La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 30: The Other Secret
Le matin était encore gris quand Alex poussa la barrière de la parcelle Saint-Vincent. Hélène le suivait à quelques pas, son sac en bandoulière, la carte froissée d'Étienne Belrose entre les mains. La rosée alourdissait l'herbe entre les rangs de vignes neuves, et le sol argileux collait à leurs bottes.
— C'est là, dit-elle en s'arrêtant près d'un cep encore frêle. Le dessin indique le troisième rang depuis le mur Est, à environ vingt mètres du chemin.
Alex scruta la terre. Rien ne distinguait cet endroit du reste de la parcelle. Pas de dépression visible, pas de pierre particulière. Deux mois de travaux de replantation avaient nivelé, labouré, retourné. Si quelque chose avait été enterré ici, les machines l'avaient peut-être déjà déplacé—ou détruit.
— Tu es sûr de vouloir creuser ? demanda Hélène. On pourrait appeler la gendarmerie directement.
— Et leur dire quoi ? Que j'ai trouvé une carte dans une chaumière abandonnée qui indique un puits sous mes vignes ? Il y a un homme qui pose des questions à Nuits-Saint-Georges. S'il arrive avant nous, il ne restera plus rien à découvrir.
Alex déplia la pelle qu'il avait apportée et l'enfonça dans la terre meuble. Le premier coup ne rencontra rien. Le deuxième non plus. Il creusa méthodiquement, pendant qu'Hélène s'accroupissait à la lisière du trou, notant chaque couche de terre dans son carnet.
Après une heure, le fer de la pelle frappa quelque chose de dur. Un son sourd, métallique.
— Là, dit Hélène en se relevant.
Alex écarta la terre à la main. Une plaque de fonte rouillée apparut, aux contours incurvés. Il fallut encore vingt minutes pour dégager suffisamment du pourtour et soulever le couvercle à l'aide d'un levier. L'air qui s'échappa du trou avait l'odeur âcre de la terre profonde, de l'eau stagnante et de quelque chose de plus lourd—quelque chose qu'Alex connaissait depuis trop peu de temps.
Il braqua sa lampe torche dans l'ouverture.
Le puits était sec. C'était cela, la première chose qu'il remarqua : un puits sans eau, ou dont l'eau était depuis longtemps partie. Une corde pourrie pendait contre la paroi, et tout en bas, là où la lumière se perdait, une forme allongée se découpait contre la pierre.
Hélène avait sorti son téléphone.
— Je préviens Roussel, dit-elle avec un calme professionnel qui ne laissa aucune place à l'émotion.
Alex ne répondit pas. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de cette forme en bas. Il savait ce qu'elle était avant même que la lumière ne révèle les contours d'un crâne, le blanc des os partiellement nettoyé par les années.
Les gendarmes arrivèrent en moins de quarante minutes. Roussel en personne, accompagné de deux techniciens en combinaison blanche. Le capitaine s'accroupit près du puits, observa quelques secondes, puis se releva sans un mot.
— Étienne Belrose, je suppose ? demanda-t-il à Alex.
— C'est ce qu'on pense.
— Fermez la parcelle. Je fais venir l'équipe médico-légale de Dijon. Il va falloir être discrets.
— Trop tard pour ça, dit Hélène en rangeant son téléphone. Nous sommes deux, et la nouvelle va se répandre dans le village avant midi.
Roussel lui jeta un regard qu'Alex ne sut pas déchiffrer.
— Madame Deschamps, dit-il. Vous êtes journaliste, et vous n'avez pas encore publié une ligne sur tout ce qui concerne cette affaire. Pourquoi ?
— Parce que tant que je n'ai pas de réponses complètes, je n'ai que des insinuations. Et les insinuations ont déjà tué une fois.
Roussel parut se satisfaire de cette réponse. Il désigna le puits d'un geste du menton.
— Si c'est bien lui, il a disparu en 2017. Soupçonné d'avoir détourné des fonds du domaine. C'est ce que son dossier disait, en tout cas. Une plainte de votre père, si je me souviens bien.
— Mon père a menti, dit Alex.
— Je sais. Mais vous devez savoir que la reconstitution complète de cette affaire va prendre des mois. Les avocats de Jean-Marc Bouchard vont tout contester. L'ADN, la datation, les témoignages.
Roussel hésita, puis ajouta, plus bas :
— Il y a aussi l'autre homme. Celui qui pose des questions à Nuits-Saint-Georges. Le procureur s'intéresse à lui. Il se fait appeler Antoine Marchal, mais ça n'est pas son vrai nom.
— Vous savez qui il est ?
— Pas encore. Mais je sais d'où il vient. Il a été vu à Dijon dans les bureaux du conseil régional, puis au tribunal administratif. Il ne cherche pas le corps de Belrose. Il cherche autre chose.
Le capitaine fut interrompu par l'arrivée des techniciens. Il salua Alex d'un geste sobre et rejoignit son équipe.
Alex et Hélène restèrent à distance, à regarder la procédure. Deux heures plus tard, un des techniciens remonta du puits un sac plastique scellé. Il le tendit à Roussel, qui l'examina puis s'approcha d'eux.
— Vous aviez raison pour le corps. Les papiers sont encore dans la poche de la veste. Portefeuille, carte d'identité, et ceci.
Il sortit du sac une enveloppe plastifiée, usée et tachée par l'humidité, mais encore intacte. L'adresse était rédigée d'une main ferme, en lettres capitales : *Maître Jean-Yves Vasseur, 2 rue des Godrans, Dijon.*
— C'est le brouillon qu'on a trouvé dans sa planque, dit Hélène. Il avait préparé une lettre mais ne l'avait jamais envoyée.
— Cette enveloppe est datée du 14 mars 2017, dit Roussel. Trois jours avant sa disparition. Elle est affranchie, mais elle n'a jamais été postée.
Alex prit l'enveloppe que le capitaine lui tendait, hésitant.
— Vous l'ouvrez, dit Roussel. C'est lui que la lettre concerne. Et vous êtes le propriétaire de cette parcelle, donc de ce qui y a été trouvé.
La lettre, manuscrite, était courte. Trois pages que l'humidité avait rendues difficiles à déchiffrer, mais dont certaines phrases demeuraient parfaitement lisibles.
*Je soussigné, Étienne Belrose, ancien maître de chai du domaine de la Roche et des Grands-Grives, déclare sur l'honneur que...*
Alex parcourut les lignes en silence. Hélène lisait par-dessus son épaule. Ce qu'il découvrit fit monter en lui une colère froide.
Étienne Belrose n'avait pas seulement découvert le blanchiment de l'argent. Il avait aussi trouvé les traces d'un commerce parallèle que les Moreau menaient depuis trois générations : des bouteilles rares, sorties discrètement des caves, vendues à des collectionneurs étrangers sans passe-droit ni déclaration. Les millésimes exceptionnels que le domaine n'avait jamais mis sur le marché ne disparaissaient pas dans la cave familiale. Ils partaient sur des bateaux, vers l'Amérique, l'Asie, un marché noir dont les revenus alimentaient une partie des comptes que son père avait si longtemps prétendu gérer honnêtement.
À la troisième page, la signature d'Étienne, et une formule qui donna à Alex un frisson :
*Si je disparais, dites à quiconque lira ces mots que je n'avais rien à me reprocher. Les hommes qui m'ont tué ne veulent pas de la vérité. Ils veulent les comptes que j'ai remis en sécurité.*
Comptes. Le journal de l'autre cahier. Celui qu'ils n'avaient pas encore trouvé.
Alex rendit la lettre à Roussel.
— Il y a autre chose, dit-il. Dans sa cachette, on a trouvé des registres qui référencent des transactions. Un carnet en particulier, avec des codes. On n'a pas encore compris à quoi ils correspondaient.
Hélène le regarda, surprise.
— Tu ne m'avais pas parlé de ce carnet.
— Je n'étais pas sûr de ce que c'était.
Roussel replaça la lettre dans son sachet.
— Je vais transmettre ceci au procureur. Si Belrose a laissé des comptes quelque part, il faut les trouver avant que celui qui pose des questions à Nuits-Saint-Georges ne le fasse.
Alex regarda le puits dont les techniciens remontaient à présent les os dans des sacs identiques. Un homme avait été jeté là parce qu'il avait voulu dire la vérité. Son propre père avait ordonné cela, ou du moins l'avait laissé faire.
Et maintenant, un inconnu s'intéressait de trop près à la propriété.
Il y avait encore un secret, quelque part. Un secret qui valait la peine de tuer un homme, de détruire une famille. Un secret qu'il lui fallait trouver avant que les autres ne le trouvent.
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