La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 29: The Search
Le cottage était là, au bout d’un chemin de terre que les ronces mangeaient depuis des années. Alex coupa le moteur de la 4L et resta un instant sans bouger, les mains sur le volant. Derrière le pare-brise, la maison semblait se tasser sous son propre poids, la toiture affaissée, une fenêtre du premier étage béante comme une bouche vide.
Hélène ouvrit sa portière sans attendre. Elle portait un carnet, un appareil photo en bandoulière. Elle avait ce regard insatiable qu’il commençait à connaître — celui de quelqu’un qui cherche et qui a l’habitude de trouver.
« Tu es sûr que personne n’est venu depuis ? » demanda-t-elle.
« Roussel a fait passer ses hommes. Le domaine était scellé pendant des semaines. Personne n’avait de raison de venir jusqu’ici. »
Il avait dit ça pour la rassurer, mais en prononçant les mots, Alex pensa à l’homme qui posait des questions à Nuits-Saint-Georges. Ce type, Marchal, qui s’intéressait de trop près au vallon des Grives. La mise en garde de Léa lui revint, précise et légèrement inquiète.
« On ne traîne pas, dit-il. Une heure, maximum. »
Le bois de la porte était gonflé d’humidité. Alex dut pousser deux fois, l’épaule en avant, avant que les gonds ne cèdent dans un grincement qui résonna dans la pièce unique. Une cuisine-séjour avec une cheminée noircie, une table bancale, deux chaises. La poussière formait un voile uniforme sur chaque surface. L’odeur de moisi et d’abandon collait à la gorge.
Hélène marcha droit vers la cheminée, passa un doigt sur la pierre. « Il entretenait tout un réseau de correspondances administratives. Des lettres types contre le domaine. Toujours la même procédure : dossier ouvert à la préfecture, demandes d’inspection, signalements à la chambre d’agriculture. Tout était légal, méticuleux. »
« Jusqu’au jour où ça ne l’a plus été assez », dit Alex.
Elle sortit son téléphone et photographia les murs nus, les étagères vides. « Il avait une femme. Elle est partie un an avant sa disparition. Sans adresse. Pas d’enfants. Ses collègues disaient qu’il avait changé après son départ, qu’il était devenu obsédé. »
Alex fit le tour de la pièce lentement. Une porte condamnée par une armoire. Il saisit la poignée de l’armoire, tira. Elle glissa avec un grincement métallique — vide, mais couverte de rayures profondes sur le côté, comme si on l’avait déplacée souvent.
Derrière, une porte en chêne clair, minuscule, basse. Hauteur d’enfant. Il l’ouvrit. L’escalier qui descendait était étroit, dallé de pierre, et l’air remontait en bouffées froides chargées d’un remugle de terre.
« Il y a une cave », dit-il.
Hélène le rejoignit, le souffle court. « Les gendarmes l’ont fouillée ? »
« Ils ont regardé, oui. Roussel m’a dit que Belrose vivait comme un moine. Pas de planque évidente. »
Il engagea le premier pas dans l’escalier. La caverne s’ouvrit sous une voûte en berceau, longue de quatre mètres à peine. Des clayettes et des bouteilles poussiéreuses racontaient le rêve d’un homme qui faisait son propre vin — des étiquettes manuscrites au feutre, datées de six à huit ans. Au fond, un petit établissage en chêne. Des outils : un sécateur, des serpes, un vieux palissage.
« Rien que de très innocent », murmura Alex.
« C’est là que tu as tort », répondit Hélène.
Elle était accroupie devant l’établissage. Une des planches du fond dépassait de deux bons centimètres. Elle tira. La planche pivota sur un axe improvisé — une charnière faite d’un clou tordu. Derrière, une niche creusée dans la pierre, protégée par une boîte en fer rouillé. De la longueur d’une main, du genre qui contenait des biscuits anglais.
Elle la sortit, souffla sur le couvercle. L’ouverture résista une seconde, puis céda avec un crissement.
À l’intérieur : trois carnets moleskine noirs, un élastique enserrant le premier, une enveloppe kraft scellée, vierge, et sous le tout, une feuille pliée en quatre.
Hélène sortit la feuille, la déplia avec précaution. Une écriture serrée, régulière, un stylo qui n’avait pas fui. Elle lut en silence, puis tendit la lettre à Alex.
C’était daté du 13 février, quatre jours avant la disparition d’Étienne Belrose.
« Si vous lisez ceci, c’est que je n’ai pas pu la porter moi-même. Je connais le nom des hommes qui dirigent ce réseau depuis l’ombre. Ils ne sont pas au domaine, ils sont plus haut. Je sais aussi ce qu’ils ont fait des corps. »
Alex leva les yeux. « Plus haut que mon père ? »
« Ça, je ne peux pas te le dire », répondit Hélène. « Pas encore. »
L’instant passa. Le premier carnet, au-dessus duquel l’élastique avait laissé une trace blanche, s’ouvrit facilement. La première page était une date : il y avait neuf ans. C’était moins un journal qu’une chronique — des dates, des heures, des numéros de factures, des immatriculations. Belrose avait développé son obsession en méthode.
« Il savait, souffla Alex. Tout. Il notait chaque livraison de nuit, chaque entrée de camion. »
« Il ne savait pas seulement », dit Hélène en feuilletant plus vite. Le deuxième carnet contenait le début d’une comptabilité parallèle, des sommes transitées par le domaine, une liste de noms codés. « Il comprenait. C’était un comptable amateur. Assez bon pour suspecter, assez lucide pour se taire. Jusqu’à ce que les ordres viennent d’en haut. »
Alex tenait encore la lettre. Il retourna la page de l’enveloppe kraft d’une main machinale — l’enveloppe était légère, presque vide. Seulement deux timbres non oblitérés et une adresse, écrite au stylo :Maître Vasseur, 12, rue des Godrans, Dijon. Pas d’indication d’expéditeur.
« Un avocat », dit Alex. « Il allait la poster. Celle-ci, il l’a gardée. »
« Non. » Hélène secoua la tête. « Réfléchis. S’il a caché la lettre avec les carnets, c’est qu’il n’osait pas la confier à la poste. Les hommes de ton père surveillaient les bureaux. La poste, c’était contrôlé. Un avocat à Dijon, c’était l’opposé — anonyme mais sûr. »
Il baissa les yeux sur l’enveloppe, puis sur le troisième carnet. Celui-là ne s’ouvrit pas facilement. Les pages collaient entre elles, une transpiration blanche comme du moisi. Il tourna les premières feuilles froissées, les sépara avec le pouce.
Une écriture plus nerveuse, plus irrégulière. Les paragraphes étaient courts, des fragments. Enfin, au milieu du carnet, une page entière recouverte d’une carte dessinée à la main — le vallon des Grives, la parcelle, les pierres dressées. Et au centre, une croix marquée au stylo rouge. Dessous, une phrase encadrée deux fois :
« Le puits de saint Vincent ne tombe pas du ciel — c’est nous qui l’avons fait tomber d’eux. Personne ne le sait, sauf ceux du haut. »
« Le puits », répéta Alex. Il avait arpenté chaque parcelle du domaine depuis son retour. Il n’y avait pas de puits. « Il parle d’un puits dans le vallon. Je connais chaque mètre de cette parcelle. Il n’y a pas de puits. »
Hélène avait sorti son téléphone. Elle zooma sur la carte, légèrement tremblante. « Regarde la date écrit sous la croix. »
Il regarda.
La date du 17 février. Trois jours après le début du raisin récolté.
Il éleva les yeux vers elle, soudain glacé. « C’est une note posthume. Il l’a écrite avant de mourir. Il savait ce qui allait lui arriver et il a laissé la localisation. »
« Exactement. » Hélène rangea les carnets dans son sac avec un soin de maniaque, l’enveloppe sur le dessus. « On doit faire vérifier ça par la police. Roussel. Tout de suite. »
Mais quelque chose dans la voix d’Alex, puis dans son silence, l’arrêta.
Il fixait la carte, tournant la page dans son esprit. Il connaissait les textes de référence des cépages, l’histoire des prieurés, la toponymie locale. Une chose le dérangeait.
« Hélène, regarde la position des pierres. Elles sont à l’opposé du terrain ce que j’ai arpenté. Regarde comment il dessine le coude du ru. Ça veut dire que le puits n’est pas dans le vallon. »
Il tourna la page à l’envers, la présentant à la lumière si faible du caveau.
« Il regardait la carte dans la direction opposée. Il revenait vers sa cabane, la parcelle à l’est du domaine — le Saint-Vincent, celui que mon père a planté il y a trente ans. Le puits n’est pas dans le vallon des Grives. Il est sous le domaine. Sous la vigne que nous avons vendangée. »
Hélène baissa son appareil photo. « Ce que ça veut dire ? »
« Ça veut dire que toute la réponse est restée plus proche de chez moi que de n’importe où. Sous les pieds de témoins de ma nouvelle cuvée. Et que si Marchal est à Nuits-Saint-Georges, c’est peut-être pour la même chose que nous. »
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