La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 19: The First Payment
La nuit avait avalé le chai. Alex dormait d'un sommeil de plomb, celui qui suit les journées où l'on découvre que son père était peut-être un trafiquant. Ce fut Léa qui hurla.
Il se redressa, le cœur cognant contre ses côtes. La lumière du couloir coupa sous sa porte, puis des pas précipités. La porte s'ouvrit sans frapper.
« Le magnum. Il n'est plus là. »
Alex cligna des yeux. Les mots mirent une seconde à s'assembler. Le magnum de 1961. La bouteille vide, mais dont le faux étiquetage dissimulait une adresse à Marseille. La bouteille qui avait transporté du césium-137.
Il attrapa son pantalon sur la chaise et enfila un pull à même la peau. Léa l'attendait dans le couloir, les cheveux en bataille, un vieux sweat du lycée agricole de Beaune remonté jusqu'aux coudes. Ses yeux étaient écarquillés.
« Je montais vérifier l'humidité », dit-elle. « Je le fais toutes les nuits depuis que les voyous sont venus. La porte du chai était entrouverte. »
— La porte est toujours fermée à clé.
« Pas ce soir. »
Ils descendirent l'escalier de pierre, Alex allumant son téléphone pour éclairer la descente. L'air du chai les enveloppa, cette odeur de moût et de terre humide qui commençait à devenir familière. La table centrale, où le magnum avait trôné comme une relique, était nue. À la place, une enveloppe rouge.
Alex tendit la main. Léa la retint.
« Gants. »
Il grogna, retourna chercher une paire de gants en latex dans la trousse à outils du cellier. Les précautions d'enquêteur amateur — mais il commençait à penser comme un homme traqué. Il revint, enfila les gants, souleva l'enveloppe.
Elle était lourde. Pas de poids d'un courrier ordinaire.
Il la retourna. Pas de timbre, pas d'adresse. Juste le papier rouge vif, presque écarlate, qui jurait contre la patine du bois. Il glissa un doigt sous le rabat et l'ouvrit.
Une balle roula sur la table.
Du 9mm. Il avait vu ça dans les films, jamais en vrai. L'acier brillait sous la lampe tempête de Léa. Elle la ramassa avec le bout des doigts, la tint à hauteur d'œil.
« Du 9mm Parabellum », dit-elle. « Le genre qu'utilisent les policiers. Et les gens qui veulent faire croire qu'ils sont policiers. »
Alex déplia la note. Papier épais, encre noire, écriture penchée vers la gauche.
« Quoi que tu aies trouvé, tu ne vivras pas pour le dépenser. »
Il lut la phrase trois fois. La voix intérieure qui la prononçait était monocorde, administrative. Froide.
« Dépenser », dit-il. « Ils parlent d'argent. »
— Ou ils pensent que tu vas les faire chanter.
Léa fit le tour de la table, examina les bouteilles en rangées, le mur du fond où ils avaient découvert le passage vers la voûte secrète. Elle vérifia chaque fenêtre, chaque soupirail.
« Comment ils ont fait pour entrer ? »
« La serrure n'est pas forcée », dit Alex en l'examinant. « Et l'alarme que j'ai fait installer n'a pas sonné. »
« Quelqu'un avait le code. »
Il la regarda. Le sous-texte ne lui échappa pas. Les seules personnes qui connaissaient le code, c'étaient Léa, lui-même, et le technicien de la société de sécurité. Charpentier, le détective privé, avait passé une nuit dans la maison — il avait pu observer le clavier sans se faire remarquer. Ou Dubois. Ou n'importe qui d'autre.
« Il y a une caméra », dit-il. « J'ai fait installer deux caméras discrètes. »
Il sortit son téléphone, ouvrit l'application de surveillance. Il n'y avait pas de flux. Rien. Écran noir.
« On les a trouvées », dit Léa simplement. « Et débranchées. »
Alex rangea son téléphone, s'appuya sur le bord de la table. Il avait les mains qui tremblaient — d'adrénaline, pas de peur. Ou peut-être les deux à la fois.
« La bouteille », dit-il. « Pourquoi la prendre ? Elle était vide. Le plus précieux, c'étaient les photos du livre de comptes, que j'ai sur mon téléphone et dans trois endroits différents. La bouteille, c'était la preuve. Si quelqu'un la détruit... »
« Ce n'est pas la preuve qu'ils veulent détruire », murmura Léa. « C'est le message. Ils veulent que tu saches qu'ils peuvent entrer et sortir à leur guise. Que rien n'est à toi. Pas même les secrets de ton père. »
Un silence s'installa entre eux, lourd comme le pressoir en fonte au fond du chai.
« Il y a autre chose », dit Alex.
Il sortit son téléphone à nouveau, ouvrit l'historique des appels manqués. Le numéro inconnu, celui qu'il n'avait jamais rappelé, apparut à l'écran.
« Hier soir. 2h14. Ce numéro m'a appelé. Il y a eu de la respiration pendant trois secondes, puis rien. »
— Ce que tu as vu ce soir n'est pas un avertissement, dit Léa en le regardant bien en face. C'est une déclaration de guerre. Ils ont pris un objet qui appartenait à ton père. Ils te laissent un projectile. Ils savent que tu as les photos, que c'est toi qui es entré dans la voûte. Ce n'est plus une question de négociation. Ils anticipent une trahison.
Alex prit la balle, la fit rouler entre ses doigts gantés. Quelque chose le travaillait.
« Ils connaissent mon emploi du temps », dit-il. « Ils sont entrés entre minuit et l'aube. Quand j'étais certainement dans ma chambre. Quand toi, tu montais vérifier le chai à heures régulières. Ils ont attendu que tu montes pour entrer par-derrière. »
« Tu me soupçonnes ? »
— Non, avoua-t-il. J'essaie de comprendre comment ils ont pu si bien connaître nos habitudes. Quelqu'un les regarde depuis des jours.
Il leva les yeux vers les soupiraux. À travers les vitres sales, une silhouette noire se découpait — un grand chêne au bout de la propriété. Une branche épaisse semblait ployer sous le vent.
Mais il n'y avait pas de vent, cette nuit.
Alex se dirigea vers l'échelle de l'autre côté du mur intérieur, grimpa jusqu'au soupirail le plus proche. Les volets en bois étaient à moitié pourris, mais le loquet tenait. Il le défit lentement, ouvrit la fenêtre d'un coup, et se pencha dans la nuit.
Au pied de l'arbre, un mégot fumait encore sur une pierre. Quelqu'un était là. Depuis des heures.
Quelqu'un les avait regardés dormir.
Il redescendit. Le visage pâle, les yeux fixes.
« Ils n'ont pas seulement pris la bouteille », dit-il. « Ils ont laissé un témoin. Armé. Le regard posé sur la maison. Sur nous. »
Léa serra les bras autour d'elle.
« Que fait-on ? »
Alex regarda la balle dans sa paume. Cette nuit, il avait compris que leurs gestes étaient épiés par des joueurs qu'il ne voyait pas encore tous. Et qu'il fallait agir avant que les prochains mouvements ne lui soient dictés par des hommes armés et des enveloppes rouges.
Il prit son téléphone. L'écran affichait le numéro de Marcus, son analyste à Londres, qui dormait au même moment. Son autre téléphone — le téléphone jetable de Delacroix — était dans sa poche. Il le sortit.
L'écran était allumé. Un message.
« Le premier paiement est dû demain. Ne décevez pas les Bouchard. »
Alex relut le message plusieurs fois. Puis il releva les yeux vers Léa.
« Demain, il faut que je retrouve l'adresse de ce Georges à Beaune », dit-il. « Celui qui a été associé à mon père. Il pourrait savoir ce que signifie ce paiement. Et il pourrait savoir ce qu'est cette “mécanique finale” du livre. »
— Et si Georges ne parle pas ?
« Alors c'est moi qui parlerai », dit Alex, la main crispée sur la balle. « Et ce ne sera pas pour plaisanter. »
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