La Digue
Lire le chapitre 3: The Chart
L’eau clapotait contre les parois de la péniche lorsqu’il souleva la planche du plancher, juste derrière le réservoir de carburant. Ses doigts trouvèrent le paquet enveloppé de toile cirée, scellé à la cire. Il le sortit avec précaution, comme on retire un objet sacré d’un reliquaire. Le papier était épais, jauni par les années et l’humidité qui imprégnait l’air de la zone basse. Il défit le lien de cuir et déploya la carte sur la table de la cabine, la coinçant avec une lampe tempête et un vieux compas.
La carte n’était pas un simple relevé topographique. C’était le travail d’une vie, celui de son père, Brendan Delaney, chef mécanicien des écluses avant que la mer n’avale la moitié de la ville. Finn connaissait chaque trait, chaque annotation en pattes de mouche, les symboles mystérieux que seul son père comprenait. Mais ce soir, il cherchait autre chose. Il cherchait un passage.
Ses yeux parcoururent les lignes bleues des anciennes rues devenues canaux, les zones hachurées des quartiers noyés, les contours des murs de protection. Et puis, il le vit. Un trait rouge, presque effacé, qui partait d’une ancienne station de pompage, traversait le mur de séparation entre la zone basse et la zone intermédiaire, et aboutissait dans un cul-de-sac marqué d’une croix. La croix était annotée d’une date : il y a quatorze ans – juste avant que son père ne disparaisse.
La main de Finn trembla légèrement. Il se souvint de son père, penché au-dessus de cette même carte, lui murmurant des choses étranges sur « les veines de la ville », des passages que les ingénieurs avaient oubliés depuis longtemps. Il n’y avait jamais prêté attention, pensant que c’étaient des histoires pour un enfant curieux. Maintenant, cette carte détenait peut-être la clé pour comprendre le signal qu’il avait volé, celui qu’Anya essayait désespérément de décoder.
Il replia la carte avec soin, puis la glissa dans sa veste imperméable. Dehors, la pluie battait toujours. Il jeta un coup d’œil à la montre accrochée à la paroi de la cabine. Dans moins de quatre heures, le soleil se lèverait et les patrouilles enforceraient leur couvre-feu. Il fallait faire vite.
Il sortit sur le pont. Sa péniche, le *Jenny*, tanguait doucement sur les eaux sombres. Tout autour, les silhouettes décharnées des immeubles noyés se dressaient, leurs fenêtres noires comme des orbites vides. S’il voulait rejoindre le dépôt technique avant l’aube, il devait passer par le mur. Et le passage qu’indiquait la carte passait par l’ancienne station de pompage de la rive est.
Il mit le moteur en marche. Le bruit sourd ébranla le silence nocturne, un appel dans la nuit. Peut-être les enforcers l’entendraient-ils. Peut-être pas. C’était un pari qu’il devait prendre.
Le canal étroit se resserra alors qu’il approchait de la station. Des débris de béton et de métal tordu encombraient les berges. Finn coupa le moteur et utilisa une perche pour guider l’embarcation entre les blocs effondrés. L’entrée de la station n’était plus qu’un trou béant dans la roche, à moitié submergé. D’après la carte, l’intérieur abritait un tunnel de service qui menait vers le nord-ouest.
Il attacha le *Jenny* à une poutrelle rouillée et sauta dans l’eau peu profonde. Le contact froid lui coupa le souffle. Il pataugea jusqu’à l’ouverture, sa lampe torche à la main. Quelques mètres à l’intérieur, le passage se rétrécit considérablement. Il dut ramper sur les coudes, la boue glissante le ralentissant. La charte, bien que protégée par sa veste, lui collait à la poitrine, un rappel constant de l’urgence.
Enfin, l’espace s’ouvrit. Un immense hall souterrain, autrefois le cœur mécanique de la station, s’étendait devant lui. Les machines, géantes rouillées, se découpaient dans la pénombre comme des animaux préhistoriques endormis. Le silence était absolu, dense, seulement perturbé par le goutte-à-goutte régulier de l’eau qui filtrait à travers les fissures.
Il consulta de nouveau la carte à la lumière de sa lampe. Le passage qu’il cherchait était censé se trouver derrière les turbines, sur le mur opposé. Il traversa prudemment, chaque pas révélant un écho qui semblait s’enfoncer dans le béton. Derrière les turbines, il découvrit une sorte de sas, une porte blindée entrebâillée. Derrière elle, un escalier de service plongeait dans l’obscurité.
Finn hésita. La carte indiquait que le tunnel aboutissait dans un ancien collecteur qui courait sous la zone intermédiaire, avant de remonter vers le dépôt technique. Mais il n’y avait aucune garantie que le passage serait encore praticable après une décennie d’abandon. Ni qu’il ne tomberait pas sur une patrouille. Il y avait aussi cette inscription sur le boîtier volé - « Protection zone technique. Drainage programmé. » Le mot « drainage » lui faisait froid dans le dos. Et s’il ne s’agissait pas seulement d’inonder sa zone ? Ses pensées étaient des bourdonnements sombres dans sa tête.
Il prit une profonde inspiration et commença à descendre. Les marches étaient glissantes, couvertes d’algues et de sel. Les murs suintaient une substance noire et huileuse qui brillait faiblement sous sa lampe. Au fur et à mesure qu’il descendait, l’air devenait plus humide, plus lourd, chargé d’une odeur de métal et de saumure.
Le tunnel qui suivit était un long tube de béton, à peine assez large pour permettre à deux hommes de passer côte à côte. Il marcha pendant ce qui lui sembla être une éternité, sa montre indiquant des minutes qui s’égrenaient comme des siècles. Soudain, la faible lueur d’une source de lumière autre que sa lampe apparut devant lui. Il éteignit sa lampe et s’accroupit.
Une grille métallique en haut du collecteur laissait filtrer la lumière d’une salle plus grande. Finn n’eut pas besoin de voir pour savoir qu’il devait être juste sous la zone intermédiaire, du côté technique. Il se faufila jusqu’à la grille et risqua un œil.
La salle était un poste de contrôle, moderne, lumineux, en contraste flagrant avec le délabrement environnant. Des écrans plasma recouvraient les murs, affichant des cartes et des flux vidéo de caméras situées aux quatre coins de la ville. Au centre, deux hommes étaient debout devant une console. L’un portait un uniforme immaculé, orné de galons dorés – sans aucun doute un officiel de la zone haute. L’autre, en salopette blanche d’ingénieur, manipulait un clavier.
« Vous comprenez que le coût est élevé », dit l’officiel d’une voix calme et posée.
L’ingénieur hocha la tête sans le regarder. « Le coût de la protection, oui. Une zone vulnérable est un risque pour tout le réseau. Si nous ne renforçons pas les fondations de la zone centrale, l’ensemble de la structure sera fragilisée. »
« Vous parlez de la zone basse », répondit l’officiel, un pli de contrariété sur le front. « C’est là que vit la quasi-totalité de la main-d’œuvre. Les chantiers, les industries légères, les ports... »
L’ingénieur leva finalement les yeux. « Vous parlez d’industries obsolètes, monsieur le sous-secrétaire. Des installations que nous avons déjà transférées en grande partie vers le niveau intermédiaire. Sacrifier la zone basse, ce n’est pas une perte, c’est un nettoyage nécessaire. Les structures qui s’y trouvent sont devenues instables, dangereuses même. Un sacrifice calculé, si je puis dire. »
Un frisson glacé parcourut l’échine de Finn. Sacrifier la zone basse. Il n’avait aucun doute sur le sens de ces mots. Le boîtier qu’il avait volé, ce n’était pas une simple balise. C’était la déclaration d’intention d’un meurtre de masse.
« Et le calendrier ? » demanda l’officiel.
« Le drainage est prévu pour la fin du trimestre. Tout est automatisé. Nous avons juste besoin que la zone soit évacuée avant. Les contrats avec les compagnies de transport sont déjà en cours de négociation. »
« C’est impossible. Vous ne pouvez pas déplacer des centaines de milliers de personnes en si peu de temps. »
L’ingénieur sourit. « Nous n’allons pas les déplacer, monsieur le sous-secrétaire. Ce serait trop coûteux. » Il afficha un graphique sur l’écran, un ensemble de courbes plongeantes et de lignes rouges. « La politique de non-renouvellement des permis de résidence en zone basse a fait son œuvre. La population a déjà diminué de trente pour cent au cours des deux dernières années. Le chiffre idéal sera atteint d’ici l’exécution du plan. »
Finn s’accroupit plus bas, le cœur battant à tout rompre. Il avait entendu assez. Ils ne se souciaient pas de savoir si quelques personnes vivaient encore quand la zone serait vidée. Ils n’étaient que des statistiques.
Pris d’un mouvement brutal, il recula brusquement. Son pied glissa sur la mousse, et un petit éclat de béton se décrocha, tombant avec un claquement sec dans l’eau de la canalisation. Le bruit sembla résonner comme un coup de tonnerre.
Le visage de l’officiel se tourna vers la grille. « Qu’est-ce que c’était ? »
Finn s’aplatit contre le mur du tunnel, retenant son souffle. Il ferma les yeux, priant pour que l’ingénieur n’entame pas une inspection. Les secondes s’égrenèrent, intolérables. Puis, la voix de l’ingénieur, agacée :
« Rien. Une simple vibration. Ce vieux réseau est plein de fuites. Il faut que je fasse vérifier les vannes. »
Finn entendit des pas s’éloigner de la grille. Il n’osa pas bouger, restant figé dans sa cachette jusqu’à ce que le silence revienne. Il fallait sortir d’ici. Il rampa en arrière, aussi silencieusement que possible, retrouvant le boyau obscur.
C’est en se retournant, précipitamment, qu’il s’accrocha la manche à une aspérité du béton. Un déchirement sec. Son cœur chuta dans un puits. La carte. Il plaqua la main sur sa poitrine. Ses doigts rencontrèrent un bord humide – l’enveloppe avait été transpercée par sa propre négligence, et l’eau qui suintait à travers le béton avait déjà rongé une partie des bords du papier.
Il déplia le document, les mains tremblantes. Des moisissures bleuâtres attaquaient une extrémité, engluant une partie des annotations. Il l’examina de plus près : les informations cruciales – le passage exact vers le dépôt, les coordonnées – étaient encore intactes, mais une partie de la zone située à l’est, vers le cœur du mur, était devenue sur son papier une macule informe.
Il jura entre ses dents et replia la carte, la serrant contre lui comme s’il pouvait la protéger. Il n’avait pas le temps de rester là à pleurer sur le papier gâché. Il devait se dépêcher, atteindre le dépôt technique avant que l’aube ne le rattrape, avant que la brèche dans les données ne devienne une faiblesse mortelle.
Il se remit en marche, l’esprit encore hanté par les mots de l’ingénieur. « Sacrifice calculé », « nettoyage nécessaire ». Et cette phrase, surtout : « la politique de non-renouvellement des permis de résidence ». Une procédure lente, bureaucratique, presque invisible. Une absolution tranquille. Et lui, Finn Delaney, venait de comprendre que sa zone basse n’était pas menacée. Elle était déjà condamnée.
Il accéléra le pas, un seul objectif en tête : trouver le reste du chemin avant que la carte ne devienne trop abîmée. Et surtout, ne pas laisser échapper ce qu’il avait entendu. Des voix devaient savoir. Des gens devaient avoir la preuve.