La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 21: The Crack
L’homme se tenait au milieu de la cour, les mains croisées dans le dos, comme s’il inspectait les lieux avant un achat. Costume gris impeccable, cheveux argentés plaqués en arrière, il avait cette allure de notaire de province qui masquait mal une dureté calculée. Il leva les yeux vers Alex qui descendait l’escalier de pierre, et sourit.
— Monsieur Moreau. Enfin. Je suis Paul Bélanger. Nous avons des affaires à régler.
Alex s’arrêta à trois mètres de lui. La pluie fine de l’après-midi commençait à mouiller les épaules de sa veste.
— Vous êtes entré par où ?
— Le portail n’était pas verrouillé. Vos employés sont confiants. C’est une erreur.
— Que voulez-vous ?
Bélanger sortit une enveloppe de sa poche intérieure, la tint entre deux doigts comme une hostie.
— Vous avez trouvé l’agenda de Georges. Vous savez donc que nous nous sommes vus, deux semaines avant la mort de votre père. Ce que vous ne savez pas, c’est ce que Georges vous aurait dit s’il avait vécu.
— Il s’est suicidé.
Bélanger laissa échapper un petit rire sec.
— Georges n’avait aucun talent pour la mort, monsieur Moreau. Il avait un talent pour les chiffres. Et les chiffres, lui, ne se trompent jamais.
Il tendit l’enveloppe. Alex ne la prit pas.
— La cellule vinicole de votre père, continua Bélanger, était un maillon d’une chaîne plus large. Un système de blanchiment qui traverse la Bourgogne, la Suisse et Londres. Votre père a voulu se retirer. Il a voulu briser la chaîne. C’est une décision qui a des conséquences.
— Vous le menacez, lui ?
— Je vous informe. Vous avez quatre jours pour signer le transfert de la propriété aux Bouchard. Sinon, la première pièce du dossier que Delacroix — votre nouvel ami — appelle « preuves » arrivera entre les mains du parquet financier de Dijon. Vous serez inculpé pour blanchiment, complicité et entrave à la justice. À Paris, votre poste vous attendra peut-être encore. Mais votre réputation, non.
Alex sentit sa mâchoire se serrer.
— Delacroix est de votre côté, dit-il.
— Delacroix est du côté de Delacroix. Comme nous tous.
Bélanger déposa l’enveloppe sur le rebord du puits en pierre, à côté d’un géranium en pot, puis tourna les talons. Sa voiture l’attendait dehors, moteur tournant.
— Réfléchissez, monsieur Moreau. Et parlez-en à la belle Léa, si vous voulez. Elle risque peut-être plus que vous dans cette histoire.
Il s’éloigna. Alex ne le rappela pas. Il resta là, la pluie cinglant son visage, jusqu’à ce que le bruit de la voiture disparaisse dans le vallon.
Il ramassa l’enveloppe. Elle contenait une seule feuille : la photocopie d’un virement de deux cent cinquante mille euros, émis depuis le compte de la société Brind’Orient vers un compte aux îles Caïmans. Le signataire : Alexandre Moreau. La date : trois jours avant la mort de son père.
Il connaissait ce document. C’était un faux grossier, forgé à partir de sa signature récupérée sur des documents bancaires. Mais devant un juge, ce serait sa parole contre une chaîne de papier que les Bouchard avaient payée cher pour solidifier.
Son téléphone vibra. Un message de Léa.
« Il est 14h. L’homme est là. Qui est-ce ? »
Il répondit : « Je te raconte. Ne sors pas du chai. » Puis il fonça vers le bâtiment principal, où Léa l’attendait derrière la porte de la cuverie, les mains tremblantes sur une bouteille vide.
— Tu es blanc comme un linge. Qui c’était ?
— Paul Bélanger. Le P.B. de l’agenda. Il représente les Bouchard.
— Et ?
— Et il m’a donné quatre jours avant de me faire accuser d’un virement que je n’ai pas signé.
Léa déglutit. Ses yeux firent le tour de la pièce, comme si les murs eux-mêmes étaient devenus des oreilles.
— Alex, j’ai reçu un message, ce matin. Sur mon téléphone personnel. Je n’ai pas voulu t’en parler avant d’être sûre.
Elle sortit son portable, ouvrit un SMS. Un numéro inconnu, sans préfixe identifiable.
« Vous photographiez ce qu’il ne faut pas voir, mademoiselle Marchand. Les caves d’à côté sont profondes. La vôtre aussi. »
Alex lut le message trois fois. La référence aux photos qu’ils avaient prises dans le souterrain, la veille, était explicite. Ils savaient qu’elle était avec lui. Ils savaient qu’elle avait vu le registre.
— Ils t’ont identifiée.
— Ils savent où je dors, Alex. C’est votre cave, mais j’y vis, dans le petit appartement du fond. Ils peuvent entrer quand ils veulent.
Alex jeta un regard vers la fenêtre. La pluie redoublait, frappant les vitres comme des doigts impatients.
— Écoute-moi. J’ai un ancien camarade de la faculté de Dijon qui est devenu avocat. Il a une maison sécurisée, à l’écart, avec un système d’alarme digne d’une banque. Tu pars ce soir. Tu ne reviens pas avant que je te dise que c’est fini.
— Et toi ?
— Moi, je reste.
— Ils vont te tuer, Alex. Georges, c’était pas un suicide. T’as vu la tête de l’appartement après ton passage.
— Justement. S’ils veulent me faire signer un transfert, ils préfèrent me voir vivant. Et Delacroix a dit qu’il me protégerait.
Léa secoua la tête, les lèvres pincées.
— Delacroix est peut-être un flic propre, mais ses collègues le surveillent de près. Et Bélanger, lui, vient juste de te dire que Delacroix était « du côté de Delacroix ». Si je pars, tu es seul.
— J’ai toujours été seul, Léa. C’est comme ça que je fonctionne.
Elle le dévisagea un long moment. Puis ses traits se détendirent.
— D’accord. Je prépare une valise. Mais tu me prends un engagement : si dans quarante-huit heures tu n’as pas répondu à un de mes messages, j’appelle le vrai procureur de Dijon, pas celui de la main du préfet. Et j’amène les photos.
— Tu as raison.
Il la regarda quitter la pièce, emportant avec elle la chaleur du dernier lien humain qui lui restait dans cette région qu’il n’avait jamais voulue sienne. Le silence retomba. La pluie martelait le toit de tôle du chai.
Alex sortit l’agenda de Georges de sa poche intérieure. Il l’ouvrit à la page du dernier rendez-vous. Sous l’inscription « P.B. — 14h30 — Brasserie des Halles », Georges avait griffonné une annotation presque illisible, recroquevillée dans la marge, comme écrite en vitesse — ou sous la contrainte :
« Il parle du gardien. Il dit qu’Henri en connaissait un. “Le gardien du secret.” »
Alex relut la phrase. Delacroix avait évoqué ce même mot à propos d’Henri : le gardien. Quelqu’un qui saurait quoi faire d’un signal si Henri disparaissait.
Et si ce gardien n’était pas une personne — mais un lieu ? Une cave. Une parcelle. Un mur dans cette cave.
Un fracas retentit dehors. Alex se raidit, l’agenda refermé d’un geste sec, glissé dans sa ceinture. Il s’approcha de la fenêtre à petits pas.
La pluie avait cessé. Dans la cour, le portail immense — celui que son père avait fait installer l’année de sa naissance — s’ouvrait lentement, poussé par une main invisible. Aucune voiture n’entra. Aucun homme ne parut.
Mais une silhouette passa devant l’entrée de la cave à vin, trop rapide pour être un employé, trop furtive pour être un livreur.
Alex recula d’un pas. Le texte de Léa réapparaissait dans sa mémoire, combiné aux paroles de Bélanger :
« Elle risque peut-être plus que vous dans cette histoire. »
Il sortit son téléphone. Il allait appeler Léa pour la presser, lui dire de partir tout de suite — mais son écran affichait un message entrant d’un numéro inconnu.
« Le gardien vous attend. Descendez. Ne le faites pas attendre. »
Alex releva la tête. La porte de la vigne, au fond du chai, était entrouverte. Une lumière chaude filtrait par l’interstice — une lumière qu’il n’avait jamais vue là.
Il hésita une seconde. Il pensa à Léa, à sa valise à moitié faite, à son téléphone qui sonnerait dans quelques minutes. Puis il pensa à son père, mort dans une « chute », à Georges, mort dans une « tentative de suicide », à trois décès en trois semaines dans un cercle qu’on lui disait paisible.
Il avança vers la porte. La lumière trembla, comme si quelqu’un passait devant une bougie.
Il poussa la porte du doigt.
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