La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 33: The Last Debt
L’air de la fin d’après-midi s’était chargé d’électricité. Alex venait de refermer la porte du cellier quand son téléphone vibra. Un numéro masqué. Il décrocha, méfiant.
— Moreau.
— Alexandre. Nous y voilà enfin.
La voix de Vichet, rapide, tendue comme une corde de violoncelle, mais teintée d’une arrogance qu’il connaissait trop bien. La dernière fois qu’il avait entendu cet accent nasillard, c’était dans une salle de conférence à Londres, un autre contrat, une autre époque. Avant le domaine. Avant les corps dans les puits.
— Tu as du culot de m’appeler, dit Alex en enfermant la porte à clé. Tu es le seul homme que tout le monde cherche et tu utilises un téléphone prépayé. C’est presque pathétique.
— J’ai besoin d’argent. Cinq cent mille euros. Espèces. Livrables à un endroit que je choisirai. Tu as vingt-quatre heures.
Alex s’immobilisa. Le ricanement lui écorcha la bouche.
— Tu me fais chanter ? Toi ? Tu as fui le pays avec les comptes de mon père, tu as laissé Hélène et moi nettoyer tes saletés, et tu oses me demander un penny ?
— Ce n’est pas une demande, Alexandre. C’est une transaction. Tu te souviens de la vidéo ? Chez le notaire, il y a des mois. Toi, moi, et le petit arrangement que nous avons conclu concernant les réserves cognitives de la banque. Les enregistrements que tu as « égarés » pour faciliter la vente des actifs de ton père au consommateur final. La loi anglaise qui traite la divulgation d’informations privilégiées comme un crime de cols blancs, pas comme un péché véniel.
Alex sentit son pouls dans ses tempes. La vidéo. Il avait presque réussi à l’oublier, enfouie sous des couches de poussière et de vin. Une réunion banale dans le bureau de Levasseur, où Vichet, encore directeur financier de la Maison Moreau Bouchard, l’avait convaincu de signer une décharge autorisant la réaffectation de fonds de la fondation familiale vers un compte d’investissement offshore. Une signature banale. Un délit banal. Mais filmé. Par Vichet. Comme une assurance.
— Cette vidéo montre une conversation privée, dit Alex. Rien d’illégal.
— Elle montre un haut responsable de la banque Moreau & Associés approuvant le transfert de fonds issus de la vente de vins de collection sans traçabilité documentaire vers une entité panaméenne. Le conseil d’administration de la banque, ta famille, les autorités britanniques de régulation financière : imagine leur réaction. Tu deviens le bouc émissaire parfait. Moi, je disparais dans les Balkans avec un nouveau passeport. Toi, tu perds la banque, le domaine, et peut-être la liberté.
Alex ferma les yeux. Il pensa au squelette d’Étienne Belrose, au regard d’Hélène, aux lettres scellées qu’il devait porter à Dijon. Tout ça pour retomber dans le venin de Vichet.
— Tu n’as plus de réseau, Vichet. Tu es un homme mort qui parle. Même si je te payais, tu ne survivrais pas une semaine.
— C’est possible, répondit Vichet. Mais j’ai décidé de rendre ce voyage plus intéressant. Voici ce que je propose : tu me donnes l’argent, et je te donne quelque chose en échange. Le nom du banquier à Genève qui gérait les comptes offshore de ton père. Celui qui a blanchi près de douze millions d’euros à ton insu, ou presque. Celui que Levasseur appelait « le Suisse » dans ses registres. Tu pourras le traduire en justice, toi, ton procureur de Dijon, et tout votre petit théâtre de justice provinciale.
Le silence s’étira. Dehors, une grive chanta dans la vigne. Alex compta jusqu’à dix.
— Et pourquoi le ferais-tu ? Pourquoi trahir ce banquier ?
— Parce que c’est lui qui m’a dénoncé, dit Vichet, la voix soudain plus basse, presque crachée. Il a livré mon adresse aux autorités suisses pour distraire les enquêteurs de sa propre trace. Il m’a transformé en gibier. Je veux qu’il paie.
Alex réfléchit. Les pièces du puzzle s’assemblaient lentement. Le banquier de Genève était l’extrémité financière du réseau. Le nommer, c’était ouvrir une nouvelle ligne d’enquête. Peut-être la seule capable de remonter jusqu’au préfet de Dijon.
— Tu es prêt à te livrer pour ça ? demanda Alex. À témoigner ?
— Je filme une confession complète, dit Vichet. Je mentionne tout : le blanchiment, les fausses factures, les livraisons de vins volés, ton père, la Bouchard, et le Suisse. Je nomme le banquier de Genève avec son nom, son adresse, ses numéros de compte. Ensuite je me rends à la police à Dijon, d’ici trois jours. Mais je te donne le nom en échange de l’argent, maintenant.
Une confession publique. Un témoignage qui pourrait briser le réseau mieux que toutes les lettres d’un homme mort. Mais à quel prix ? L’argent n’est rien. La vraie monnaie, c’est la vidéo. S’il refuse, Vichet la diffuse et détruit sa réputation et celle de la banque. S’il accepte, il achète le nom d’un complice et offre à Vasseur une source vivante.
— L’argent ne peut pas être versé immédiatement, dit Alex. Les banques sont fermées en France un samedi. Mais je peux te donner une garantie.
— Un paiement électronique par crypto-monnaie, dit Vichet. Ça ne dépend pas des banques.
Alex eut un mauvais goût dans la bouche. La crypto-monnaie pour un homme qui vit dans la peur, c’est de l’humour noir du genre le plus lugubre.
— D’accord. Donne-moi une heure pour trouver un intermédiaire de confiance qui peut convertir une partie du compte de réserve en bitcoin sans éveiller de soupçon. Tu m’enverras un portefeuille numérique.
— Non. Je t’envoie la vidéo en premier. Comme preuve de bonne foi. Je te donne aussi le nom du Suisse dans le corps du même message. Tu vérifies d’abord que ça concerne bien l’affaire Belrose. Ensuite tu paies. C’est ma seule offre.
Avant qu’Alex ne puisse répondre, la tonalité indiqua que Vichet avait raccroché.
Deux minutes plus tard, un message sur une application de messagerie chiffrée. Une pièce jointe vidéo. Et un texte de trois lignes.
Alex ouvrit la vidéo. L’image tremblait. Vichet, le visage fatigué, dans une chambre d’hôtel anonyme, une bouteille de vin presque vide posée devant lui. Il parlait calmement, comme on avoue un péché absous.
« Je m’appelle Thierry Vichet. Pendant douze ans, j’ai dirigé les finances de la Maison Moreau Bouchard. Sous la direction de Paul Moreau, puis de son fils puîné, j’ai participé à un système de blanchiment d’argent et de trafic de vins rares. Ce système impliquait des notaires corrompus, des administrateurs régionaux et des banquiers privés. L’un de ces banquiers est Henri Delacroix, de la banque Delacroix et Fils, à Genève, 12 Quai du Mont-Blanc. C’est Delacroix qui a créé les structures écrans. C’est lui qui a géré les comptes de la fondation de la famille Moreau. C’est lui qui a reçu le produit de la vente des vins volés au château de Clos-Vougeot en 2019. J’ai les relevés. Je les confie à la justice française. »
La vidéo continuait. Vichet détailla les dates, les montants, les coquilles. Puis il se tut, fixa l’objectif un long moment, et ajouta : « Je me constitue prisonnier au commissariat central de Dijon. J’accepte la responsabilité de mes actes. Mais je refuse d’être le seul à payer. »
Le message texte accompagnant la vidéo contenait trois lignes : le nom complet d’Henri Delacroix, son numéro de portable professionnel et le mot de passe de son coffre-fort numérique à la banque cantonale de Genève. Le mot de passe était composé d’une date : celle de la mort d’Alexandre Moreau père. Un mauvais choix familial.
Alex resta immobile, le téléphone dans la main, la confession encore à l’écran. Il se leva, traversa la pièce, regarda par la fenêtre les rangées de vignes léchées par le soleil couchant.
Il appela d’abord Hélène.
— J’ai un nom, dit-il. Henri Delacroix, Genève. Et Vichet a filmé une confession complète. Il se rend à Dijon.
La voix d’Hélène était tendue.
— Alex, as-tu vérifié le compte de réserve ? Le transfert d’argent à Vichet ?
— Pas encore.
— Ne le fais pas, dit-elle. S’il se rend à la police, il n’a plus besoin de ton argent. Il t’a envoyé la confession librement parce qu’il veut se venger de Delacroix. Il utilise ta culpabilité comme monnaie d’échange moral. Garde tes vingt-quatre heures. Donne-lui l’impression d’être en train de négocier. Puis livre le nom et la vidéo à Vasseur sans payer un centime.
— Et s’il diffuse la vidéo de notre réunion chez Levasseur ?
Il y eut un silence.
— Alex, dit Hélène, cette vidéo date d’il y a un an, avant le changement de direction. Elle représente une rencontre entre deux banquiers et un notaire respecté. Même si Vichet la diffuse, elle prouve quoi ? Que tu as discuté de la réaffectation de fonds familiaux ? Les fonds de la fondation étaient à toi, pas à la banque. Tu n’as rien signé de contraire à l’intérêt du domaine. C’est un bluff. Il le sait. La seule chose qu’il a réellement à offrir, c’est Delacroix. Il l’a déjà fait gratuitement.
Alex inspira. Elle avait raison. La peur l’avait aveuglé. La vidéo était une humiliation potentielle, pas une preuve de crime.
Résolu, il composa un autre message. Cette fois à Vichet.
« Vidéo reçue. Transaction confirmée dans deux heures. J’attends tes coordonnées. »
Puis il composa une nouvelle fois, à Vasseur, le procureur de Dijon.
Il colla le nom de Delacroix, le contenu de la confession et annonça qu’il déposait les preuves en main propre le lendemain matin. Il ajouta : « Vichet se rend à Dijon dans trois jours. Soyez prêt. »
La réponse de Vasseur arriva en moins de trois minutes.
« Étrange coïncidence, Monsieur Moreau. Nous avons reçu la déposition d’un homme, ce matin, qui se présente comme ancien comptable de la maison. Il affirme que la justice des hommes est lente, mais que la justice du vin est inexorable. Il a déposé une boîte de documents annotés sous le sceau de la confidentialité. Elle contient le nom qu’on vient de nous transmettre et un passage concernant une dette impayée de 2,7 millions d’euros. La dette du père Belrose. Le compte de réserve de votre banque familiale à Londres est vide à hauteur de ce montant, déplacé par un ordre signé « P.M. » — probablement votre père — à destination de la Banque Delacroix de Genève.
Alex resta pétrifié. L’argent n’était jamais parti d’Angleterre. Il était enfermé dans un coffre suisse sous le nom de son père. La dette était une doublure. Le vin était lui-même la clé. La dernière bouteille de la réserve familiale, celle que son père avait vendue à un millionnaire anonyme avant de mourir, n’avait jamais été livrée. Son frère avait tenté de la retrouver. Le Suisse l’avait peut-être volée.
Il posa le téléphone, sortit dans le crépuscule. La vigne semblait attendre, comme un témoin silencieux et complice. Il pensa à la confession de Vichet, à la mort de Belrose, aux ossements dans le puits, et au crâne de son père, photographié dans les journaux économiques le jour où le tribunal l’avait blanchi.
Un son presque imperceptible le tira de ses pensées. Une moto s’arrêtait sur le chemin de terre au bout du domaine. Le moteur ne coupait pas. Puis il vit la silhouette d’un homme, de taille moyenne, porter un casque intégral. L’homme leva la visière et les regarda fixement, sans bouger. Puis il pointa un doigt vers l’ouest, en direction du bois où se trouvait le domaine clos de la maison Bouchard, et il disparut dans la nuit tombante.
Marchal n’avait pas attendu qu’on le convoque.
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