La Digue
Lire le chapitre 18: The Resistance Forms
La pluie tombait drue sur les toits de tôle ondulée du hangar aux bateaux, tambourinant comme un roulement de guerre. Finn se tenait au centre, les pieds dans une flaque d’eau saumâtre, et regardait les visages qui l’entouraient. Ils étaient une trentaine, peut-être quarante. Des boatmen aux mains calleuses, des plongeuses de récupération, quelques anciens du chantier naval, et même deux adolescents avec des fusils à harpon volés dans un dépôt de la zone moyenne.
« On est morts si on reste, dit-il. On est morts si on part sans rien faire. Alors on va ouvrir cette vieille porte, et on va la faire ouvrir à notre manière. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Quelqu’un cracha dans l’eau. Une femme, la cinquantaine, aux cheveux gris tressés serrés contre le crâne, leva la main. Elle s’appelait Marlow. Elle avait perdu deux frères dans l’effondrement du mur sud l’année précédente.
« Et tes clés, Finn ? T’as toujours pas accès aux commandes centrales. On va faire comment, charpenter une porte avec de la vieille came ? »
Il tapa du pied sur les planches humides. « On a ce qu’on a. Les anciens avaient pas de clés non plus. Ils avaient de la poudre, du fer, et la rage. »
Il sortit de sa veste en caoutchouc le rouleau de cartes que son père avait laissé, abîmé par l’eau, les bords rongés par le sel. Il le déplia sur une caisse retournée. Les lignes étaient à peine lisibles par endroits, mais les repères principaux restaient : le chenal central, les canaux secondaires, les écluses abandonnées, et ce point à l’est, marqué d’une croix à l’encre délavée. « La porte de secours. Elle a pas été actionnée depuis trente ans, mais elle existe. Si on peut la rouvrir, elle détournera le flux principal. Lowgate sera épargnée. »
Un vieil homme, Ramon, s’avança. Il avait une barbe blanche tachée de rouille et tenait un fusil à harpon ancien, le bois fendu mais l’acier propre. « Je connaissais ton père. Il disait toujours : “mesure le niveau, pas la valve.” Tu te souviens de ce que ça veut dire ? »
Finn secoua la tête. « Pas encore. Mais j’apprendrai vite. »
Ramon hocha la tête comme si cela suffisait. Il posa son harpon sur la caisse et retira de sa poche un petit sac de toile d’où il sortit trois cartouches de poudre brune, emballées dans du papier huilé. « Ça, c’est pour faire sauter les verrous qu’on ne peut pas tourner. »
Un silence respectueux suivit. Puis les autres commencèrent à parler. Qui avait des explosifs, qui avait des cordes, qui connaissait un passage vers l’est sans passer par les points de contrôle. Finn écoutait, mémorisait, pointait des noms sur un carnet mouillé. Il aurait préféré faire tout cela seul, dans le calme, avec les outils de son métier et les cartes en tête. Mais ce n’était plus possible. Il y avait trop de vies en jeu, et trop de choses qu’il ne savait pas.
« D’accord, dit-il en se redressant. Voilà ce qu’on fait. Trois groupes. Le premier, avec moi, transporte les charges et descend le chenal est. Le deuxième sécurise nos arrières sur la boucle de Lowgate, repère les points de sortie si la Peste Brume se met à souffler. Le troisième reste ici, prépare les barques et les blessés. On part dans deux heures. »
Il y eut des hochements de tête. Les gens se mirent à bouger, saisissant des torches, des gaffes, des bâtons de dynamite artisanale. Une énergie nouvelle, fiévreuse, se répandait dans le hangar. Ils avaient peur, Finn le voyait à leurs épaules, à leurs regards fuyants. Mais ils avaient aussi une direction. C’est tout ce que la peur demandait.
La porte du hangar grinça. Anya entra, trempée, un châle de laine sur les épaules qui dégoulinait sur le sol. Elle portait sous le bras une petite antenne de communication, pliée, et un boîtier de verrouillage de la zone moyenne. Elle ferma la porte derrière elle et s’approcha de Finn sans un regard pour les autres.
« J’ai quelque chose, dit-elle à voix basse. Il faut que tu entendes ça. »
Finn la prit à part, près d’une étagère où s’alignaient des moteurs hors-bord morts. « Qu’est-ce que tu as trouvé ? »
Elle posa le boîtier sur une caisse et brancha l’antenne. L’appareil crachait, bourdonnait, puis se stabilisa sur une fréquence. Des voix, hautes, claires, autoritaires. Le haut-zone. Une conversation entre deux opérateurs de la sécurité des eaux.
« …non, le point FOU, c’est traité. Le directeur a confirmé. On ne touche plus à rien avant 6 h 00. La Peste Brume commence à 5 h 15, l’éclusée à 6 h 00 précises. Les quartiers sud et est ne savent rien. Ils attendront sous la pluie comme des rats. »
Une autre voix, plus jeune, nerveuse. « Et si des civils tentent de s’opposer ? »
« On a ordre de tirer. Les eaux feront le nettoyage final. Pas de survivants à Lowgate. C’est une solution durable. »
L’enregistrement s’arrêta. Anya coupa le son et plongea son regard dans celui de Finn. « C’est de ce matin, ajouta-t-elle. Je l’ai intercepté il y a une heure. Leurs délais sont confirmés. Mais j’ai quelqu’un d’autre. Quelqu’un à l’intérieur. »
Finn plissa les yeux. « Un espion dans le haut-zone ? Depuis quand ? »
Anya hésita. Un éclat de rien, presque invisible, passa dans ses yeux. « Depuis avant que tu me connaisses. Je n’ai pas que des drones. J’ai une sœur. Elle travaille dans le centre de commandement des écluses. Elle risque sa vie à nous envoyer ces fréquences. »
« Tu protèges ta famille, dit-il. Je peux comprendre. »
« Ma sœur vient de me dire autre chose, poursuivit Anya en baissant encore la voix. Ils ne se contentent pas d’ouvrir la vanne principale. Ils ont miné les vieilles défenses. La porte de secours que vous cherchez, celle du chenal est… ils l’ont piégée. Si tu t’en approches avec une charge, tu déclenches une contre-explosion. C’est un piège. »
Le silence de Finn dura longtemps. Le bruit de la pluie semblait plus fort. Derrière eux, quelque part dans le hangar, quelqu’un frappait une barre de métal sur une coque pour attirer un regard, ou pour rythmer la pensée.
« Alors on ne passera pas par la porte, dit-il enfin. On passera par le dessous. »
Anya haussa un sourcil. « Le dessous du chenal est est blindé. »
« Pas tout. Mon père a marqué un passage sur ces cartes. Il l’appelait “la gouttière du diable”. Un conduit d’évacuation des eaux de crue, large de quarante centimètres, qui longe la base de la porte et remonte dans la chambre de contrôle. Si on se faufile là-dedans, on peut neutraliser les charges de l’intérieur, sans déclencher leur système. »
« Quarante centimètres, répéta Anya. Tu vas devoir y aller seul, ou presque. »
« C’est mieux ainsi. Moins de monde, moins de bruit. Je prends Marlow et Ramon, on descend, on défuse, et on ouvre la porte à la main. Il y a une manivelle de secours, côté ouest. Avec assez de force, elle peut tourner. »
Il replia les cartes, les glissa dans sa veste. Anya attrapa son poignet, brièvement. « Ma sœur, dit-elle. Elle risque d’être découverte à tout moment. Si elle tombe, je n’ai plus de contact. »
« Alors prie pour qu’elle tienne jusqu’au matin. Parce que 6 h 00, on ne l’évitera pas. On va juste changer ce que ça veut dire. »
Un remous parcourut le hangar quand ils se mirent en mouvement. Les barques furent poussées dans l’eau noire, des lanternes allumées, des paquets de corde lancés d’une embarcation à l’autre. Finn enfila une ceinture de plongée, accrocha un couteau, vérifia les bouteilles d’air comprimé qui semblaient à moitié vides. Marlow s’approcha, une torche à la main, les yeux brillants de colère et d’espoir. Ramon chargea sa poudre dans une sacoche étanche.
Finn monta à bord de la première barque, saisit une perche, poussa dans l’eau sale. Avant de s’éloigner, il regarda une dernière fois vers le hangar, vers les silhouettes qui restaient en arrière pour garder Lowgate. Il aperçut Tess sur le seuil, appuyée contre le cadre, soutenue par une autre femme. Elle avait entendu la nouvelle, sans doute. Elle ne dit rien, mais leva la main, lentement, comme pour bénir son départ.
La pluie redoubla. Les barques disparurent dans la nuit.
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