La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 32: The Final Scheme
Le mardi matin, Alex se tenait devant la porte de Maître Vasseur, le procureur de Dijon, avec la lettre scellée de Belrose dans une pochette en plastique transparente. Roussel, son avocat, l'avait accompagné jusqu'au perron de pierre du palais de justice, puis s'était arrêté.
— Vous êtes sûr de vouloir y aller seul ?
— Vous avez fait le travail juridique. Maintenant, c'est une question de confiance. Belrose avait confiance en cet homme. Je dois la lui emprunter.
Roussel avait hoché la tête, sceptique mais solidaire. Ils avaient passé la nuit précédente à reconstituer la chronologie des faits à partir des cahiers trouvés dans le cottage et de la déposition notariée récupérée après la mort de Levasseur. Le puzzle était presque complet : Belrose avait documenté, année après année, les transferts de bouteilles rares vers des collectionneurs étrangers, le plus souvent des Asiatiques et des Américains, avec des factures falsifiées et des rotations de stocks parallèles. Le tout transitait par une société écran basée à Genève, dont le seul but était de blanchir les profits.
Le cabinet du procureur était sombre, haut de plafond, avec des classeurs métalliques fatigués et une odeur de café froid. Vasseur, un homme de soixante ans au visage buriné, écouta Alex sans l'interrompre, les mains croisées sur le buvard.
— Vous avez apporté la lettre ?
Alex la sortit de la pochette et la tendit par-dessus le bureau. Vasseur l'examina sans l'ouvrir, en vérifiant le sceau, les tampons, l'encre.
— On voit qu'il travaillait avec soin, dit-il enfin. Belrose était ici il y a quatre ans, dans cette même pièce. Il m'avait apporté des copies de ses cahiers. Je les ai trouvées convaincantes, mais pas suffisantes, juridiquement. Il lui manquait la chaîne complète. Et moi, il me manquait la volonté politique de poursuivre une famille enracinée dans la région depuis trois générations.
— Et maintenant ?
Vasseur le regarda par-dessus ses lunettes.
— Maintenant, vous me donnez mieux que des copies. Un original de sa main, une déposition notariée, et un corps qui a été caché dans un puits. Plus les aveux implicites contenus dans les registres de Levasseur. C'est une base pour une perquisition.
— Une perquisition ? Sur qui ?
— Sur les avoirs restants de la famille Bouchard. Vous m'avez dit que vous les croyez impliqués dans le projet initial de rachat du domaine, non ? Comme façade pour la société genevoise.
De retour au domaine, la matinée était claire. La vigne rousse luisait sous le premier soleil d'automne. Alex trouva Hélène assise à la longue table de la cuisine avec un café, ses notes étalées autour d'elle, les cheveux en bataille après une nuit de lecture.
— Vasseur a accepté ?
— Il va demander une ordonnance. Il m'a dit de préparer une liste précise des actifs liés aux Bouchard, en m'appuyant sur les cahiers de Belrose.
— Une liste, répéta-t-elle. C'est tout ? On a trouvé un corps, Alex. Un registre de trafic international. Une lettre adressée à un procureur qui n'a jamais été envoyée parce que son auteur a été tué. Et on doit faire une liste ?
— Les Bouchard ne sont pas directement accusés de meurtre. On a des preuves circonstancielles de leur participation au trafic. Et il se trouve qu'ils ont, encore aujourd'hui, la majorité des actions de la Société Moreau Bouchard, cette vieille structure dormante qui possédait les filiales de négoce. Si on peut démontrer que cette structure a servi au trafic, elle tombe dans la succession, et on peut la démanteler.
— C'est trop lent. Le type de la région, Marchal, il rôde. Léa l'a vu hier à Nuits-Saint-Georges, qui posait des questions sur le puits.
— Ce type ne peut rien saisir. Il n'a pas de titre. La propriété est propre.
Hélène le dévisagea, les sourcils froncés.
— Tu es trop confiant. Tu l'as déjà été, et ça t'a coûté cher en cautions et en regards de travers. Le type de Dijon ne s'intéresse pas au puits pour le paysage.
— Alors qu'est-ce qu'il veut ?
— Il cherche le registre des acheteurs. La liste des collectionneurs. S'il est du côté de la loi, il veut coincer les acheteurs. S'il est du côté des acheteurs, il veut effacer les traces.
— Je m'en fiche, qu'il passe. La perquisition va bousculer les Bouchard, et le gêneur va rentrer dans son trou.
À midi, le téléphone d'Alex grésilla. Vasseur était direct, sans préambule.
— J'ai eu mon ordonnance. Les Bouchard, résidence secondaire à Beaune, entrepôt de négoce à Dijon, et leurs comptes. J'y vais à quatorze heures avec deux équipes.
— Je peux venir ?
— Je ne vous le conseille pas. Vous êtes le plaignant. Restez en territoire neutre.
Alex raccrocha, les nerfs à fleur de peau. Il arpenta la cour, puis le chai, incapable de rester en place. Hélène le rejoignit près des foudres de chêne, dans l'obscurité fraîche et la ronce du bourgeon.
— Il y a quelque chose qui cloche, dit-elle à voix basse.
— Tout cloche, Hélène.
— Non. Je parle du type. Marchal. Léa a dit qu'il venait de Dijon. Service régional de l'environnement. Mais le préfet, tu sais qui c'est ?
— Je m'en fiche.
— Le préfet de la Bourgogne-Franche-Comté, c'est Xavier Bouchard. Le cousin d'Henri. Le même homme qui a signé l'arrêté d'extension du domaine, il y a trois ans, juste au moment où ton père vendait deux mille bouteilles de Chambertin 1978 à des acheteurs fantômes.
Alex s'arrêta net. L'air du chai sembla plus lourd.
— Tu es en train de me dire que la « société écran » que Belrose décrivait, elle ne se limitait pas à Genève. Elle passait par l'administration régionale.
— Les Bouchard n'avaient pas besoin d'être discrets. Ils étaient le gars qui tamponne.
Il pensa à Vasseur. Un procureur qui, il y a quatre ans, avait trouvé les preuves de Belrose insuffisantes. Un procureur dont la carrière dépendait de la coopération de l'administration.
— Merde.
Il décrocha son téléphone, composa le numéro direct de Vasseur. Personne. Il laissa un message, puis un deuxième, puis envoya un SMS à Roussel, qui avait accès au personnel du tribunal.
Une heure et demie plus tard, Roussel rappela. Sa voix était tendue, professionnelle.
— La perquisition a eu lieu. Mais il y a un problème.
— Quel genre de problème ?
— L'ordonnance de Vasseur n'a pas été notifiée au greffe compétent. Elle ne couvrait pas l'extension du domaine, ni les actifs de la Société Moreau Bouchard, seulement les résidences.
— Comment ça, ne couvrait pas ? Il l'a dite sienne, il me l'a annoncée à midi.
— Je viens d'avoir le greffe. Le document qu'ils ont reçu ne listait que deux propriétés. Pas la société de négoce, pas les comptes bourguignons. On a perquisitionné une maison de vacances et un garage. Les Bouchard ont déjà appelé leur avocat.
Alex ferma les yeux, s'appuya contre un foudre. Le vin poussa son odeur douce et lourde autour de lui.
— Qui a modifié l'ordonnance ?
— Personne. Elle est partie telle qu'elle a été signée. Vasseur avait la liste complète quand on en a parlé au téléphone, non ?
— Oui. Je la lui ai dictée.
— Alors soit il a fait une erreur, soit quelqu'un d'autre l'a signée à sa place.
Le silence vibra. Alex rouvrit les yeux. Il vit la cave, les bouteilles de fantôme empilées dans l'obscurité, le réseau qui remontait plus haut que son père.
— Vasseur ne signe pas des documents à moitié, dit-il lentement. Il a une réputation de maniaque.
— C'est ce que je lui ai dit, répondit Roussel. Et il m'a répondu qu'il n'avait pas signé. Il a transmis son projet au cabinet du procureur général pour validation, comme le protocole l'exige. Et là-bas, quelqu'un l'a « corrigé ».
Le souffle d'Alex se coinça dans sa gorge.
— Trouvez-moi qui a corrigé.
— J'y travaille. Mais préparez-vous : si le procureur général a reçu une copie de votre lettre, tout peut être neutralisé. Vous avez mouchardé un réseau qui habite peut-être dans les deuxième et troisième étages de la même administration.
Il raccrocha. Hélène, qui avait écouté, s'approcha en touchant son bras.
— L'administration régionale. Il faut que je voie Marchal. Avant qu'il disparaisse.
— Il est un de leurs hommes ?
— Il est peut-être le seul honnête. Ou le contraire. Mais si je lui montre que je connais le lien Bouchard-préfecture, il va réagir. Il va avoir peur ou il va se mettre à parler.
Alex regarda la dernière bouteille de Chambertin sur le muret, intacte depuis des générations. Le vin existait toujours. Le crime aussi. La question n'était plus de savoir qui avait tué Belrose, mais lequel de ceux qui avaient signé l'arrêté avait aussi signé sa mort.
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