La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 14: The Oenologist
Léa Marchal arriva au Clos des Anges un mardi matin, sous une pluie fine qui alourdissait l'air de la vallée. Alex l’attendait devant la porte du chai, ses bottes enfoncées dans la boue. Elle sortit d’une Clio fatiguée, les cheveux attachés en queue-de-cheval, un sac de toile en bandoulière. Elle ne ressemblait pas aux oenologues que son père avait employés — ceux-là portaient des vestes en tweed et parlaient de terroir comme d'une religion. Léa avait trente ans, des mains calleuses et un regard qui évaluait tout en trois secondes.
« On m'a dit que vous cherchiez quelqu'un pour reprendre les vinifications, dit-elle sans préambule. J'ai travaillé cinq ans chez Girardin à Pommard. Je connais les pinots de la côte. Et je ne mords pas. »
Alex lui serra la main. Elle avait une poigne ferme, presque masculine. « Vous avez entendu parler de l'incendie ? »
« Tout le monde en a entendu parler. Et tout le monde raconte que l'assurance va saigner votre père une seconde fois. Moi, ça ne me dérange pas de travailler dans une maison qui a des problèmes. Ça veut dire que vous êtes prêt à écouter. »
Elle marqua un point. Il lui fit visiter le domaine en une heure — les vignes, le cuvier, la cave de vieillissement, les bureaux. Elle posait des questions précises, techniques, sur les rendements, la date des vendanges, l'état des fûts. Rien sur la mort d'Henri, rien sur l'argent. Il l'engagea sur place, sans faire vérifier ses références. Marcus protesterait, mais Marcus n'était pas là — il était parti à Marseille voir Charpentier, qui avait promis des nouvelles de la famille Bouchard.
Deux jours plus tard, Alex était au troisième rang de la cave, en train d'inventorier les bouteilles poussiéreuses, quand il l'entendit appeler depuis la réserve privée.
« Monsieur Moreau ? »
Il descendit l'escalier étroit. Léa se tenait devant le casier en pierre où reposait le magnum poussiéreux de 1961 — celui que la voix anonyme lui avait indiqué. Elle tenait la bouteille avec une délicatesse inhabituelle, la retournant sous la lampe de poche de son téléphone.
« Vous l'avez ouvert ? demanda-t-il, le cœur battant.
— Non. C'est ce que je voulais vous dire. Regardez. »
Elle lui tendit la bouteille. Presque toute la poussière avait été soigneusement retirée d'une zone précise autour de l'étiquette. Sous les reflets de la lampe, Alex vit ce qu'elle lui montrait : le bord de l'étiquette se soulevait légèrement, comme si elle n'était pas collée, mais posée sur quelque chose.
« L'étiquette est fausse, dit-il.
— Fausse, ou du moins recollée », corrigea Léa. Elle retourna la bouteille. « Regardez la bulle d'air sous le papier. Et ici — le bouchon porte un cachet qui n'est pas celui de la maison. On dirait un sceau commercial, pas un sceau de domaine. » Elle marqua une pause. « J'ai vu ce genre de chose une fois, chez un collectionneur à Beaune. Une bouteille qui était en réalité un conteneur. On pouvait la dévisser au niveau du goulot. »
Alex la regarda. Ses yeux bruns étaient calmes, professionnels, mais il y avait quelque chose de plus sous la surface — une curiosité qui n'était pas celle d'une simple salariée pour son premier jour.
« Vous savez qui va me demander de vous engager si vous me racontez des histoires de bouteilles à secrets ?
— Vous me licenciez ? »
Il esquissa un sourire. « Je vous écoute. »
Elle lui montra, sous la lampe, une différence infime dans l'épaisseur du verre au niveau de la base — un renflement à peine perceptible sous la couche de poussière. « Cette bouteille n'est pas comme les autres. Elle était destinée à cacher quelque chose. » Elle la reposa avec précaution. « Vous voulez que je l'ouvre ? »
Alex réfléchit. Le magnum était un indice, pas une preuve. Le message anonyme l'avait orienté ici pour une raison. S'il cassait la bouteille et qu'elle était vide, il perdrait sa seule piste concrète — et le seul objet physique que son père avait laissé en évidence.
« Pas ici, dit-il. Dans le labo. Et pas maintenant. »
Il avait une réunion avec le comptable à midi, un homme trop propre pour être honnête. Lorsqu'il remonta, sa voiture était garée devant le chai : un break allemand gris métallisé, sans une trace de boue. À côté, un homme en costume anthracite l'attendait, un parapluie ouvert au-dessus de sa tête, immobile comme une statue.
« Monsieur Moreau. Alexandre Moreau, je présume. »
Ce n'était pas une question. L'homme s'avança et lui tendit une carte de visite qui ne portait qu'un nom et un numéro : *Dubois, inspecteur principal de la BRGF — brigade de répression de la grande fraude*. La même unité que mentionnait la note que Marcus lui avait montrée.
« Vous tombez bien, dit Alex avec un calme qu'il ne ressentait pas. J'allais vous appeler. J'ai des documents que mon père préparait. Des comptes. Je suis tombé dessus en vidant son bureau. »
Le mensonge sortit facilement. Trop facilement. Dubois cligna des yeux, surpris par la coopération.
« Eh bien. Vous avez fait ce qu'il fallait, monsieur Moreau. Les incidents récents — l'incendie, les irrégularités comptables — nous font penser que votre père était peut-être impliqué dans des activités qu'il n'a pas tout à fait comprises. Nous voulons l'étendre du bénéfice du doute. Mais nous avons besoin de votre coopération. »
Alex hocha la tête, puis désigna le chai. « Je vous fais visiter ? Vous pourrez voir les lieux par vous-même. »
Ce n'était pas ce qu'il voulait faire — il voulait envoyer Dubois en enfer et protéger ce qui restait des secrets de son père. Mais il savait que la menace d'une accusation de fraude planait sur sa tête. Il ne pouvait pas se permettre de paraître réticent.
Ils marchèrent entre les rangées de fûts. Dubois regardait autour de lui sans intérêt, l'œil conditionné à chercher des anomalies. Alex lui donna le tour du propriétaire, lentement, à dessein. Il voulait du temps pour réfléchir à ce que Léa venait de découvrir.
Au bout de la visite, Dubois s'arrêta près de l'entrée et sortit une liasse de photos de sa poche intérieure. Des photos d'hommes et de femmes en noir et blanc.
« Ces personnes sont-elles familières ? »
Alex regarda les visages. Trois hommes inconnus, une femme d'une cinquantaine d'années, le visage sévère. Il secoua la tête. « Jamais vus. C'est votre équipe ? »
« Ce sont d'anciens associés de votre père. Ils le connaissaient. L'un d'eux, un certain Bouchard — Philippe Bouchard — a été vu dans la région il y a deux semaines, quelques jours avant votre arrivée. » Dubois rangea les photos. « Dites-moi si ça vous revient. »
Alex encaissa le nom comme une gifle. Philippe Bouchard. Son père l'avait prononcé dans la confession vidéo, posément, sans haine. Il était la pièce manquante, le puzzle qui s'assemblait autour de lui.
Mais il l'avait en face de lui, ce nom. Et la bouteille, là-bas, dans la réserve. Et Léa, qui attendait dans le labo.
Il vit Dubois jusqu'à sa voiture et attendit que le break disparaisse au bout de l'allée. Puis il appela Léa.
« Préparez la bouteille. Je serai en bas dans cinq minutes. »
« Vous êtes sûr ? » demanda-t-elle simplement.
Alex ne l'était pas. Mais il savait aussi que Dubois ne repartirait pas sans lui poser de nouvelles questions — et qu'il ne pouvait plus reporter la découverte de ce que le magnum contenait, ni la décision de ce qu'il allait en faire.
S'il ne trouvait rien, il jetait la bouteille à la rivière et se consacrait à la viticulture. S'il trouvait quelque chose, il se retrouvait dans une impasse plus profonde que la précédente.
Il descendit. Léa l'attendait, gants blancs, pince-lame et lampe stérile posés devant elle sur table inox. Elle regarda le magnum un instant, puis l'Alex, sans poser de question.
Il hocha la tête. Elle souleva l'étiquette au scalpel, d'un geste précis, et le papier se détacha dans un silence humide.
En dessous, il n'y avait pas de rails de microfilm, pas de mémoires roulées. Mais il y avait autre chose : une gravure minuscule, faite à la pointe sèche dans le verre, que seule une étiquette aurait pu dissimuler.
Un numéro. Un code postal. Et une date : le 15 mars 1991.
Le cœur d'Alex se serra. Le 15 mars était l'anniversaire de son père. Le code postal était celui de Marseille.
Tout était là, en pointillé, depuis trente ans. Il lui fallait simplement le voir.
« C'est une adresse, dit-il, presque pour lui-même.
Léa leva les yeux. « Ce n'est pas une étiquette ancienne, alors. Quelqu'un l'a collée là exprès. Pour vous. »
Alex regarda la bouteille vide — pas une seule goutte ne s'en était échappée depuis des décennies. Le magnum n'était pas un contenant. C'était une carte.
Et elle le menait à Marseille — chez Bouchard, probablement. Au cœur du nid. Là où Philippe attendait peut-être déjà.
Il rempocha la gravure, nota l'adresse de mémoire, et sourit à Léa.
« Merci. Engagez-vous pour trois mois. Je pense que nous allons avoir besoin de vous. »
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