La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 15: The Formula
Le laboratoire de Dijon sentait le solvant et le papier vieilli, une odeur qui rappelait à Alex les salles de classe de son enfance, celles où il ne comprenait jamais les équations du tableau noir. Léa se tenait devant une longue paillasse, les bras croisés, fixant une feuille informatique double face qui semblait l'avoir mordue.
« Alors ? » demanda Alex en refermant la porte derrière lui.
Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts tapotèrent la table, un rythme nerveux qui trahissait son calme apparent. Elle laissa le silence s'étirer jusqu'à l'étouffement.
« J'ai fait analyser le contenu de la magnum », dit-elle enfin, sans lever les yeux de la feuille. « Pas seulement pour l'âge du vin, pas pour les tanins ou le sucre résiduel. J'ai demandé une spectrométrie de masse sur les oligo-éléments. On m'a dit que j'étais paranoïaque. Je voulais vérifier les origines géologiques du millésime, vérifier que le sol correspondait à nos parcelles. »
« Et ? »
Elle lui tendit la feuille. Alex parcourut les colonnes chiffrées, ses yeux de financier cherchant la ligne anormale. Il tarda à la trouver parce qu'elle ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait en œnologie.
« Césium-137, lut-il à voix haute. Quatre-vingt-sept becquerels par litre. Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Léa se mordit la lèvre. « En temps normal, tu trouverais des traces infinitésimales de césium naturel dans un vin ancien. Des poussières, des particules du sol. On parle de quelques centièmes de becquerel, bien en dessous des seuils de détection pour la plupart des équipements. Quatre-vingt-sept, c'est... c'est un signal, Alex. Un signal fort. »
« Fort comment ? »
« Le césium-137 n'existe pas à l'état naturel. Il est produit par la fission nucléaire, uniquement par la fission nucléaire. Les retombées de Tchernobyl ont contaminé des vignobles européens entiers, mais à des concentrations infimes. Le vin dans cette bouteille a été exposé à une source directe, à un contact rapproché avec des matières radioactives. »
Alex sentit l'air se rafraîchir d'un cran. La pièce lui parut soudain plus vaste, comme si les murs avaient reculé pour lui laisser un espace mortel.
« Tu veux dire que mon père transportait du nucléaire ? »
« Je ne dis pas qu'il transportait. Je dis que la matière vitivinicole de cette bouteille a servi de conteneur à un matériau radioactif, à un moment de son existence. Le vin absorbe, il retient les particules. Quelqu'un a ouvert cette bouteille, y a introduit quelque chose — un échantillon, une pastille, un conteneur scellé, je ne sais pas, je ne suis pas physicienne nucléaire — et l'a refermée. Le vin a capté les radiations. Elle a mis le temps nécessaire pour les séquestrer. »
Alex déglutit. La magnum trônant dans la cave privée, faussement étiquetée 1961, n'était donc pas seulement une carte codée menant à Marseille. C'était un réceptacle. Un contenant. Un valise.
Les mains de son père, un peu tremblantes, vidant une partie du vin avec une seringue pour glisser un cylindre de plomb à l'intérieur. Puis recapsulant avec de la cire ancienne, imitant un travail fait des décennies plus tôt.
« C'est de là que vient le microfilm, murmura Alex. Pas seulement des informations. Des preuves physiques. Des échantillons. »
Léa hocha lentement la tête. « L'adresse à Marseille, la date du 15 mars 1991... Ça correspond à quoi, cette date ? »
Alex chercha dans sa mémoire de banquier, puis dans les papiers que Marcus avait extraits des comptes offshore. 1991. Six mois avant la mort de son père. Six mois avant que le corps ne soit repêché dans la Saône.
« C'est l'année où il a essayé de couper les ponts, dit-il. D'après les archives, le premier transfert anormal vers les sociétés écrans date de 1993. Mais je pense que ça a commencé plus tôt. Qu'il y a eu une première phase, pré-Bouchard, avec d'autres partenaires. »
« Et cette phase impliquait du césium-137 ? »
« Ou des gens qui travaillaient avec du césium. Des installations qui en produisent. »
Il s'assit sur le bord de la paillasse, le papier de Léa froissé dans sa main. Le poids de la découverte l'écrasait. Son père n'était pas qu'un blanchisseur forcé pour la Bouchard family, il avait peut-être trempé dans un trafic de matières nucléaires. Une autre dimension au cauchemar.
Le téléphone d'Alex vibra. Un SMS d'un numéro inconnu.
*Le professeur sait. Il ne dira rien si vous arrêtez de poser des questions. Venez à Marseille. Seul. Nous discuterons du magnum.*
Il fixa l'écran. Le message datait de deux minutes. Quelqu'un savait qu'il était dans le laboratoire de Dijon. Quelqu'un savait qu'il avait la magnum avec lui — ou du moins, connaissait son contenu. La taupe dans l'estate, peut-être, ou quelqu'un qui surveillait Léa.
« Hein ? » demanda-t-elle, voyant son visage blêmir.
Il lui montra. Elle lut, plissa le front.
« Ils savent déjà. C'est impossible. Personne n'a vu les résultats, je viens de les recevoir il y a une heure. »
« Le laboratoire, dit Alex. Qui t'a donné la priorité sur cette analyse ? »
Léa réfléchit. « Charpentier. Le detective privé. Il a un contact au labo, une ancienne relation, il a appelé pour débloquer la file d'attente. »
Alex laissa échapper un souffle rauque. Charpentier. Qui avait toujours été trop efficace, trop bien informé. Qui avait découvert trop vite le rôle de Vichet. Et surtout : qui avait laissé ce fameux appel anonyme mentionner la magnum 1961 au moment même où Alex venait de l'obtenir, comme s'il était au courant avant tout le monde.
« Charpentier travaille pour qui ? » demanda Alex à voix basse.
Léa haussa les épaules, mais son regard indiquait qu'elle avait déjà eu un doute. « Il se fait payer grassement. Les honoraires qu'il t'a facturés sont bien au-dessus du marché pour un dossier comme le tien. Je m'en étais étonnée, mais tu avais l'air pressé. »
Alex se passa une main sur le visage, sentit la fatigue de ces semaines lui brûler les paupières. Il avait mené une longue course depuis la mort de son père, depuis sa propre vie insignifiante de banquier londonien, et il avait cru que chaque pas le rapprochait de la vérité. Mais il courait peut-être en priorité dans une piste préparée à l'avance.
« Il faut décider, dit-il. On va à la police avec ça ? »
Il désigna la feuille de résultats, preuve irréfutable d'un trafic ancien de matières nucléaires dans son caveau familial. Il avait promis une couverture documentaire à Dubois. S'il ne livrait rien, l'inspecteur le soupçonnerait de collusion. S'il allait le voir maintenant, il deviendrait témoin prioritaire, protégerait probablement, et perdrait aussi tout contrôle sur le dossier.
Mais les Bouchard savaient qu'il avait la bouteille. S'ils savaient pour la bouteille, ils savaient peut-être pour le laboratoire, pour Léa, pour tout.
« Si on va voir Dubois, dit-il encore, on rentre dans un système. Un système où des hommes comme Philippe Bouchard ont peut-être des contacts avant nous. Le dossier atterrira sur un bureau, les analyses seront déposées dans une preuve, et dans trois mois on nous dira que tout a été classé sans suite. »
Léa ne répondit rien. Ses yeux parcoururent la pièce, puis revinrent sur le téléphone d'Alex.
« L'adresse à Marseille, dit-elle. Le message te demande d'y aller seul. C'est un piège, évidemment. Mais c'est aussi le seul endroit où tu trouveras peut-être ce qui reste du trafic. Ce qui a été fait avec ce césium. Qui a payé pour quoi. »
Alex regarda par la fenêtre les toits de Dijon, la même perspective qu'il avait eue cent ans plus tôt dans une autre vie. Il rêvait d'un domaine paisible, de rangs de vigne, des étiquettes à la belle écriture. Au lieu de ça, il tenait un rapport scientifique sur du césium radioactif dans le sang de son héritage.
Un souvenir remonta : son père, assis au bout de la grande table du château, un soir d'orage, tenant un verre de rouge presque vide. Il avait dit des mots qu'Alex, adolescent, n'avait pas compris : « Le savoir est comme le vin, Alexandre. Si on le garde trop longtemps fermé, il devient du vinaigre. Si on le partage, il se bonifie. Mais il y a des secrets qui ne doivent jamais être partagés. Ceux-là, on les porte dans sa tombe. »
La tombe de son père avait été selon le dossier une noyade accidentelle. Mais le césium dans cette bouteille racontait une tout autre histoire : son père avait peut-être tenté de tout arrêter, de tout révéler — et les Bouchards avaient fait taire la bouteille elle-même, et son porteur.
Alex serra le papier dans sa poche. Puis il se leva.
« Je vais à Marseille. Seul. »
Léa ouvrit la bouche pour protester, mais il l'arrêta d'un geste.
« Pas seul, seul. Je vais prendre la magnum. Je vais prendre les documents de Keller. Mais je ne vais pas suivre leur itinéraire à eux. Ils s'attendent à ce que j'aille à l'adresse gravée. Alors je vais d'abord creuser ce que Marcus a trouvé sur Charpentier. Et ensuite seulement, je déciderai du chemin. »
Il sortit son téléphone et composa le numéro de Dubois, qui sonna deux fois.
« Inspecteur ? C'est Alex. J'ai quelque chose pour vous. Mais je ne vous le donnerai que le jour où je vous jure que vous le garderez sous clé, dans un coffre, jamais photocopié, jamais évoqué. »
Dans l'écran, la silhouette de Léa reflétée, il la vit esquisser un sourire tremblant — admiration, peur, ou les deux. Derrière elle, la fenêtre montrait les arbres du parc, dont les branches s'agitaient sous un vent qui annonçait l'orage. Un avion passa haut dans le ciel, gris, indifférent.
Loin sous la surface du domaine, quelque part dans la cuverie de Clos des Anges, un bruit métallique léger s'éveilla. Alex ne pouvait pas l'entendre depuis Dijon. Mais quelqu'un d'autre, dans l'ombre, l'entendit et sourit.
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