La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 17: The Heir to the Badge
La pluie battait le pare-brise de la Clio grise quand Alex se gara sur le parking désert de la coopérative agricole, à trois kilomètres de Nuits-Saint-Georges. Les essuie-glaces grincèrent une dernière fois avant qu'il ne coupe le contact. Il vérifia son téléphone — aucun message depuis celui de Marseille. Le « professeur », toujours silencieux.
Un phare unique éclaira l'entrée du parking. La voiture, une Peugeot 508 sombre, s'arrêta à une cinquantaine de mètres. La portière s'ouvrit, et l'homme qui en sortit portait un imperméable noir et un chapeau mou qui dégoulinait d'eau. Il marcha vers le bâtiment sans un regard en arrière.
Alex compta jusqu'à trente, puis sortit sous l'averse. Il rejoignit l'inspecteur Delacroix sous l'auvent de la coopérative.
« Merci d'être venu, Monsieur Moreau », dit Delacroix. Sa voix était plus basse, plus grave que lors de leur première rencontre. Il ne portait pas son uniforme. Plus de badge à la ceinture. « Je sais que Dubois vous a contacté. »
Alex croisa les bras. « Vous avez un drôle de sens de l'initiative, inspecteur. Vous me faites traverser la moitié du département pour me parler de mon père, sans votre collègue ? »
Le regard de Delacroix glissa vers la route, puis revint. « Dubois est un bon enquêteur. Le meilleur, même. Mais il est compromis. Il travaille pour les Bouchard depuis quatre ans. » Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche intérieure, en alluma une, protégeant la flamme de sa main. « Vous voulez savoir pourquoi je vous ai appelé ? Parce que vous êtes le seul homme en Bourgogne que les Bouchard n'ont pas encore tué ou corrompu. Et je crois que ça commence à les énerver. »
Alex resta immobile. L'eau ruisselait de son col. « Comment vous savez que je cherche des informations sur mon père ? »
Delacroix tira longuement sur sa cigarette. « Parce que c'est moi qui ai classé l'affaire comme un accident. L'incendie au chai, la chute dans les escaliers de la cuverie. Le rapport disait « chute accidentelle », mais j'ai vu les photos de la scène. Les contusions sur ses avant-bras. Quelqu'un l'a poussé, Moreau. Quelqu'un qui connaissait la configuration de la cuverie. »
Un éclair déchira le ciel au loin. Le tonnerre roula sur la vallée.
« Et vous avez classé l'affaire pourquoi ? »
Delacroix écrasa sa cigarette sous son talon. « Parce que mon supérieur direct, le commandant Vasseur, m'a convoqué dans son bureau le lendemain. Il m'a félicité pour mon « ardeur d'enquêteur », puis il a évoqué la possibilité d'une mutation à la brigade fluviale de Chalon-sur-Saône, si je poursuivais dans cette direction. » Il sourit, sans chaleur. « J'ai compris le message. J'ai classé. Et j'ai attendu. »
« Attendu quoi ? »
« Que quelqu'un prenne la suite. Votre père avait commencé à rassembler des preuves. Il venait me voir, discrètement, parfois tard le soir. Il me disait qu'il tenait quelque chose de gros, qu'il allait bientôt pouvoir tout faire tomber. Il n'a jamais eu le temps de me montrer. » Delacroix sortit une photo de sa poche — une photo d'identité usée, aux bords cornés. Un homme en uniforme de gendarmerie, plus jeune, avec les mêmes yeux fatigués que Delacroix. « Mon père était gendarme. Lui aussi a fait une « chute accidentelle » dans les escaliers du poste, il y a douze ans. Il enquêtait sur un trafic de machines à sous truquées, lié à une famille de la région. Devinez laquelle. »
Alex prit la photo. Le visage du vieux gendarme avait quelque chose de familier — la même mâchoire carrée, le même regard direct. Il rendit la photo.
« Pourquoi maintenant ? Vous avez attendu toutes ces années. »
« Parce que Leclerc est venu vous voir. Ça, tout le monde le sait. Et parce que Dubois m'a demandé de surveiller votre domaine, de son propre chef. On ne surveille pas un homme qu'on ne soupçonne pas. » Delacroix plissa les yeux. « Je veux savoir ce que votre père vous a laissé. Pas pour le prendre. Pour le protéger. »
Les gouttes s'écrasèrent sur le toit de l'auvent. Alex regarda ses chaussures, ruisselantes.
« Un magnum de 1961 », dit-il lentement. Delacroix haussa un sourcil. « Un faux label contenait un message codé. Et le vin lui-même contient des traces de césium-137. »
Le silence entre eux dura quelques secondes. Delacroix le considéra avec une attention nouvelle.
« Du césium dans un vin de 1961. » Il se passa une main sur le menton. « Vous savez ce que ça implique, si quelqu'un le découvre ? Vous ne serez plus un héritier gênant. Vous serez un suspect. » Il marqua une pause. « Le césium, dans le monde du nucléaire, ça se transporte rarement seul. Ça se transporte avec d'autres choses. Des choses plus dangereuses. Vous avez trouvé autre chose dans cette bouteille ? »
Alex pensa au microfilm — retiré avant qu'il n'achète la propriété, selon toute probabilité. « Le contenant avait été vidé de son contenu d'origine. Quelqu'un y est passé avant moi. »
« Avant ou après la mort de votre père ? »
La question resta en suspens. Alex ne savait pas. Peut-être son père avait-il confié le microfilm à quelqu'un. Peut-être un autre homme l'avait-il retrouvé en premier. Peut-être que tout ce qu'il avait découvert n'était qu'un os laissé par un escroc plus malin que lui.
« Je veux votre aide », dit Delacroix. Sa voix baissa encore d'un cran. « Officieusement. Personne ne doit savoir que nous nous sommes parlé. Vous me donnez ce que vous trouvez, et je fais tomber les Bouchard. Vous avez une couverture : vous avez dit à Dubois que vous aviez des documents à lui remettre. Fournissez-lui quelque chose de credible — des papiers sans importance, des copies de factures. Pendant ce temps, vous cherchez ce que votre père vous a caché. Et moi, je m'occupe de Vasseur. »
« Et si je refuse ? »
Delacroix haussa les épaules. « Vous êtes déjà dans le collimateur des Bouchard, de Dubois, et probablement de Leclerc. Je ne vous offre pas un choix. Je vous offre une alliée. »
Alex regarda la pluie tomber. La nuit était totale, comme un rideau d'encre.
« Il y a un problème », dit-il. « Je soupçonne mon enquêteur privé d'être compromis. Si quelqu'un vous voit me parler ici, ce sera la fin. »
Delacroix sortit un téléphone portable de sa poche — un vieux Nokia, sans écran tactile. Il le tendit à Alex. « Prépayé. Personne ne le trace. Appelez-moi dessus. Jamais sur le réseau de votre domaine. Vous me trouvez, vous me dites où, et je viens. Je peux vous protéger, Moreau. Mais vous devez me faire confiance. »
Alex prit le téléphone. Il pesait peu dans sa main. Tout semblait léger, ces jours-ci — les promesses, les menaces, les preuves. Tout sauf le poids de la vérité, qui s'alourdissait à chaque découverte.
« Une dernière chose », dit Delacroix. « Votre père, quand il venait me voir, il parlait souvent d'un signe. Un signe qu'il attendait. Il disait que s'il disparaissait, il avait laissé un message pour quelqu'un de confiance. Un gardien qui saurait quoi faire. » Delacroix inclina la tête. « Vous savez de quoi il parle ? »
Le regard d'Alex se perdit dans la nuit. Léa. Elle avait découvert l'étiquette. Le cépage. La date gravée. Comme si elle savait exactement où chercher — trop vite, peut-être, pour une simple œnologue.
« Non, dit-il. Mais je vais le découvrir. »
Delacroix hocha la tête, puis se retourna et marcha vers sa voiture sans un mot de plus. Ses feux arrière disparurent dans la nuit avant qu'Alex ne bouge.
Il resta sous l'auvent encore trois minutes, le téléphone froid dans sa main, le visage levé vers la pluie, sentant l'eau couler sur sa peau comme si la bourgogne entière se vidait sur lui.
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