La Digue
Lire le chapitre 16: The Death of Truth
Les couloirs de la tour vibraient encore des derniers échos de l'alarme, mais Finn ne les entendait plus. Il ne voyait que la console, l'écran, l'icône de téléchargement qui se figeait, puis se brisait en un millier d'éclats gris.
« Transfert interrompu. Fichier source corrompu. »
Le haut-zone avait coupé le réseau public. Il avait tué la vérité avant qu'elle naisse.
— Ils l'ont effacé, murmura Anya derrière lui, les yeux fixés sur le moniteur mort.
Finn resta silencieux. Ses doigts couraient encore sur le clavier, cherchant une trace, un fragment, une copie fantôme. Rien. Le serveur public avait été purgé en moins de quatre secondes. Les gardes arrivaient déjà par l'escalier nord, leurs bottes martelant la tôle.
Mais quelque part, dans les entrailles oubliées du réseau, un serveur dormait. POINT FOU. Sa mère l'avait nommé ainsi, un code privé qu'elle avait enfoui sous les décombres numériques de l'ancien Londres. L'information y restait vivante, inerte, silencieuse.
— Ils vont nous prendre, dit Anya. Il faut bouger.
Finn ne bougea pas. Il pensait à Tess. Aux mains des sécurités. À Lowgate, qui serait noyée dans quelques heures. Au prix du silence.
Le communicateur mural cracha une voix claire, impersonnelle, hautaine.
« Finn Delaney. Nous avons Tess Mercer. Nous savons ce que vous avez tenté de faire, et nous savons ce que vous savez encore. Si vous vous rendez maintenant, si vous divulguez l'emplacement de votre sauvegarde secondaire, elle restera vivante. Et vous aussi. »
Le silence tomba comme une dalle.
— C'est lui, souffla Finn. L'officiel. Celui qui a ordonné l'évacuation de la tour.
Il regarda Anya. Elle secoua la tête lentement.
— Vous ne lui faites pas confiance. Il le fallait. C'était peut-être faux. Le plan était peut-être un mensonge, la carte, les données peut-être falsifiées — mais Tess était réelle, son sang était réel, son souffle était réel.
Finn approcha sa bouche du micro.
— Comment je sais que vous la détenez encore ? Proof. Apportez sa voix.
Un temps. Des murmures étouffés. Puis une porte grinça, et Tess, faible, haletante :
— Finn… ne viens pas me chercher. S'il te plaît…
Le silence se fit dans la tour, dehors, dans le clapot des vagues contre la structure. Tout était suspendu à ce souffle.
— Négociation, dit Finn lentement, en pesant chaque mot pour la première fois contre le poids de la vie réelle. J'ai une copie vivante de vos données. Je vous donne l'adresse du serveur. Vous me donnez Tess, un passage sûr vers la zone basse, et nous n'évoquons plus cette affaire. Aucune diffusion publique. L'accord est simple.
La voix revint, plus doucereuse encore, comme si le mal avait appris à sourire.
« Accord accepté. La jeune femme sera relâchée à la barrière du sluice ouest dans une heure. En échange, vous transmettez l'emplacement du serveur depuis la même console, dans quinze minutes. Vous et votre comparse recevrez une laissez-passer temporaire signalée par un code vert pour traverser les zones. »
Finn regarda Anya. Elle lui rendit son regard, sans dire un mot. Elle savait, l'un et l'autre, que POINT FOU était la seule épée qui restait contre la noyade de Lowgate. La rendre, c'était remettre le couteau entre les mains du bourreau et demander miséricorde.
Mais Tess. Tess.
— Anya, prends la console. Je dicte.
Elle s'assit, les doigts suspendus au-dessus du clavier.
— Tu sais ce que tu perds ? demanda-t-elle doucement.
— Oui.
— Tu sais que ce serveur ne pourra pas être monté en une semaine ? Il sera épinglé, traqué, éventré en quelques minutes après que tu auras envoyé son adresse.
— Je sais.
Finn récita les coordonnées, dix groupes chiffrés. Les transmissions s'envolèrent, silencieuses, précises, assassines.
Réponse immédiate : « Vérification. Confirmation. Accord conclu. Rendez-vous à l'ouverture du sluice. »
Les gardes dans l'escalier cessèrent soudain de tirer vers la porte. Ordres reçus. Le silence redevint presque paisible, celui d'une trêve brève comme un clignement.
Finn prit le chemin de la sortie. Il ne courait pas, il marchait, comme si chaque pas creusait un trou plus profond dans sa poitrine. Anya le suivit sans poser de question.
À l'ouverture du sluice ouest, sous le froid humide des machines géantes, Tess attendait, adossée à un conteneur rouillé, pâle mais droite. Ses yeux s'éclairèrent à la vue de Finn, puis s'assombrirent quand elle l'observa avancer, dépouillé, blessé, vidé de quelque chose de plus lourd que du sang.
Il l'enlaça. Elle tremblait. Lui aussi.
— C'est fini, dit-il. On rentre.
Un garde lui tendit un badge vert. Il le saisit sans même le regarder. Derrière lui, le haut-parleur du poste de contrôle grésilla et relâcha une phrase anonyme, comme un jeton tombé dans un parcmètre :
« La synchronisation du plan est avancée. Validation des vannes dans douze heures. Toutes les secteurs concernées recevront le protocole "Peste Brume". »
Finn s'arrêta net. Il connaissait ces deux mots. Le protocole "Peste Brume" : la dispersion d'un agent scénarisé pour vider la zone de son vivant avant la montée des eaux. Lowgate n'aurait pas quelques heures pour être sauvée. Elle aurait douze heures pour mourir.
Il serra Tess contre lui et regarda le mur, la ligne d'horizon sale, les lumières lointaines de la Cité.
POINT FOU était mort. Lowgate était vivante encore — pour onze heures et quarante-cinq minutes.
Il ferma les yeux. Une démangeaison au bout de son bras, là où s'entrelaçaient des lignes bleues d'encre ancienne, la carte qu'il avait tracée et retracée des centaines de nuits. Une carte trouée par endroits, déchirée, mais qui savait encore certaines choses. Certaines portes oubliées. Certaines vannes jamais nommées.
Il ouvrit les yeux.
— Anya. Trouve-moi une barque, une vraie, pas un drone. On rentre à Lowgate par l'eau. Cette fois, je veux compter les niveaux de l'ancienne carte, pas demander à l'officiel où est la vanne.
Il se mit en marche. Tess titubait à ses côtés, mais il la soutenait, et l'eau qui frappait la coque la plus proche semblait déjà murmurer un autre chemin.
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