La Digue
Lire le chapitre 15: The Broadcast Sneak
Le drone tanguait sous les rafales, le rotor arrière émettait un grésillement inquiétant. Anya le tenait d’une main, de l’autre elle tirait Finn contre la paroi de béton de l’antenne — un pylône massif qui montait vers un ciel livide, hérissé de paraboles et de capteurs morts.
— Tu as un plan, ou c’est encore de l’improvisation ? demanda-t-elle.
— L’improvisation, c’est mon plan.
Elle ricana, essuya la suie sur sa joue. Ses yeux allaient du pylône aux faisceaux des gardes qui balayaient les quais en contrebas. La sirène de la tour n’avait pas cessé depuis leur échappée. Dans la brume, les projecteurs dessinaient des colonnes de lumière pâle.
— L’entrée de service est derrière le transformateur, dit Finn en pointant une structure métallique rouillée à vingt mètres. Il y a une grille d’aération large d’un mètre cinquante. Elle donne dans le local technique du troisième sous-sol.
— Et la sécurité ?
— Deux rotations de ronde, dix minutes d’intervalle. Le local est vidé-surveillé, mais la caméra a un angle mort près du conduit.
Anya sortit un outil de sa poche — une pince à long bec, ternie. Elle la lui tendit.
— Alors vas-y. Moi je m’occupe du drone et des chiens là-haut.
Finn la regarda. Il voulait lui demander pourquoi elle était là, pourquoi elle le tirait de chaque piège, quel « service » elle comptait lui faire payer. Mais le temps filait comme l’eau entre des doigts. La marée montait.
Il traversa le no man’s land en courant en crabe, dos au mur. Le gravier crissait sous ses semelles. Il atteignit le transformateur, se plaqua contre la tôle, retint son souffle. Une torche perça la brume à gauche. Il compta, les doigts crispés sur la pince. Le faisceau hésita, puis s’éloigna.
La grille céda au troisième tour de poignet — rouille et vétusté, la haute zone économisait sur tout ce qu’on ne voyait pas. Il se glissa dans le conduit. Le métal était froid, graisseux. Il rampa trente secondes, les coudes contre les parois, puis tomba dans un local enfoui sous une voûte de câbles.
La salle des émetteurs ressemblait à un cœur malade qu’on aurait maintenu en vie artificiellement. Des baies de serveurs s’alignaient à perte de vue, certaines noyées dans des flaques qui montaient des gaines immergées. Le sol était glissant. Des voyants clignotaient en rouge et vert dans l’obscurité, comme des lucioles fiévreuses.
Finn visa la baie principale — un monolithe de verre et de métal, coiffé d’un écran qui affichait un cadran en berne. Il sortit le lecteur à mémoire que lui avait confié Chen, la clé que lui avait donnée Danny, et le câble que sa mère avait eu le temps de lui tresser de données. Trois fragments d’une vérité qu’il devait assembler seul.
Le port d’accès principal était scellé. Mais l’accès de maintenance, lui, refusait toujours une signature manuelle. Il inséra la clé de Danny. La lumière passa de rouge à verte.
— Allez, murmura-t-il. Parle-moi, vieux.
L’écran s’illumina. Les menus défilèrent, rédigés dans un anglais technique qu’il avait appris sur les eaux, à force de réparer des turbines à moitié noyées. Il navigua vers le système de diffusion public. Un champ s’ouvrit : *Message en attente de transmission.*
Il engagea la séquence. Des données de la clé de la mère commencèrent à se projeter en bas de l’écran : relevés hydrauliques, plans de vannes, codes d’urgence falsifiés, signatures d’officiels du Conseil Fluvial. Et au centre — un nom de code. *PROJET MARÉE BASSE.*
Finn ne comprit pas tout. Mais il comprit l’essentiel. Le district de Lowgate n’était pas collatéral. Il était la cible. Les vannes ne protégeaient plus la ville — elles la purgeraient.
Il enfonça le bouton d’upload.
La salle s’assombrit.
Un service de sécurité entra — pas des gardes en treillis, mais deux hommes en combinaisons grises furtives, l’arme silencieuse déjà dégainée. Le premier tira dans la baie au-dessus de sa tête. Le plexiglas explosa. Finn s’aplatit derrière le rack, le lecteur encore branché.
— Coupe-le, dit une voix métallique dans son oreillette, venue des haut-parleurs. Tu crois qu’on ne surveille pas nos propres serveurs ?
Finn chercha du regard une issue. La porte était condamnée, les conduits trop étroits pour y retourner. Il vit la jauge de progression à l’écran de sa montre : 47 %.
— J’ai un réseau public qui va s’ouvrir dans moins de trois minutes, dit Finn, la voix presque calme. Vous voulez que le district entier voie vos petits projets ?
L’homme gris avança, calme, sûr de lui. Trop sûr.
— Tu crois que le réseau public te laisserait passer ? On filtre ce pylône depuis la mer. Toute transmission sortante est contrée.
47 %. Le compte à rebours clignotait.
Finn fit un choix. Il arracha le câble de liaison principale et le brancha dans le second port, le port à l’accès marqué *REDONDANCE* — le serveur fantôme. Un geste que sa mère lui avait appris, un secret que Danny avait dû partager dans un code qu’il ne déchiffrait que maintenant. *Mesure le niveau, pas la vanne.* Chen avait adapté la phrase, mais elle restait vraie : il fallait inonder la vérité à plusieurs endroits à la fois.
— Backup sélectif, dit-il tout fort, assez haut pour que l’homme gris comprenne.
— Quoi ?
— C’est simple. Je n’upload pas sur le public. Je duplicate sur les serveurs privés du barrage. Les mêmes hommes qui possèdent vos codes, je leur envoie leurs propres secrets.
Les yeux de l’homme gris se plissèrent. Il fit un geste de la main à son partenaire, qui contourna le rack par la gauche.
— Tu viens de signer ta mort, Delaney. On a beaucoup de cellules insonorisées là-dessous. Et en attendant, on a déjà ta sœur.
Il savait son nom. Il savait pour Tess.
La transmission de secours mordit le réseau à 63 %. Suffisant ? L’écran afficha : *COPIÉ. SERVEUR CIBLE : “POINT FOU”*. Le nom de code fit sursauter Finn. La mère de Tess — sa mère — l’utilisait pour ses archives plus secrètes. Le serveur vivait enterré quelque part dans la zone inondée, hors grille officielle, hors surveillance.
Finn retira la clé du port et la glissa dans sa bouche, sous la langue, un vieux truc que les mécanos faisaient avec les visses qu’on ne voulait pas perdre.
— Elle ne s’appelle pas sœur, dit-il. Elle s’appelle Tess. Et vous ne toucherez plus personne.
L’homme gris rit, résonnant dans le local vide.
— Ça, c’est déjà réglé. La levée, c’est pour demain à six heures. Ta Tess est déjà en route vers un endroit que tu ne trouveras jamais. Et toi, mon ami, tu resteras ici à écouter l’eau monter avec les morts de Lowgate.
Finn sourit. Il venait de comprendre ce que signifiait le nom de code que ses parents avaient choisi pour leur réseau secret : quelques fichiers solitaires dans un serveur ignoré de tous.
— Tu te trompes, dit-il. Je ne reste pas ici.
Et il tendit le bras vers le panneau d’alarme incendie, qu’il fit exploser d’un coup de pouce.
Le local entier s’emplit d’une brume blanche, aveuglante, d’un chuintement sourd qui couvrit les cris. Les deux hommes gris perdirent trois secondes à chercher leur chemin dans le nuage. Trois secondes, c’était ce que Finn avait jamais eu de marge, toute sa vie, des vannes étroites aux évacuations furtives.
Il fonça vers le conduit d’aération, remonta, traversa la grille, sauta dans l’eau glacée du canal qui longeait la tour. Derrière lui, la brume continuait à s’élever, blanche contre le ciel noir. Et quelque part, à des kilomètres, dans un serveur enterré sous l’eau sale du fleuve, une vérité commençait à vibrer d’une vie propre, hors de portée des saboteurs.
Anya le repêcha sur une plateforme de service, le drone bourdonnant au-dessus comme un moineau inquiet.
— Alors ?
— C’est pire que ce qu’on pensait. Ils ne sacrifient pas le quartier pour sauver les autres. *Ils le gardent pour se sauver eux-mêmes.*
— Et maintenant ?
Finn respira un grand coup, recracha de l’eau de ligne noire.
— Maintenant, il faut que je trouve où ils ont emmené Tess avant six heures.
Son regard remonta la ligne des quais, vers la haute silhouette du barrage — une barre métallique qui lui paraissait soudain moins comme un mur que comme une trappe prête à se refermer sur tout ce qu’il aimait.
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