La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 18: The Hidden Ledger
La poussière retomba en fine pluie dorée lorsque la dalle de pierre bascula sur ses gonds de fer. Léa braqua la lampe torche dans l'ouverture béante, révélant un espace que les plans du domaine ne mentionnaient nulle part. Alex retint son souffle en découvrant, scellé dans la niche creusée à même le mur de la cave, un coffre en chêne grossier.
« Ton père avait un vrai talent pour les cachettes », murmura Léa.
Il fit glisser ses doigts sur le bois, trouva le loquet dissimulé sous une moulure. Le couvercle céda avec un gémissement. À l'intérieur, une liasse de registres reliés cuir, la tranche pâlie par les années. Le premier portait une date : 1998. Le dernier, 2015 — l'année de la mort de sa mère. Douze ans de comptabilité parallèle.
« Regarde », dit Léa en tournant les pages sous la lumière.
Les entrées étaient codées, mais le schéma était limpide pour un analyste. Des montants ronds, en francs puis en euros, accompagnés d'un nom de code à chaque ligne : *TONNEAU*, *GERBOISE*, *MORVAN*, *FEUILLETTE*. Et dans la colonne du milieu, les dates de livraison. Des quantités de vin fictives, des appellations qui n'existaient pas dans les inventaires officiels.
« Il y a des correspondances avec les bordereaux qu'on a trouvés dans le bureau », souffla Alex. « Mêmes montants, décalés de quarante-huit heures. C'est un système de compensation. »
Léa tourna une page supplémentaire et s'arrêta net.
Une écriture différente, plus appliquée, comme celle d'un enfant qui copie un modèle. Trois lignes. Un nom qui lui arracha un sursaut : celui de Jean-Baptiste Ravinel, adjoint au maire de Beaune, chargé des permis de construire et du foncier. La somme inscrite contre son nom dépassait de loin le salaire annuel d'un élu local.
« Il faudrait photographier chaque page », dit Alex en sortant son téléphone.
Un bruit sec résonna au-dessus d'eux. Il coupa net son geste. Léa éteignit la torche d'une pression, et le noir les engloutit.
Des pas — lourds, sans tentative de dissimulation. Deux paires, peut-être trois. Quelqu'un marchait dans le salon du rez-de-chaussée.
« La trappe », murmura Léa.
Trop tard. Ils étaient descendus dans la cave voûtée par l'escalier principal du chai, verrouillé derrière eux. À moins que quelqu'un ait eu la clé.
Alex compta mentalement les pas. Ils se séparaient, l'un montait vers les chambres, l'autre fouillait la bibliothèque — ils entendaient les tiroirs s'ouvrir, un objet tomber. Puis le bruit d'un meuble qu'on déplace.
« Ils cherchent quelque chose de précis », souffla-t-il.
« Le magnum ? »
Alex secoua la tête. La bouteille était dans sa chambre, cachée derrière un panneau de la penderie, sous deux couches de linge. Personne ne la trouverait par hasard. Mais s'ils savaient où chercher…
Il sortit le téléphone. Pas de signal dans la cave — la poche de pierre le coupait du monde depuis le premier jour. Le téléphone crypté de Delacroix, en revanche, restait muet, éteint dans sa poche. Il fallait sortir d'ici pour appeler.
« On ne peut pas remonter par là », dit Léa, qui se déplaçait le long des murs, les mains en avant. Elle trouva une seconde issue, un passage étroit qui courait derrière les barriques. Il débouchait sur l'ancien pressoir, à l'opposé du chai. Leur seule échappatoire.
Alex lui attrapa le poignet. « Les registres. »
« On ne peut pas tout emporter, ils sont trop volumineux. »
« Alors on photographie. Maintenant. »
Il rouvrit le coffre à tâtons, sortit son téléphone et activa le mode infra-rouge. Léa tint le registre ouvert, page après page, tandis qu'il déclenchait l'obturateur en rafale. Vingt clichés, trente, cinquante. Le temps s'écoulait en gouttes de sueur. Des voix filtrèrent à travers la pierre — déformées, mais reconnaissables. Un accent du Sud, une familiarité avec les lieux.
« …Le vieux avait un autre livre, je te dis. Fallait que ça soit dans la cave. »
Un autre répondit, plus grave, trop sourd pour être identifié.
« On a déjà fait le tour. Y a rien. »
Ils redescendaient.
Alex referma le coffre, remit la dalle en place, espérant que leur passage resterait invisible. Le trou dans la poussière, la marque fraîche sur le bord de la pierre — autant de traces qu'un œil entraîné remarquerait. Il balaya du pied le plus gros des résidus, puis poussa Léa vers le passage.
Ils se glissèrent dans l'étroit boyau, courbés en deux, les épaules frôlant les murs de pierre humide. Léa avançait en aveugle, Alex la suivait, une main sur son épaule. Derrière eux, les pas s'arrêtèrent dans la cave principale. Le frottement d'une semelle sur le gravier.
« Attends. »
La voix grave, encore. Un temps. Puis une lampe balaya l'entrée du boyau.
Ils ne bougèrent plus. Alex retint sa respiration, sentit le pouls de Léa sous ses doigts, rapide et fort. Le faisceau resta un instant braqué dans leur direction, dansa sur la pierre, puis s'éloigna.
« Rien. C'est une impasse. On remonte. »
Les pas s'éloignèrent. Une porte claqua. Le silence revint, épais comme un drap.
Léa expira lentement. Alex compta jusqu'à cent avant de bouger. Puis ils rampèrent jusqu'à l'ancien pressoir.
La lumière du soir filtrait à travers les planches disjointes. Alex risqua un œil par une fissure : la cour était vide, mais la grille du domaine était grande ouverte, et la trace de pneus dans le gravier fraîchement creusée. Une berline noire, profil discret, s'éloignait vers la route de Beaune. Pas de plaque arrière visible.
Il tira son téléphone au signal retrouvé. Vingt-trois appels manqués. Dont trois de Dubois, deux de Charpentier, et un de la Brasserie du Port, à Marseille.
Il rappela d'abord Charpentier.
« Alex. Bon sang. Où étais-tu ? »
Sous la façade professionnelle, la voix du détective avait une sonorité compassée. Alex hésita une seconde de trop.
« Bataille de réseaux. Mon beaujolais nouveau doit attendre. »
Rires convenus. Charpentier s'enquit de son état. Alex lui assura que tout allait bien, qu'il avait passé l'après-midi dans les vignes, au soleil. Il mentait mal, et il le savait. Quand il raccrocha, Léa le regardait d'un air sombre.
« Tu ne lui fais plus confiance. »
« Je ne suis plus sûr de pouvoir faire confiance à qui que ce soit. »
Dans sa poche, le conseil à Marseille lui fut soudain d'une clarté brûlante.
Les registres étaient dans son téléphone. Les preuves, à portée de main. Mais quelqu'un était venu fouiller sa maison à la recherche du « livre du vieux » — ce qui signifiait qu'ils savaient qu'il existait. Et qu'ils craignaient qu'Alex l'ait trouvé avant eux.
Il sortit le registre le plus récent des photos qu'il venait de prendre. La dernière page, d'une écriture plus hâtive que les autres, n'était pas numérotée. Une seule ligne qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner dans le noir : *Paiement définitif. Mécanisme en place. Il ne reverra pas la lumière.* Près de la mention, une initiale : P.B.
« Philippe Bouchard », souffla-t-il.
Mais ce qui le frappa, ce fut la date. Pas 2003, pas 2008 — l'année dernière. Trois semaines avant la mort annoncée de son père dans un accident de tracteur.
Léa lui prit le poignet, força son téléphone vers elle. Quand elle releva les yeux, son visage avait perdu toute couleur.
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