La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 31: The Reply
Le courrier était posé sur le bureau de chêne, entre la machine à café et la pile de factures du nouveau pressoir. Une enveloppe épaisse, crème, au papier filigrané, timbrée de Paris. Pas de logo criard, juste une adresse gravée dans le coin : *Cabinet Verneuil & Associés*, rue Taitbout.
Alex la retourna. L’expéditeur n’était pas Roussel. Pas le procureur. Pas encore.
Il ouvrit l’enveloppe avec le coupe-papier que son père gardait dans le tiroir, celui en argent aux initiales JM entrelacées. À l’intérieur, une lettre dactylossié, deux pages sous en-tête du cabinet, et une copie d’un document plié en trois — un procès-verbal de déclaration, tamponné par un commissaire de police de Nuits-Saint-Georges, daté d’il y a dix-sept ans.
Le nom inscrit en tête : Étienne Belrose.
Alex s’assit. Le soleil d’octobre entrait par la fenêtre de la bibliothèque, dorant les étagères vides où les registres de la maison étaient autrefois rangés. Il posa les yeux sur la lettre du notaire.
> *Cher Monsieur Moreau,* > > *Nous représentons les intérêts de la succession de feu Maître Hubert Levasseur, avocat au barreau de Paris, décédé il y a trois semaines. Avant sa mort, notre client nous a transmis un certain nombre de dossiers relatifs à ses clients français et étrangers, avec pour instruction de procéder à la notification des parties concernées.* > > *Parmi ces documents, figure une déclaration sous serment établie par un certain Étienne Belrose, ancien maître de chai au domaine de la Comté, ainsi qu’un mandat de décaissement désignant le domaine comme bénéficiaire.*
Sous serment. Alex relut les mots. Il respirait lentement, comme on le fait devant une blessure pour ne pas s’évanouir. Il posa la lettre et prit la copie de la déclaration. L’écriture manuscrite d’Étienne Belrose, ou une copie de ses mots recopiés à la machine par quelque greffier. Il commença à lire.
Déclaration d’Étienne Belrose, enregistrée au commissariat de Nuits-Saint-Georges, le 6 avril 2008.
* Je soussigné, Belrose, Étienne Jean, né le 12 novembre 1955 à Beaune, ancien maître de chai du domaine Moreau, déclare sous serment ce qui suit.*
*Depuis plus de quinze ans, le domaine de la Comté — sous la direction successive de Julien Moreau, puis de son fils Alexandre — est le siège d’un trafic parallèle de vins rares. Les registres officiels ne mentionnent qu’une fraction de la production réelle. Le surplus, des bouteilles de grands crus et de millésimes anciens provenant de stocks constitués par achats discrets et par dons forcés de domaines voisins, est stocké dans des caves non déclarées au lieu-dit des Grives et exporté sous couvert de documents falsifiés vers la Suisse, la Grande-Bretagne et les États-Unis.*
Alex s’arrêta. La phrase *dons forcés* lui retourna l’estomac. Il ferma les yeux quelques secondes, puis continua.
*La vente de ces vins est organisée par l’intermédiaire d’un notaire parisien, Maître Hubert Levasseur, qui reçoit les paiements sur des comptes dédiés. 50% de ces sommes sont versés au domaine, 30% au réseau de transporteurs et 20% à Levasseur.* > > *J’ai documenté ce trafic dans des cahiers remis en lieu sûr et je dispose de copies des ordres de transfert et des factures de complaisance.*
La signature. Et plus bas, un tampon du commissariat. Une légalisation. L’ensemble n’avait jamais été transmis à la justice de l’époque. Belrose l’avait enregistré, pourtant — une déclaration. Il voulait une trace. Une trace pour après.
Alex reposa la page. Sa main tremblait légèrement, un résidu des deux mois qui venaient de s’écouler. Il prit le reste du contenu de l’enveloppe. Une autre pièce : une ordonnance de versement, signée de Levasseur, libellant au bénéfice du domaine Moreau un compte de dépôt — somme : deux millions sept cent mille euros. La date de versement : trois semaines après l’enregistrement de la déclaration.
Pas payé. Jamais réclamé. Étienne avait documenté le trafic de Julien Moreau, puis avait tenté de le faire éclater, puis avait disparu dans ce puit sous les vignes. Levasseur avait encaissé sa part sans rien dire, gardant le compte en attente d’instructions qui ne vinrent jamais. Et maintenant Levasseur venait de mourir — et son cabinet, procédurier, scrupuleux, légaliste jusqu’au bout, envoyait la somme aux ayants droit du domaine.
Sans le savoir, ils venaient d’avouer l’existence du trafic.
Alex aurait dû appeler Hélène. Il aurait dû appeler Roussel. Mais le soleil était déjà plus bas, et il y avait dans la bibliothèque la tombe morale de son père, empire de contrebande sous les habits propres d’un vignoble respectable. La lettre de Vasseur, celle qu’ils n’avaient jamais ouverte, reposait dans un coffre de la gendarmerie de Dijon. Les cahiers de Belrose étaient dans des boîtes à Nuits-Saint-Georges. Et deux virgule sept millions d’euros dormaient encore dans un compte parisien en attendant une instruction.
Son téléphone vibra. Léa.
« Alex, il y a un homme qui vient de se présenter au village. Un type de la région, dit-il, de Dijon, de l’administration régionale. Il pose des questions sur les nouveaux propriétaires de Saint-Vincent et sur un puits. Le vieux Maurice me l’a dit au café. Il est passé par ici en début d’après-midi. »
Une goutte de sueur froide lui descendit le long de la colonne. Il regarda la lettre ouverte de Verneuil & Associés, la copie de la déclaration de Belrose, l’ordre de décaissement. Tout était sur son bureau. Tout était dans sa maison. Il se leva, traversa la pièce et tira le rideau sur la cour où deux voitures inconnues étaient garées près du portail de service, discrètes, vides.
« Léa, ne rentre pas directement ici. Va au village, chez les Rousseau, je t’appelle dans dix minutes. » > > « Qu’est-ce qu’il se passe ? » Sa voix était calme, mais il l’entendait respirer vite. > > « Je crois que quelqu’un savait pour les comptes de Levasseur. Quelqu’un qui n’est pas mort avec lui. »
Il raccrocha. Sur son bureau, l’enveloppe de Paris gardait une autre feuille, qu’il n’avait pas lue. Une note manuscrite, écrite à la main, sur papier à en-tête Verneuil :
> *Cher client,* > > *Maître Levasseur avait demandé que le montant ci-joint soit versé à votre domaine ou aux ayants droit de son ancien propriétaire au moment où la production serait relancée. Il nous a également prié de vous informer que les détails exacts de l’opération, notamment les noms des correspondants étrangers, étaient consignés dans un registre conservé dans un coffre. Nous avons été dans l’impossibilité de retrouver ce coffre. Si vous disposez d’un renseignement sur sa localisation ou un inventaire l’identifiant, nous vous serions reconnaissants de nous en informer afin d’activer la procédure.*
Un registre. Dans un coffre. Correspondants étrangers.
Belrose avait écrit : *acounts placed in safety*. Il avait parlé de cahiers en lieu sûr. Et maintenant une notaire de Paris disait que la liste des acheteurs, des acheteurs de vins volés ou obtenus par intimidation, était introuvable — et demandait son aide.
Le 1961. La vente. Le réinvestissement.
L’argent lavé une dernière fois, pour financer la renaissance.
Alex resta un long moment immobile, la lettre du notaire dans une main, le téléphone de Léa dans l’autre, la poussière de vendange suspendue dans la lumière d’octobre. Il pensa à la tombe que le village avait fleurie, à la femme de Belrose à qui il avait offert un poste, aux presses qu’il avait réinstallées en croyant laisser le passé sous le béton d’un puit.
Mais le passé n’était pas dans le puit. Le passé était dans un coffre à Paris. Ou à Genève. Ou sous un nom d’emprunt.
Il composa le numéro d’Hélène.
« Tu avais raison, dit-il dès qu’elle décrocha. Mon père ne lavait pas seulement l’argent. Ils vendaient les bouteilles. La collection entière, exportée, vendue aux enchères de l’ombre, trente ans de rares millésimes passés dans le réseau de Levasseur. Et Levasseur, en mourant, vient de payer les deux virgule sept millions qu’il devait. »
Un silence, puis la voix d’Hélène, précise : « Il faut que tu ailles à Dijon. Avec la lettre. Vasseur doit la voir. C’est la preuve matérielle qu’il manquait. »
« Vasseur a les cahiers. Il a mon rôle à moi. Mais le registre des correspondants, Hélène. S’ils l’obtiennent avant nous… »
« Alors il faut activer l’autre voie. On apporte la lettre au procureur demain matin, et on fait ouvrir le coffre de Levasseur avant que quelqu’un ne le vide. »
Alex regarda par la fenêtre. Quelqu’un marchait le long du chemin de vigne, lentement, les mains dans les poches, s’arrêtant parfois pour examiner le sol. Dans l’ombre portée du cabanon, un homme en blouson sombre, la tête baissée, les yeux vers Saint-Vincent.
« Il est trop tard pour attendre demain », dit Alex.
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