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La Dette du Vigneron

Lire le chapitre 8: The Letter

Le courrier était posé sur la table de la cuisine, sous une bouteille de vin débouchée que Claire avait dû laisser en partant. Une enveloppe en papier kraft, sans timbre ni adresse, juste le prénom *Alexandre* écrit à la main, d'une écriture appliquée, presque scolaire.

Il la retourna. Rien d'autre.

À l'intérieur, une photographie couleur, brillante, récente. On y voyait Joseph Moreau, son père, attablé dans un restaurant aux dorures criardes, un verre de cognac à la main. En face de lui, un homme massif, le crâne rasé, un sourire de banquier prédateur. Alex reconnut l'arrière-plan : l'hôtel Lisboa, à Macao. Les fenêtres donnaient sur le désordre lumineux des casinos. Il connaissait la photo parce qu'il connaissait l'homme. Tout le monde dans la finance londonienne connaissait Viktor Chang, même si personne ne prononçait son nom sans baisser la voix.

Au dos, au stylo-bille bleu, trois lignes d'une écriture différente, nerveuse, penchée :

*Ton père était un voleur. Mais la dette est à toi.*

*Tu as trois semaines.*

*La cave brûle déjà. La maison peut suivre.*

Alex posa la photo sur la table. Ses doigts tremblaient légèrement. Il compta jusqu'à dix, relut le message, puis sortit son téléphone. Pas de réseau sur le domaine, comme toujours depuis la tempête de la nuit. Il écrasa son poing sur la table, la bouteille tinta.

Claire.

Elle était la seule à avoir une clé de la maison. Elle était peut-être encore là, quelque part, à inspecter les dégâts dans la cour. Il traversa la cuisine, poussa la porte vitrée qui donnait sur la terrasse. Le soleil matinal achevait de brûler les dernières brumes de la nuit. L'odeur de fumée et d'essence rance flottait encore, tenace, accrochée aux pierres.

L'ancienne régisseuse était accroupie près d'une platebande de lavandes, mortes depuis longtemps, qu'elle n'avait jamais pris la peine d'arracher. Elle portait un vieux tablier de toile bleue et tenait encore un sécateur rouillé, comme si tailler des fleurs mortes pouvait réparer quelque chose. Elle ne l'entendit pas venir.

— Vous saviez.

Elle sursauta, se releva trop vite, vacilla sur ses jambes. Son visage était un plâtre gris, les yeux gonflés de fatigue ou de larmes retenues. Elle regarda la photo qu'il brandissait, puis son visage. Elle pâlit encore.

— Où avez-vous trouvé ça ?

— Sur la table de la cuisine. Quelqu'un est entré cette nuit, pendant l'incendie, ou juste après. Ne me dites pas que vous ne savez pas.

Elle détourna le regard, vers la haie de cyprès au bout du jardin, vers le ciel bleu sans un nuage, vers n'importe quoi, sauf lui.

— Personne n'est entré dans la maison, dit-elle enfin. J'ai tout vérifié avant de partir, hier soir.

— Le courrier n'était pas là quand vous êtes partie.

Elle se passa une main sur le visage, un geste de femme épuisée qui tentait de se redresser sur ses appuis.

— Je me suis endormie dans le hangar à matériel, cette nuit, après… après l'incendie. J'avais peur qu'ils reviennent. Alors je ne sais pas tout ce qui s'est passé entre le moment où j'ai quitté la cuisine et quatre heures du matin.

— Je suis désolé, Claire. Mais je n'ai plus le temps d'être délicat. Vous m'avez dit que Vichet vous faisait chanter, que vous aviez été contrainte. Mais vous ne m'avez pas tout dit, n'est-ce pas ? Quand est-ce que ça a commencé ? Quand avez-vous su que mon père blanchissait de l'argent ?

Elle se détourna vers la maison, les épaules tombantes. Un long silence. Le chant d'un merle, quelque part dans les vignes.

— Je l'ai su le jour où j'ai installé le nouveau verrou sur la voûte. Il y a six ans. Votre père pensait que je faisais ça pour lui, que nous étions seuls. Il s'était trompé de seringue cette matinée-là, il avait pris plus d'insuline que d'habitude, et il a dû s'asseoir dans le caveau en attendant que ça passe. Quand je lui ai apporté un verre d'eau, il a sorti ses carnets pour se donner une contenance. Il pensait que j'étais repartie.

Sa voix se craquela, comme vieux bois trop sec.

— Je n'étais pas repartie. J'ai vu les chiffres. Les sociétés des îles Caïmans. Les virements d'un montant de plusieurs centaines de milliers d'euros qui entraient et sortaient sans jamais passer par nos comptes. Votre père faisait transiter l'argent sale de Viktor Chang par nos vignobles.

Alex ferma les yeux une seconde. Le vin. Le vin avait toujours été la meilleure excuse.

— Et vous n'avez rien dit. Vous n'êtes pas allée voir la police.

Elle rit, un petit rire sec, sans joie.

— Et ensuite ? Vous connaissez la place que j'occupe. Une femme en fin de carrière, veuve, avec une fille à charge. J'ai vu ce qu'il était advenu d'Étienne Belrose, qui, lui, avait parlé. J'ai vu votre père, après la dispute, ressembler à un homme condamné. J'ai compris que si je parlais, j'aurais le même sort. Ou pire, ma fille.

Alex avala une bouffée d'air vicié. La photo de Macao, il la serrait encore si fort dans sa main que le papier commençait à se plier.

— Mon père a-t-il tué Belrose ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas. Mais il savait qui l'avait tué. Il me l'a dit, une fois, ivre, un soir de novembre. Il a dit qu'il avait signé la mort de son meilleur homme en fermant les yeux sur des chiffres qu'il aurait dû dénoncer. Il disait cela comme on parle d'un accident de voiture. Ce n'était pas du regret. C'était de la terreur.

— Et Vichet ?

Claire se tourna vers lui, et pour la première fois, une lueur de colère vraie brilla dans ses yeux fatigués.

— Vichet n'est qu'un courrier. Il fait le relais. L'intermédiaire à Dijon qui tient nos registres de production parallèlement aux chiffres officiels. Mais il ne décide de rien. Il exécute les ordres de Chang.

— Et maintenant, on me donne trois semaines pour rembourser une dette qui remonte à mon père. Chang pense que je vais me coucher comme les autres.

— Vous n'avez pas encore compris, Alexandre ? Le papier que Vichet vous a montré, le contrat de vente à prix fixe qui court jusqu'à la fin de l'hiver ? Le détail de la production annuelle qui disparaît dans une société coquille ? Ce n'est pas pour vous voler vos bouteilles. C'est pour vous montrer que tout est déjà arrangé. Votre père a vendu votre héritage bien avant de mourir. Le domaine, les bâtiments, les vignes, la réputation… tout était déjà hypothéqué. La seule question qui se pose maintenant, c'est de savoir si vous voulez faire les comptes de votre vivant, ou mourir en essayant.

La photographie froissée glissa des doigts d'Alex et tomba dans la terre sèche de la platebande. Il ne la ramassa pas.

— Où est le corps d'Étienne ? demanda-t-il.

Claire le regarda longuement. Ses yeux gris s'humidifièrent. Elle semblait si vieille, si immense, perdue entre ces vignes qu'elle avait servies toute sa vie.

— Posez cette question au frère qui se cache derrière notre surveillance, si jamais vous le croisez. Il sera plus prompt que moi à vous répondre. Parce qu'il croit déjà que vous en savez davantage. Et que si la cave a brûlé, c'est qu'il désespère d'obtenir une réponse par la parole.

Le vent se leva soudain, soulevant un nuage de cendres légères des décombres de la cuverie. Alex recula, les mains vides.

Il n'avait pas remarqué que, dans sa chute, la photo s'était retournée. Le visage de son père, banal, attablé face à un criminel. Trois semaines. Il en avait déjà perdu une, à remuer la terre des fausses pistes.

Il rentra dans la maison, monta à l'étage, ouvrit le tiroir du secrétaire où il serrait depuis le matin les clés de la voûte.

Il avait besoin de revoir ces carnets. Et cette fois, il saurait lire entre les lignes.