La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 20: The Phone Call
Le téléphone vibra contre la table en chêne, et Alex sursauta, la main encore crispée sur le volant de la Peugeot. Il avait à peine quitté Beaune, la conversation avec Georges encore brûlante dans la gorge — le vieux bougon l’avait reçu comme un chien dans un jeu de quilles, l’accusant de réveiller des morts qui devaient dormir. Puis il avait vu quelque chose dans le regard de Georges, une fissure, une peur que l’alcool n’arrivait pas à masquer.
Le nom sur l’écran : *Marcus.*
— Moreau, dit-il en branchant le kit mains libres.
— Écoute-moi bien, mon vieux. J’ai trouvé quelque chose. Le genre de truc qui te fait regretter d’avoir posé la question.
Marcus Bailey, ancien camarade de classe à Londres, désormais analyste financier indépendant avec un faible pour les causes perdues et les dossiers glissants. Il avait accepté de creuser les sociétés écrans liées au domaine sans poser trop de questions. Jusqu’à maintenant.
— Je t’écoute.
— Une des coquilles, la plus petite, la plus propre — Brind'Orient SARL, capital de 50 000 euros, siège social déclaré à une boîte postale à Chalon — elle a une adresse réelle. Un bien immobilier, propriété directe, pas de chaîne de façade.
Alex gara la voiture sur le bas-côté, coupa le moteur. Le silence du vignoble l’enveloppa, seulement troublé par le bourdonnement lointain d’un tracteur.
— Où ?
— Beaune. Rue des Tonneliers, au-dessus d’une cave coopérative. L’immeuble appartient à un certain Georges Perrin.
Le nom frappa Alex comme un coup de poing dans le plexus. Il resta muet un instant.
— Tu es sûr ?
— Sûr. Acte notarié, registre cadastral, tout est propre. C’est lui, ton Georges, celui dont t’a parlé le vieux Marcus. Perrin, pas Perrot. L’autre était un homonyme commode, sans doute.
Alex ferma les yeux. Georges. Le vieil homme qui venait de le jeter dehors, tremblant, en lui criant de ne plus jamais revenir. Ce même Georges dont le nom résonnait dans les carnets de son père, associé sur une demi-douzaine de ventes douteuses entre 1992 et 1997.
— Il y a plus, reprit Marcus. Les mouvements sur le compte de Brind'Orient correspondent à un calendrier précis. Des versements trimestriels, réguliers, vers un circuit de comptes — je l’ai tracé jusqu’à un port franc à Anvers. Avec de la chance, tes fûts contenaient autre chose que du vin. Avec de la malchance, ils contenaient encore autre chose après.
— Combien de temps les versements durent-ils ?
— Le dernier date de huit semaines. Et il y a une instruction de clôture programmée dans quatre jours. Un nettoyage, un balayage complet. Après ça, il n’y aura plus aucune trace, même avec un mandat d’interpol.
Quatre jours. Le paiement Bouchard prévu pour demain. Le cadavre du passé qui refroidissait à grande vitesse.
— Je te dois une fière chandelle, Marcus.
— Tu me dois surtout de faire attention. Ces gens-là n’aiment pas qu’on leur raconte leur propre histoire. Méfie-toi de qui se trouve autour de toi. Même ceux qui paraissent de ton côté peuvent ne pas l’être.
La phrase resta suspendue. Alex pensa à Charpentier, au gendarme Dubois, à Léa endormie au domaine dans un fauteuil, son téléphone mal éteint près d’elle.
— Compris. Je te recontacte.
— Fais-toi discret, Moreau. Pour une fois.
La communication coupa.
Alex resta assis une longue minute, les mains sur le volant, le regard perdu dans les rangs de vignes qui descendaient vers la vallée. Georges Perrin, rue des Tonneliers. Une adresse. Une confrontation possible. Un homme qui venait de lui mentir en face, en jurant sur la mémoire de son père.
Il redémarra, fit demi-tour sur le gravier, et prit la direction de Beaune.
La rue des Tonneliers était étroite, pavée, encombrée de livraisons de bouteilles vides. L’immeuble en pierre blonde datait du XVIIIe siècle, ses fenêtres hautes fermées par des persiennes grises. Aucune plaque au-dessus de la porte, seulement un vieil anneau de sonnette en cuivre. Alex sonna. Rien. Poussa le battant — il céda sans résistance.
L’escalier sentait l’humidité et le vin renversé. Au deuxième étage, une porte entrebâillée laissait passer un rai de lumière. Alex hésita une seconde, puis la poussa du bout des doigts.
L’appartement était propre, presque austère. Un canapé beige fatigué, une table en chêne, des étagères garnies de bouteilles vides de grands crus, souvenirs d’un autre temps. L’homme gisait au milieu du salon, sur le tapis élimé, un revolver encore serré dans sa main droite.
Alex s’arrêta net sur le seuil, le souffle coupé.
La tempe droite de Georges portait une entaille nette, presque chirurgicale. Peu de sang. Une mort brutale mais propre. Sur la table basse, une lettre manuscrite en trois pages, soigneusement posée, un stylo plume à côté.
Alex fit un pas. Puis un autre. Il s’accroupit au-dessus du corps sans le toucher, chercha un pouls — inutile, la raideur commençait à peine. Quelques heures, pas plus. Georges était vivant lorsqu’ils s’étaient parlés à la cave coopérative, il y a trois heures à peine.
Il lut la lettre en diagonale, debout, par-dessus l’épaule du cadavre.
« Je ne peux plus vivre avec le poids de ce que nous avons fait. Le vin était notre fierté, notre vie. Nous en avons fait une valise à billets sales. Pardonnez-moi, Marthe, pardonnez-moi, mes enfants. Je réponds de tout devant Dieu. »
Alex photographia la lettre en entier avec son téléphone, puis les envoya à Delacroix sur le téléphone brûlé, sans commentaire. Ses doigts tremblaient légèrement.
Il examina la pièce rapidement. Aucune trace d’effraction. La porte n’était pas forcée. Un verre d’eau à moitié bu sur la table de chevet, une pile de factures payées, un agenda ouvert à la semaine. Et dans l’agenda, à la date de demain, une écriture ferme, presque rageuse : *Régler la succession. Tout._
Alex tourna les pages précédentes. Mercredi : *Rencontrer le prêtre.* Jeudi : *Visite médicale.* Rien d’alarmant. Puis il arriva à il y a quinze jours, et son cœur se serra.
*P.B. vient ce soir. Lui dire que c’est fini._
P.B. Les mêmes initiales que la dernière écriture dans le journal caché du domaine. Le même P.B. qui avait payé trois semaines avant la mort d’Henri.
Un bruit monta de la rue. Des pas dans l’escalier. Plusieurs paires de chaussures, rapides, décidées. Alex jeta un dernier regard au cadavre, glissa l’agenda dans sa veste, et se dirigea vers la fenêtre du fond. Elle donnait sur une cour intérieure, avec une échelle d’issue de secours rouillée. Il l’ouvrit sans bruit, enjamba le rebord et commença la descente dans l’obscurité, l’agenda contre sa poitrine comme un précieux secret.
Derrière lui, la porte de l’appartement s’ouvrait, et une voix masculine disait : *— Il est encore chaud.*
La lettre de Georges était un suicide crédible. L’agenda, lui, racontait une autre histoire. Celle d’un homme qui n’avait pas l’intention de mourir cette semaine, et qui avait rendez-vous avec un fantôme nommé P.B.
Alex toucha le bitume, se fondit dans l’ombre de la cour, et déverrouilla sa voiture en maintenant son souffle. Dans sa poche, son téléphone vibra de nouveau. Un texto de Léa : *Un homme a demandé à te voir au domaine. Il dit s’appeler Bélanger. Il a insisté.*
P.B. Bélanger. Le nom de famille du visiteur. Alex démarra, quittant la rue pavée sans allumer les phares, l’esprit en feu.
Georges était mort avec un secret. Et ce secret venait de frapper à sa porte.
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