La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 23: Aftermath of the Betrayal
La sonnerie du téléphone fixe déchira le silence de la cuisine. Alex sursauta, la main encore crispée sur la tasse de café froid qu'il n'avait pas touchée depuis vingt minutes. Il avait laissé Delacroix ligoté dans le salon, le dos contre le radiateur, les poignets serrés par des attaches de câble qu'il avait trouvées dans l'atelier.
— Allô ?
— Moreau ? Ici le capitaine Roussel, gendarmerie de Dijon. On arrive dans dix minutes. Vous êtes seul ?
Alex jeta un coup d'œil vers le salon. Delacroix ne bougeait pas, les yeux fixes, une ecchymose sombre en train de fleurir sur sa pommette.
— Oui. Il est toujours attaché.
— Ne le touchez pas. On s'occupe de tout.
La communication se coupa. Alex reposa le combiné et s'accouda à la table. Les dix minutes qui suivirent furent les plus longues de sa vie. Le vent sifflait dans les volets mal fermés, et chaque craquement de la vieille charpente lui faisait serrer les mâchoires. Il pensa à Léa, à Dijon, à l'hôtel qu'elle lui avait envoyé par message codé. Il pensa au coffre, à ces registres photographiés, au revolver caché quelque part dans les murs — il le savait, il l'avait senti dans l'air quand il avait ouvert le coffre. Mais il n'avait pas cherché.
Il n'avait pas eu le temps.
Les gyrophares bleus balayèrent la façade avant même que le moteur ne s'éteigne. Trois véhicules, huit hommes en tenue d'intervention. Roussel entra le premier — un homme d'une cinquantaine d'années, le visage buriné, les cheveux ras grisonnants. Il serra la main d'Alex sans un sourire.
— Montrez-moi.
Alex le conduisit au salon. Delacroix leva la tête, son regard passant de Roussel à Alex. Il ouvrit la bouche comme pour parler, puis se ravisa.
Roussel ordonna à deux hommes de le relever et de l'emmener. Puis il se tourna vers Alex :
— On va avoir besoin d'une déposition complète. Et j'ai des questions.
— J'ai quelque chose à vous montrer.
Alex sortit son téléphone et ouvrit la galerie. Les photos des registres étaient nettes, bien exposées. Roussel parcourut les images en silence, son visage de marbre se fermant un peu plus chaque seconde.
— Vous êtes au courant que la gendarmerie de Beaune a été saisie de trois plaintes pour tentative d'intimidation contre vous ?
— Oui. Je les ai déposées moi-même.
Roussel se frotta la nuque. Un tic. Il échangea un regard avec sa collègue, une femme aux cheveux noirs tressés, le lieutenant Meyer.
— Le problème, c'est que tout ce que vous me montrez est parfaitement net. Trop net. Et Delacroix n'est pas un simple employé. Il a un casier propre, vingt ans de service.
— Il m'a dit qu'il avait provoqué l'accident de mon père. L'overdose.
Roussel s'immobilisa.
— Il vous a dit ça ?
— Il était armé. Il l'aurait fait aussi, si je ne l'avais pas neutralisé.
Le capitaine le dévisagea longuement. Puis il rangea l'écriture électronique de son relevé, le déplia, le posa sur la table. Sa main ne tremblait pas.
— Votre père n'était pas William Moreau. Il s'appelait François Moreau, né en 1951 à Nuits-Saint-Georges. Il est parti en Angleterre en 1979. Il n'est jamais revenu. C'est exact ?
— Exact.
Quelque chose se fissura dans sa poitrine. Il n'avait jamais appelé son père « William » sauf sur les documents officiels. Personne au domaine ne l'appelait autrement que « Monsieur Moreau » ou « le patron ».
— Vous savez qu'il faisait partie d'un réseau ?
— Je sais ce qu'il m'a légué. Je sais ce que j'ai trouvé ici.
Roussel poussa une seconde feuille vers lui. Une liste de noms, avec des montants en face. Des montants à six chiffres. Au bas de la page, un tampon usé : *Registre des ventes — Domaine Brind'Orient — exercice 1994-1997*. Une écriture fine, penchée à droite, qu'il reconnaissait. C'était celle de son père.
— C'est une de vos pièces à conviction. On l'a trouvée par recoupement, dans les archives de la mairie de Nuits. Une copie, certifiée.
— Je ne comprends pas.
— Quelqu'un au sein du réseau a fait un choix, Alex. Des documents qui ne devaient jamais sortir de la cave sont arrivés chez nous, dans une enveloppe anonyme, il y a trois semaines. Et votre père n'est pas mort d'une overdose. Il est mort étranglé — pas d'alcool, pas de morphine en quantité létale. L'autopsie vient de tomber.
Alex s'assit. La chaise craqua. Le grenier de son crâne se vida.
— Il y a trois semaines, j'étais à Londres.
— Je sais. C'est bien le problème.
Roussel reprit les morceaux, les aligna comme des cartes sur le zinc de la table du commissariat, froissa dans sa main une lettre qu'Alex ne reconnut pas — puis la poussa vers lui.
— Ça, c'est arrivé par fax ce matin.
Une feuille A4, une en-tête de la police judiciaire de Beaune. Un ordre de mission signé par un juge d'instruction, notifiant l'ouverture d'une enquête préliminaire contre la SCI Brind'Orient pour « infractions financières, faux et usage de faux ». Le nom de l'exploitant visé en première ligne, annoté au stylo rouge, était celui d'Alexandre Moreau.
— Je ne suis pas surpris, opina Roussel, mais c'est un problème pour vous. Cette enquête devait rester inconnue jusqu'à ce soir. Quelqu'un dans le système a informé la famille Bouchard plus vite que moi. Vous devenez gênant.
Il y avait un mot dans sa voix qu'Alex n'avait encore jamais entendu chez un homme d'uniforme. De la colère contenue. Une loyauté mal placée.
— Que fait-on ?
— Pour l'instant, on vous planque. Vous entrez dans le programme de protection de témoin dès que vous signez. Vous sortez par derrière.
Alex sentit l'étau se desserrer un peu. Le capitaine était avec lui — du moins pour l'instant. Mais l'idée d'un programme de protection le fit frémir : c'était disparaître, devenir anonyme, troquer la pierre et le vin pour une chambre d'hôtel et un faux nom.
— Et le domaine ?
Roussel pinça les lèvres.
— Le domaine, ce sont vos affaires. Votre nom est dans ce fax. Mais je peux geler l'enquête de Beaune le temps que vous vous caliez. Quatre jours. Je vous en donne quatre.
Alex hocha la tête. Une fenêtre minuscule.
Il signa.
---
La chambre d'hôtel à Dijon sentait le désinfectant et l'eau de javel. Une chambre double, deux lits jumeaux aux draps blancs trop raides, une télévision murale éteinte. Alex avait payé en liquide avec la réserve de son père qu'il gardait dans la poche doublée de son manteau. Roussel lui avait donné un téléphone prépayé et un numéro à composer en cas d'urgence.
Il posa son sac, s'assit au bord du lit et sortit son portable personnel. Une photo de Léa avant qu'elle ne parte — la lumière du matin sur son cou, un sourire prudent. Il écrivit un SMS :
*Je suis en sécurité. Toi ?*
La réponse arriva en vingt secondes.
*Oui. Je veux te voir.*
*Pas encore. Pas ici.*
Il rangea le téléphone et ferma les yeux. Dans la poche de sa veste, le fax du juge pesait comme une brique. Mais il y avait autre chose. Le capitaine avait laissé un dernier dossier avant de lui serrer la main, presque distraitement.
Alex ouvrit la pochette cartonnée. À l'intérieur, une liasse de photographies prises en surveillance — une berline noire, sans plaque arrière, garée près du cimetière de Nuits-Saint-Georges le jour de l'enterrement de son père. À côté de la voiture ; un profil. Un homme en blazer bleu, cheveux courts gris, des lunettes de soleil. La légende en dessous était manuscrite : « Homme de la famille Bouchard. Identifié : Jean-Pierre Bodin, dit "Le Comptable". Dernier signalement : Beaune, il y a deux jours. Ordre d'intervention orale : faites-le taire. »
Le mot pencha un peu dans sa main. Le comptable. Jean-Pierre Bodin. Il fallait garder ça pour lui. Mais il fallait aussi se rendre visible — un peu, juste ce qu'il faut — pour attirer l'attention des chasseurs loin de Léa et des registres.
Il se leva, marcha jusqu'à la fenêtre. La ville s'étalait en contrebas, grise et familière, ses toits de tuiles bourguignonnes luisant sous la pluie fine. Quelque part dans une cave voûtée, sous une colline plantée de vignes mortes, un mur cachait un coffre et une arme à feu.
Il allait devoir y retourner.
Avant, il devait dormir. Il tira les rideaux. La lumière du néon de la rue traversait le tissu d'une lueur orange sale. Il s'allongea sans retirer ses chaussures, les mains croisées derrière la nuque, le plafond blanc défilant au-dessus de lui.
Il ne savait pas pour combien de temps il était en sécurité. Il savait que la cave n'attendrait pas le lever du jour.
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