La Digue
Lire le chapitre 17: The Chart of Regrets
La pluie avait cessé, mais l’air restait lourd, chargé de sel et de fioul. Finn accosta sa barque contre l’ancien arrêt de bus, dont le toit émergeait à peine de l’eau sombre. Lowgate s’étendait devant lui, un archipel de toits et de passerelles branlantes, de fenêtres condamnées où séchaient des filets. Des gens vaquaient, rechargeaient des batteries solaires, raccommodaient des voiles. Ils le regardaient passer, certains le saluaient d’un signe de tête. Ils ne savaient pas. Pas encore.
Il sauta sur le ponton principal, ses bottes claquant sur le bois humide. Margot, la vieille revendeuse de conserves, le héla depuis son étal improvisé.
— Finn ! On t’a pas vu depuis deux jours. T’as une tête de noyé.
Il s’arrêta, la regarda. Elle avait soixante ans, des mains calleuses, un regard qui avait vu trop de crues. Il voulut lui dire que dans douze heures, l’eau monterait au-dessus de son toit, que les vannes de l’écluse nord s’ouvriraient sur ordre du haut-zone, que tout ça ne serait plus que débris. Mais les mots restèrent coincés.
— Il faut rassembler les gens, Margot. Tout le monde. Sur la place du Marché.
Elle plissa les yeux.
— Quelle heure il est ?
— Maintenant. Tout de suite.
Elle ne demanda pas pourquoi. Peut-être avait-elle vu dans sa voix quelque chose qui ne supportait pas la question. Elle hocha la tête et partit, ses semelles épaisses écrasant les planches.
Finn marcha vers la place du Marché, l’ancien parking souterrain dont on avait arraché le toit, transformé en espace commun. Des pêcheurs réparaient leurs filets, des enfants couraient entre les jambes des adultes. Il grimpa sur la caisse renversée qui servait de tribune improvisée.
— Écoutez-moi ! cria-t-il.
Les têtes se tournèrent. Une cinquantaine de personnes, puis une centaine. Margot avait fait son travail, et la rumeur s’étendait plus vite que lui.
— Demain, à six heures, les vannes de l’écluse nord s’ouvriront. Pas une crue naturelle. Une décision. Ils vont noyer Lowgate pour sauver le centre financier.
Un silence. Puis un homme, grand, maigre, un ancien marin nommé Elias, cracha dans l’eau.
— Tu délires, Finn. Les vannes sont contrôlées par le Tide Wall central. Elles ne s’ouvrent que si le niveau dépasse le seuil.
— Elles ont modifié le protocole. J’ai vu les documents. J’ai travaillé avec un homme qui a conçu le système. La séquence “Peste Brume” vide les zones basses avant l’ouverture. Ensuite, ils ferment tout. Nous serons sous dix mètres d’eau.
Des murmures. Une femme, son bébé dans les bras, s’avança.
— Et on fait quoi ? On évacue ? On va où ? Chaque zone basse est déjà surpeuplée. Le haut-zone ne nous laissera jamais entrer.
— Il faut évacuer vers les zones moyennes, les quais surélevés, répondit Finn. Prendre ce qu’on peut, monter sur les toits les plus hauts si nécessaire. Mais il faut partir.
— Partir ? ricana Elias. Tu veux qu’on abandonne nos maisons, nos bateaux, nos outils ? Sur la foi de quoi ? D’une théorie ? Le Tide Wall tient depuis vingt ans.
— Pas par choix. Par intérêt. Ils ont décidé que notre district était sacrifiable. Nous sommes le bouclier qui protège leurs tours de verre.
Les gens échangèrent des regards. Certains semblaient ébranlés. D’autres, comme Elias, croisaient les bras, butés.
— Et toi ? demanda une vieille femme. Tu pars ?
Finn hésita. La question le frappa plus fort qu’il ne l’avait prévu. Tess était en sécurité quelque part, faible mais vivante. Il aurait pu la rejoindre, fuir ensemble vers le sud, vers les terres hautes de l’est. Mais il voyait les visages autour de lui. Des gens qui avaient partagé l’eau avec lui pendant vingt ans.
— Non. Je reste. Je vais trouver un moyen d’empêcher les vannes de s’ouvrir, ou de détourner le flux. Mais je ne peux pas faire ça seul. Et je ne peux pas vous laisser ici sans savoir.
Un long silence. Puis une fille d’à peine dix-sept ans, cheveux ras, vêtue d’une veste de sauvetage usée, leva la main.
— Qu’est-ce que tu proposes, exactement ?
Finn déroula une carte sur la caisse, une vieille carte plastifiée, à moitié déchirée, aux bords rongés par l’eau. Les gens se pressèrent autour.
— Avant la construction du Tide Wall, il y avait un réseau d’écluses secondaires, ici, sur le bras est de la Tamise. Elles servaient à réguler les crues anciennes. Mon père travaillait dessus. Quand ils ont construit le mur principal, ils ont jugé ces écluses obsolètes. Ils les ont scellées, abandonnées.
— Et alors ? demanda Elias.
— Les plans officiels disaient qu’elles étaient devenues inutilisables. Mais ce matin, j’ai retrouvé cette carte, et j’ai étudié les marques de mon père. Regardez.
Il posa son doigt sur un point précis, à l’est de Lowgate, à la limite de la zone industrielle immergée.
— Il y a un second jeu de vannes, ici, à l’embouchure du vieux canal de drainage. Il a été conçu pour ouvrir en dernier recours, selon un système hydraulique indépendant. Si on parvient à les ouvrir avant que les vannes principales ne se déclenchent, l’eau sera déviée vers le bassin est, loin des habitations principales.
Un murmure parcourut l’assistance.
— C’est une ruine, objecta Elias. Ça fait vingt ans que personne n’est allé dans ce secteur. La structure est peut-être effondrée.
— C’est possible, admit Finn. Mais mon père m’a raconté comment les ingénieurs avaient conçu ce système. Ils avaient prévu une panne totale des vannes principales. Ce canal était leur assurance. Si les marques sur cette carte sont les siennes, il existe une chambre de contrôle accessible par un tunnel submergé, ici.
Il traça une ligne estompée vers l’aval, là où la vieille carte ne montrait plus que des taches d’humidité et des déchirures.
— La question, c’est pas de savoir si c’est possible. La question, c’est de savoir si on a le temps.
— Douze heures, dit doucement Margot. Ça passe vite.
Finn replia la carte avec soin.
— Il me faut une équipe. Trois, quatre personnes. Des gens qui connaissent l’eau, qui savent plonger, qui savent se battre s’il le faut. Je ne sais pas ce qui nous attend là-bas. Mais je sais ce qui nous attend ici si on reste les bras croisés.
Une main se leva. Puis une autre. Elias hésita, puis se racla la gorge.
— J’ai plongé dans pire que ça pour moins d’argent. Je viens.
La jeune fille au crâne rasé s’avança aussi.
— Moi aussi. Je connais le secteur est. J’ai grandi sur les épaves.
Finn les regarda, sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine. Ce n’était pas de l’espoir, pas exactement. Plutôt une forme d’apaisement, comme si le fait de choisir de se battre, même contre une évidence, donnait un sens à ses dernières heures.
Il rangea la carte dans sa veste imperméable, près de la clé de sauvetage de Danny. La phrase revint, précise, presque audible : *Mesure le niveau, pas la vanne.* Il avait cru comprendre qu’elle parlait du serveur, de la preuve. Mais maintenant, en fixant les marques que son père avait laissées, il se demandait si elle avait toujours eu un autre sens. Pas la vanne principale. Le niveau, ici, c’était quoi ? La hauteur de l’eau ? Le point de rupture ?
Il regarda Elias, puis la fille, puis les autres qui commençaient à murmurer entre eux, à sortir leurs outils, à se préparer.
— On part dans une heure, dit-il. Préparez les lampes, les cordes, tout ce qui peut servir.
— Et ceux qui ne viennent pas ? demanda Margot.
Finn se tourna vers la place, vers les visages perplexes, inquiets, parfois méprisants.
— Ceux qui veulent évacuer peuvent partir. Ceux qui veulent rester… je leur dirai ce qu’on a trouvé, quand on l’aura trouvé.
Il n’ajouta pas *si on le trouve*. Il n’en avait pas besoin.
Une heure plus tard, ils étaient quatre dans la barque de Finn — lui, Elias, la fille qui se présenta comme Nadia, et un ancien électricien nommé Sal, un homme taciturne aux doigts éternellement tachés de cambouis. La nuit tombait déjà, et le vent fraîchissait, soulevant des embruns qui piquaient les yeux.
La barque glissa entre les épaves du secteur est, là où la ville se délitait en carcasses rouillées, en mâts brisés, en pontons colonisés par les algues. Finn tenait la carte contre le gouvernail, la lampe frontale éclairant les traits effacés par l’eau. Il guidait par repère : une cheminée effondrée, une grue renversée qui pointait vers le ciel comme un doigt d’accusation.
— C’est là, murmura-t-il soudain.
Il coupa le moteur. Devant eux, à moitié engloutie par une eau verdâtre, une construction de béton s’élevait à peine au-dessus de la surface. Une porte d’acier, rongée par la rouille, portait encore un symbole peint — un losange jaune, presque effacé.
— Le marqueur des vannes secondaires, souffla Finn. On l’a trouvé.
Il coupa le moteur. Devant eux, à moitié engloutie par une eau verdâtre, une construction de béton s’élevait à peine au-dessus de la surface.
Elias siffla.
— On aurait pu passer là cent fois sans le voir.
— Exactement, répondit Finn. C’est le principe.
Il rangea la carte dans sa veste, puis se tourna vers les trois autres. Leurs visages étaient des taches claires dans l’obscurité, tendus, déterminés.
— On descend à l’intérieur. Darius, l’électricien, prépare les feux. Nadia, tu assures les lignes de vie.
— Et toi ? demanda Nadia.
Finn regarda l’eau sombre, sa surface à peine ridée par le vent. Quelque part sous cette surface, vingt ans d’abandon, de silence, de plan. Il pensa à Tess, blessée, quelque part ailleurs, à Danny, mort pour une clé et une phrase, à Anya, dont il ne comprenait toujours pas les raisons.
— Moi, je vais ouvrir la vanne.
Il saisit sa lampe, ajusta son masque de plongée, et plongea dans l’eau noire.
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