La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 16: Pressure
Le chêne grinça sous ses doigts. Alex ne releva pas la tête tout de suite — il savait qui c'était. La robe noire de l'avocat était trop propre pour un village, la voiture garée devant le domaine trop neuve pour un fonctionnaire.
« Monsieur Moreau. »
Il finit de nouer le lacet de sa botte, se redressa lentement. L'homme avait la cinquantaine, le visage lisse de ceux qui passent leur vie à dire aux autres quoi taire. Il tenait une serviette en cuir à la main, comme on tient un bouclier.
« Vous êtes sur ma propriété. »
« Maître Leclerc. Je représente les intérêts d'un groupe d'investisseurs. » Il sortit une carte de visite — épaisse, gravée, l'adresse à Paris. « Puis-je entrer ? »
Alex jeta un regard vers la maison. Léa était dans la cave avec l'analyseur de spectre, et Charpentier avait promis de rappeler avant midi. Le vide autour de lui n'avait jamais été aussi lourd.
« C'est ici que vous causerez, ou pas du tout. »
Leclerc sourit, un pli précis au coin des lèvres. « Cette propriété est magnifique. Mon client l'a visitée il y a vingt ans, à l'époque où votre père... comment dire... rencontrait des difficultés de trésorerie. »
Il sortit un dossier bleu de sa serviette. Trois pages, timbrées, notariées. Les lettres luisaient sous le soleil de neuf heures : PALY HOLDINGS, SOCIÉTÉ ANONYME, GENÈVE.
« Quinze pour cent, Monsieur Moreau. Mon client détient quinze pour cent du capital de la Maison Moreau depuis l'hiver 2003. Une participation acquise en toute légalité — votre père avait besoin de fonds pour ses achats de pièces, et mon client a accepté de l'accompagner dans cette période difficile. »
Alex lut les pages. C'était propre. Trop propre. Les signatures étaient authentiques, les tampons réguliers. Son père avait vendu un morceau de son âme en 2003, et l'avait caché dans les comptes d'une société écran.
« Votre client veut vendre sa participation. »
« Mon client souhaite racheter la totalité du domaine. Une offre généreuse — » Leclerc poussa un document verso cartonné vers lui. « — que vous êtes libre d'accepter. »
Le chiffre était rondelet. Deux millions et demi d'euros, nets. Plus que la valeur marchande, même pour un domaine classé. Trop pour être une simple offre d'achat : c'était la somme exacte qu'il fallait pour que sa dette tapie paraisse réglée, et que sa complicité paraisse évidente.
« Je n'ai rien demandé à votre client.
— Mon client, c'est la famille Bouchard, n'est-ce pas ? Vous auriez entendu ce nom récemment ? »
Leclerc se resservit dans l'air. Il laissa retomber le silence de la cour, le seul bruit celui des corneilles dans les vignes.
« Je ne connais pas ce nom — le mentit Alex dans sa bouche sèche.
— Bien sûr. »
L'avocat replia ses mains l'une sur l'autre, le geste de quelqu'un qui attend de vous vendre une mauvaise nouvelle en libre-service.
« Votre père avait un associé, une fois. Un homme de bien — délicat, précautionneux, respectueux des accords. » La voix de Leclerc descendit, presque une confidence. « Il sortait rarement de son bureau, il signait rarement les documents personnels, mais il y a des hommes à qui sa discrétion ait nui. L'associé de votre père est mort il y a dix-huit mois, seul dans sa maison de Marseille. On a parlé d'une asphyxie accidentelle... mais les voisins ont raconté qu'il avait des brûlures de cigarettes aux avants-bras. Vous voyez le genre d'histoire — difficile à vérifier, mais qui circule. »
La tempe d'Alex se mit à battre contre son crâne. Sous ses doigts, le dossier bleu était froid, lisse, aussi hostile qu'une menotte.
« Qu'est-ce que je suis pour vous ? »
Leclerc s'inclina très légèrement sur ses talons, les yeux rieurs du serpent qui a le temps.
« Un héritier malheureux, Monsieur Moreau. Rien de plus. Mon client, lui, tient à l'équilibre. Il sait que vous êtes retenu ici par des attaches affectives. Il comprend que vous avez ouvert des dossiers — la propriété, l'inspecteur Dubois, cette société de dégustation... des démarches légitimes, pour un propriétaire qui veut faire prospérer son exploitation. »
Il marqua un temps, puis tira une seconde feuille de sa serviette — une autre liste, cette fois pas notariée.
« Mais vous aussi, Monsieur Moreau, vous avez des attaches moins... avouables. »
La liste contenait cinq noms, et deux dates. Des adresses à Londres, des comptes aux îles Vierges, une signature sur un document envoyé de Paris un mardi de novembre. C'était de la mécanique intelligente — de l'écriture propre, des timbres tristes, des sociétés qui existaient pour d'autres fins que celles que leur nom annonçait. Et il y avait son nom, au milieu, comme une verrue.
« Ce sont des papiers qu'on trouverait dans vos comptes bancaires personnels, ajouta Leclerc. Si jamais on cherchait, évidemment. Trois virements vers une société de fret à Anvers, entre mars et juin. Vos relevés récents viennent de la banque Morel, à Genève, qui collabore rarement avec la brigade financière — mais je vous assure que la collaboration peut s'établir, avec le bon levier. »
Alex ne répondit pas. Son cerveau tournait vite. Les virements à Anvers — c'était de faux carnets, des mouvements qu'il avait signés l'automne précédent pour rééquilibrer des portefeuilles clients, mais présentés seuls, sans contexte. Dans la main grasse d'un avocat véreux, les liens ténus entre ses dossiers et la société de fret ressembleraient à des soupçons solides.
« Votre offre, Monsieur Leclerc. »
« À date de vendredi, minuit. L'inspecteur Dubois, lui, il est généreux — il vous laisse des semaines pour marquer des preuves qu'il ne pourra pas utiliser. À vous de voir. »
Leclerc souleva sa serviette, ajusta sa cravate d'un geste précis. Avant de partir, il se retourna, comme s'il venait d'oublier une précision suave.
« Une dernière chose. Votre pièce de cave — le magnum de 61. Vous comprenez ce que ça contient ? » Alex blêmit visiblement. Leclerc hocha la tête avec satisfaction.
« Mon client le sait aussi. Il avait eu vent de ce petit dépôt, et il a permis qu'il reste en place pour ne pas inquiéter l'héritier. Vous voyez — nous ne sommes pas des gens déraisonnables. Des gens de parole. Des gens qui respectent les morts, pourvu qu'on respecte leurs affaires. Mais si vous refusez l'accord, je ne donne pas cher de la verrerie de ce vin-là. Ou de ce qu'elle protège. »
L'avocat claqua des talons sur le gravier, une fois qui faisait résonner la cour, puis la voiture noire disparut derrière les cyprès.
Alex resta seul, le dossier bleu entre les mains, à lire et relire la ligne qui résumait toute sa vie : PARTICIPATION DE 15 % DÉTENUE PAR PALY HOLDINGS SA, AVEC DROIT DE PRÉEMPTION SUR LA DÉSIGNATION DU GÉRANT. Deux cents ans d'histoire familiale pour se retrouver dans la main du gant d'un criminel.
Il froissa la page, la plia, la cacha dans la poche de sa veste.
Sous ses semelles, le gravier était chaud — la terre de son père brûlait, elle aussi, sous le soleil qui mourait lentement dans les rangs de vignes témoins de la mort de son père.
Son téléphone vibra. Un message, d'un numéro masqué à nouveau.
«Vous ont offert l'or. Vous n'avez pas compris que l'or servait à acheter votre silence, pas la sortie. Restez. Vous verrez ce qu'il advient de ceux qui refusent de comprendre.»
Il n'y avait pas de signature. Il n'y en avait jamais.
Alex leva les yeux vers la maison, où Léa l'attendait dans la cave avec le mystère d'un magnum qui ne contenait pas que du poison. Quelque chose tournait dans sa poitrine — une certitude jeune, têtue : son père n'avait jamais vendu de part à la Bouchard pour survivre.
Il avait vendu une part pour qu'ils le croient docile. Le reste — le magnum, la cave, la vidéo, l'adresse de Marseille — était la crypte où un homme que le crime avait brisé cachait sa dernière arme.
Et son fils, assis maintenant seul au soleil, comprenait enfin que refuser l'or était la seule façon d'avancer vers la vérité.
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