moi qui l'ai dit.
Alex la fixa, ne comprenant pas tout de suite. Les mots résonnèrent dans sa tête, refusant de s'assembler.
— Quoi ?
— Quand ton père a décidé d'aller au commissariat, il est venu me voir d'abord. — Sa voix était basse, presque inaudible. — Il voulait que je sache, que je puisse protéger Lisette. Il pensait que s'il parlait aux autorités, ils pourraient la mettre sous protection. Mais moi, j'ai eu peur. J'ai pensé que les Bouchard frapperaient avant que la police ne puisse réagir. Alors j'ai téléphoné à Vichet. Je lui ai dit que ton père allait les trahir.
Le sol sembla se dérober sous les pieds d'Alex. Il s'agrippa au dossier d'une chaise.
— Vous avez signé son arrêt de mort.
— Je sais. — Des larmes coulaient silencieusement sur ses joues. — Je l'ai su dès le lendemain, quand ils ont dit qu'il avait eu un accident. Je l'ai su parce que son cœur n'a jamais été malade, et que ton père conduisait trop prudemment pour quitter la route tout seul.
Alex détourna le regard. La colère montait en lui, chaude et dévastatrice, mais quelque chose la retenait — une compréhension sourde, presque animale, de ce qui pousse une femme à trahir un homme pour sauver son enfant.
— Vous auriez pu venir me voir. Après.
— Venir te voir ? — Elle rit amèrement, essuyant ses larmes du dos de la main. — Tu étais à Londres, avec ta vie et tes ambitions. Tu avais tourné le dos à ton père depuis des années. Qu'est-ce que tu aurais fait, Alex ? Tu aurais appelé la police ? Et ensuite ? Lisette serait morte dans un fossé quelque part, avec son assassin jamais retrouvé.
Alex passa une main sur son visage. Il sentait la fatigue de trois jours sans sommeil peser sur chacune de ses articulations.
— Je pense que vous devriez partir, Claire. Rassembler vos affaires et quitter le domaine. Avant que je ne fasse quelque chose que je pourrais regretter.
Elle se leva lentement. Dans ses yeux, pas de surprise — elle avait attendu ce moment depuis qu'il avait franchi le seuil.
— Il y a un fichier sur cette clé USB que ton père n'a pas pu te donner. — Elle glissa son sac sur son épaule. — Une liste de noms. Des officiels, des douaniers, des magistrats locaux que les Bouchard ont achetés au fil des ans. Ton père l'a compilée en secret, année après année.
Alex ne dit rien. Il la regarda se diriger vers la porte, s'arrêter, se retourner une dernière fois.
— Il aimait ce domaine plus que tout. Plus que toi, plus que ta mère. C'est pour ça qu'il a accepté de salir ses mains. Pour garder les vignes. — Elle marqua une pause. — Ne fais pas la même erreur, Alex. Ne laisse pas ces terres te dévorer.
Elle sortit. La porte claqua derrière elle, et le silence retomba sur la maison, plus lourd qu'avant.
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Le détective privé s'appelait Marc Charpentier. Un ancien de la PJ de Dijon, renvoyé pour avoir vendu des informations à un journaliste, qui avait monté son cabinet dans une arrière-boutique de la rue des Forges. Alex l'avait trouvé par l'intermédiaire d'un avocat à Beaune, en payant en liquide, sans laisser de trace.
Ils se retrouvèrent dans un café près du canal, un endroit où personne ne se souciait de ce que les clients se disaient à voix basse. Charpentier était un homme maigre aux yeux trop rapprochés, qui buvait son café en tasses minuscules et prenait des notes sur un carnet à spirale.
— Vichet, dit-il en mâchonnant la fin d'un croissant. Le chauffeur-livreur. Je l'ai suivi pendant quatre jours.
— Et alors ?
— Il est plus qu'un coursier. Il fait des aller-retours réguliers entre le domaine et un entrepôt à Chalon-sur-Saône. Un entrepôt loué au nom d'une société écran, qui appartient à une autre société écran, qui appartient à des personnes qu'on ne retrouve pas. Classique.
Alex trinqua son expresso. Le goût amer lui rappelait quelque chose.
— Il a rencontré quelqu'un ?
— Deux fois. Une fois à Dijon, dans un restaurant chinois. Une fois à Marseille, dans un port de plaisance. À Marseille, il a passé trente minutes dans un yacht immatriculé aux Îles Caïmans. Le yacht appartient officiellement à un certain Pierre Vidal, mais les voisins du port l'appellent autrement.
— Comment ?
— Bouchard. — Charpentier plia soigneusement sa serviette en papier. — Le vieux. Celui qui dirige la famille depuis la mort de son frère, il y a vingt ans. Il ne sort presque plus, mais il organise ses affaires depuis ce bateau. Vichet lui a porté une mallette, une mallette qu'il avait récupérée la veille au domaine.
Alex se raidit.
— Le domaine ? Quel endroit exactement ?
— La cave à vin. Il y est entré seul, sans badge, sans escorte. Les systèmes de sécurité ont été désactivés pendant une heure exactement, entre deux heures et trois heures du matin. Quelqu'un à l'intérieur a dû les couper pour lui.
Alex pensa aux dernières paroles de Claire sur le perron. Elle n'était pas la seule taupe. Quelqu'un d'autre au Clos des Anges travaillait pour les Bouchard, quelqu'un qui avait accès aux systèmes de sécurité.
— Il faut que je sache qui.
Charpentier hocha la tête et nota quelque chose dans son carnet.
— Je peux vérifier les badges d'accès, les journaux de connexion. Mais il faudra que quelqu'un me donne les codes d'administrateur du système.
— Je les ai. Mon père m'avait donné les accès complets du domaine dans son testament, au cas où je déciderais de le reprendre.
— Parfait. — Charpentier glissa le carnet dans sa poche. — Je vous préviens dans les prochains jours. Et pour les Bouchard, j'ai un contact à Marseille qui me doit une faveur. Il peut m'aider à infiltrer leur organisation, en douceur. Ça prendra du temps, et ça coûtera cher.
— Je m'en fiche du coût. Faites ce qu'il faut.
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Alex passa l'après-midi dans son bureau, la liste des noms de Claire — ou plutôt, de son père — étalée sur sa table. Les officiels corrompus n'étaient pas tous des inconnus. Il reconnut le nom d'un sous-préfet rencontré lors d'une réception, celui d'un douanier qui contrôlait régulièrement les exportations du Clos des Anges, et celui d'un juge d'instruction de Dijon qui avait classé sans suite trois affaires liées à des trafics dans la région.
La liste était une bombe. Si Delacroix mettait la main dessus, il pourrait démanteler tout un réseau de complicités locales. Mais si Alex la remettait aux autorités, il s'incriminait lui-même — la fraude à l'exportation truquée par les Bouchard ferait de lui un complice, au minimum.
Il replia la liste et la rangea dans un tiroir fermé à clé, sous un carnet de comptes de 1998.
Dans la cour, la lumière de fin d'après-midi dorait les rangées de vignes. Les ceps étaient silencieux, attendant l'hiver. Alex les regarda depuis sa fenêtre et pensa aux paroles de Claire : *Ne laisse pas ces terres te dévorer.* Mais le problème, c'est qu'il commençait à comprendre son père. Quand on a quelque chose de beau entre les mains, quelque chose qui a traversé des générations de travail et de sueur, on est prêt à tout pour le garder. Même à se salir. Même à se damner.
Il referma la fenêtre. Dans le silence de sa chambre, il prit la clé USB de la confession de son père et la fit tourner entre ses doigts. Cette vidéo, avec la liste de noms et les révélations de Charpentier, constituait un arsenal. Mais un arsenal, encore faut-il savoir où tirer.
Son téléphone sonna. Un numéro inconnu.
Il laissa sonner, regardant l'écran vibrer sur le bureau. Finalement, la tension fut plus forte. Il décrocha.
— Allô ?
Pas de réponse. Juste un souffle. Puis une voix déformée, mécanique, filtra à travers le haut-parleur.
— Vous avez trouvé la vidéo, Alexander. Bien. Mais vous n'avez pas encore cherché dans le 1961. Vous saurez quoi faire quand vous l'aurez ouvert.
La communication se coupa.
Alex fixa le téléphone un long moment. Le millésime 1961. Il se souvint de la cave privée de son père, des étagères poussiéreuses où dormaient les plus vieilles bouteilles. Un magnum de 1961, posé à part, comme un reliquaire.
Il se leva, attrapa une lampe torche dans le tiroir du buffet et se dirigea vers la cave, laissant la question suspendue dans l'air tiède du soir : qui d'autre savait ce que contenait cette bouteille ?
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