La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 22: The Confession
L’aube n’était pas encore levée quand j’ai ouvert les yeux. Quelque chose avait changé dans l’air de la chambre — une présence, un déplacement infime, le grincement d’une lame de parquet que je connaissais par cœur.
Delacroix était assis dans le fauteuil près de la fenêtre. Son arme reposait sur sa cuisse, le canon dirigé vers moi, la main à plat sur la crosse. Il n’avait pas allumé la lampe. La lune, basse sur les vignes, dessinait son profil en ombre chinoise.
— Ne bouge pas, Alex. On va parler.
J’ai laissé ma nuque retomber sur l’oreiller. Mon cœur battait à un rythme que je ne contrôlais plus. Le téléphone jetable était dans la poche de ma veste, accrochée à la chaise près de la porte. Hors de portée.
— Vous saviez que je venais vous voir cette nuit, dit-il, la voix posée, presque douce. C’est moi qui ai ouvert la barrière. Vous étiez censé être endormi. Vous l’êtes maintenant ?
J’ai bougé un orteil sous le drap. Mes poignets étaient libres. Mes jambes aussi. Mais une arme de service braquée sur votre poitrine a un effet étrange sur la volonté.
— Le « gardien », c’est vous ? ai-je demandé.
Il a souri. Dans la pénombre, ce n’était qu’un mouvement de mâchoire.
— Je me demandais quand vous alliez comprendre.
— Vous avez tué mon père.
Delacroix n’a pas nié. Il a incliné la tête, comme s’il soupesait la question, puis a laissé échapper un soupir.
— Henri n’a pas été assassiné, Alex. C’est un accident. Un accident que j’ai arrangé pour qu’il en ait l’air.
Le froid m’a gagné. Je me suis assis lentement, les mains bien visibles devant moi. Il n’a pas bougé l’arme.
— Expliquez-vous.
— Votre père devait mourir. Ce n’était pas une question de choix. Le réseau auquel il appartenait — les Bouchard, les notaires, les fonctionnaires de Dijon — avait décidé qu’il était devenu un risque. Il avait cessé de payer, cessé de se taire. Mais il savait des choses. Trop de choses pour qu’une mort par balle ne soulève pas de questions.
Il a marqué une pause. Dehors, un oiseau nocturne a crié quelque part dans les vignes.
— Alors j’ai fait en sorte qu’il tombe dans la cuve. C’est mon métier de faire coïncider les accidents.
J’ai senti mes dents se serrer jusqu’à la douleur.
— Vous étiez son ami.
— J’étais son contact. Sa protection. Il croyait que je le protégeais du système. Il avait raison — tant qu’il respectait sa part du marché. Henri a cessé de le faire. Il voulait tout avouer, s’enfuir avec des preuves, vous mettre à l’abri. Il venait me voir cette nuit-là pour tout me remettre. Il pensait que je l’aiderais à sortir du piège.
Il n’a pas baissé les yeux.
— Je l’ai aidé à sortir. Différemment.
La rage m’a submergé. Mais je suis resté immobile. Trente-quatre ans d’analyse financière, de chiffres et de rapport de force m’avaient appris une chose : la colère est une dette qu’on paie avec intérêts.
— Et Léa ? ai-je dit. Elle est un accident aussi ?
— Léa est un problème. Elle ne devrait plus exister. Elle n’aurait jamais dû trouver le registre.
Sa main s’est refermée sur le canon.
— Vous allez signer. Demain. Les quatre jours que Bélanger vous a donnés sont un sursis que j’ai négocié, pas une menace. Signez, et vous partez vivant. Léa reste vivante. Tout le monde reste vivant.
— Et si je refuse ?
Il s’est levé. Lentement. Le fauteuil a laissé échapper un vieux soupir de ressorts.
— Alors je vous ramène au système. Pas comme mort — j’ai eu mon accident. Comme témoin. Je dépose les documents que Bélanger a fabriqués, vous allez en prison, le domaine passe sous séquestre, et les Bouchard lavent le reste chez un autre vigneron conformiste de la vallée. La seule différence, Alex, c’est que dans cette version, vous respirez encore. Mais vous aurez le temps de regretter votre orgueil.
Une distance de quatre mètres nous séparait. J’ai regardé la porte, la fenêtre, la chaise où pendait ma veste. Rien n’était possible.
— Vous ne pouvez pas savoir où est Léa, ai-je dit pour gagner du temps.
— Je n’ai pas besoin de la trouver, Alex. Je connais ses parents. Je connais l’adresse de sa sœur à Chalon.
L’aveu a suffi. C’était l’ouverture que j’attendais — un léger excès de confiance. Il a tourné la tête d’un cran, le temps de regarder la porte, comme pour vérifier que rien ne bougeait dans la maison.
J’ai basculé du lit à sa gauche. Ma main droite a attrapé la lampe de chevet, un lourd pied de bronze. Le geste n’était pas élégant — un réflexe de bête — mais il a porté. Le socle a frappé son poignet un dixième de seconde avant qu’il ne lâche la détente. La balle est partie dans le plafond, dans un bruit de tonnerre muet. Delacroix s’est effondré sur le côté, l’arme glissant sous la commode.
Je me suis jeté sur lui. Le combat n’a duré que quelques secondes — il était plus vieux que moi, moins vif, et la surprise l’avait privé de sa technique. Quand je suis enfin revenu à la conscience du geste, il était face contre terre, les poignets attachés derrière le dos avec le câble de chargeur du téléphone que j’avais arraché de la prise.
Delacroix respirait, groggy, un filet de sang coulant de son arcade sur le plancher de chêne. Je l’ai retourné. Ses yeux ont cligné, cherchant à comprendre.
— Vous êtes fini, ai-je dit.
Il a souri à travers la douleur.
— Qui ça, ma remplaçante ? Vasseur ? Le commandant est aussi propre que moi.
J’ai pris le téléphone portable — pas le jetable, celui chargé d’un numéro que je ne connaissais pas encore par cœur. J’ai traversé la cour en courant vers la maison voisine, celle du viticulteur qui détestait les gendarmes depuis quarante ans. Il m’a ouvert. J’ai demandé trois fois le même numéro avant qu’il ne décroche.
— Ici le lieutenant Mercier, gendarmerie de Dijon. Qui est à l’appareil ?
— Alexandre Moreau. Le domaine Brind’Orient. Le commandant Delacroix est dans ma chambre, ligoté. Il a tiré sur moi. Il a avoué avoir orchestré la mort de mon père. Envoyez des hommes.
J’ai raccroché. Puis je me suis assis sur le seuil du voisin, le cœur au bord des lèvres, et j’ai attendu que la nuit finisse de se déchirer.
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