La Digue
Lire le chapitre 20: The Floodgate Opened
L’eau arriva sans bruit, d’abord, comme un souffle. Puis le mur sombre poussa devant lui un rugissement qui fit vibrer les vitres du hangar. Finn l’entendit avant de le voir : ce grondement profond, caverneux, celui d’un corps entier — la Tamise, la mer, tout ce qu’elles charriaient — s’engouffrant dans la brèche du sas est.
Il avait laissé son équipe sur les toits, en repli. Il courait maintenant vers le quai Bas, le long de la rue Marchande, quand les premiers paquets d’eau fracassèrent les devantures. Devant lui, une femme portant deux enfants s’arrêta net, hypnotisée par le mur gris qui montait à la hauteur des réverbères. Finn la saisit par le bras, l’entraîna dans un escalier de secours.
— Montez ! Montez jusqu’en haut !
Les gens émergeaient des caves, des rez-de-chaussée, lents et désorientés. L’eau leur arrivait déjà aux mollets quand ils comprirent. Puis un homme cria, et ce fut la panique. Un flux de corps se jeta dans les cages d’escaliers, bousculant les enfants, abandonnant les vieux.
Finn remonta la rue en sens inverse, à contre-courant de la foule. Il connaissait chaque porte, chaque ravalement. Il connaissait surtout la géométrie de la mort dans un quartier inondé : elle suivait les rues, les impasses, les sous-sols. Il fallait fermer les soupiraux, bloquer les bouches de métro, pousser les gens vers les étages.
— Vous ! s’égosilla-t-il vers un groupe figé devant une porte vitrée qui se remplissait d’eau noire. Derrière vous, le bâtiment de la Poste. Six étages. Allez-y maintenant !
Un petit garçon pleurait, accroché à un lampadaire que l’eau commençait à lécher. Un homme passait à côté de lui, un sac sur l’épaule, les yeux fous. Finn l’attrapa par le col.
— Tu le prends. Tu le portes. Tu montes à la Poste.
— Mais mon sac…
— Ton sac pèse moins que sa vie.
L’homme obéit, sans réfléchir. Finn continua.
C’est en passant sous le porche de l’imprimerie Daudet qu’il entendit le gémissement. Pas un cri — un son étouffé, presque animal, qui venait d’une cage d’escalier encombrée de caisses d’archives. Il s’y engouffra. L’eau montait vite, déjà à mi-tibia. Une femme était coincée sous un rayonnage renversé, le bras comprimé contre le mur. Elle ne portait pas d’uniforme, mais Finn la reconnut : c’était Rosa, la sœur d’Anya.
— Ne bouge pas ! Il souleva une partie du rayonnage, le cala sur son épaule. Contourne, passe dessous.
Elle rampa, le visage déformé par la douleur. Quand elle fut libre, elle s’agrippa à son bras.
— Anya… elle est partie chercher son fils à l’école des Écluses. L’école des Écluses, avec le réfectoire en sous-sol.
Finn connaissait cette école. Un bâtiment bas, années quatre-vingt, avec une cour pavée et des sous-sols aménagés en salle de cantine. Le pire endroit où se trouver dans un quartier qu’on inondait.
— Va à la Poste. Je m’occupe de Jorek.
Elle hésita.
— Vas-y, répéta-t-il. Il est mon godson. Je le connais. Je le trouverai.
Rosa s’éloigna dans l’eau, et Finn piqua vers le nord, dans la direction de l’école. Les rues étaient déjà devenues des bras de fleuve, et les courants se formaient entre les murs. Son instinct de marin reprit le dessus : il longeait les façades, utilisait les portes cochères pour contourner les remous, mesurait la force des flots dans la dérive des débris.
Arrivé au carrefour des Écluses, l’eau lui montait à la taille. D’un côté, des gens étaient montés sur les toits d’un garage. De l’autre, la cour de l’école était une mare brune où surnageaient des chaises et des tables de cantine. La porte du réfectoire était sous l’eau.
Il se laissa glisser, nagea sur dix mètres, trouva la rampe de la descente. L’air était sombre, chargé de détritus, de graisse et de chlore. Il plongea, les mains devant lui.
La salle de cantine était un piège absolu : une immense pièce sans fenêtres, avec un plafond de faux plafonds qui s’arracherait à la pression. Les enfants devaient s’être groupés sur les tables les plus hautes. Il ne savait pas ce qu’il cherchait — un geste, une poche d’air. Et puis il entendit un coup sourd, régulier, contre le métal.
Le conteneur de cuisine. Une grande armoire réfrigérée, presque étanche, qu’on ne fermait pas à clef. Il était arrimé au mur, à deux mètres de hauteur, et dépassait encore de la surface.
Finn battit des jambes, remonta, s’accrocha à la poignée. De l’autre côté, un petit visage pressé contre la vitre du hublot. Jorek. Huit ans, le visage brouillé de larmes, se cognant contre la porte en le voyant.
— Éloigne-toi ! cria Finn au travers. Éloigne-toi de la porte !
Il trouva l’arrimage de sécurité, tira la goupille, fit basculer le conteneur sur sa face arrière. L’eau s’engouffra, mais la porte restait en dessous de la ligne de flottaison. Il plongea, attrapa la serrure, tourna. L’eau poussa la porte vers lui. Il passa la tête, tendit les mains.
— Viens là.
Jorek se jeta dans ses bras. Il ne pleurait plus — il était passé dans cet état de silence terrifié qu’on voit chez les mômes de zone. Finn le hissa sur son dos, sortit du conteneur, remonta dans l’air libre de la salle des fêtes.
L’eau atteignait presque le plafond. Il n’y avait plus qu’une fine couche d’air. Plus de temps pour chercher des sorties latérales. Il fallait remonter par où il était entré, nager à contre-courant sous la rampe de livraison.
— Accroche-toi à mon cou, Jorek. Ne lâche pas, même si je te le dis. Tu ne lâches pas.
L’enfant serra les bras autour de son cou, ensemble. Finn respira une grande goulée d’air et se laissa retomber dans l’eau.
Sous la surface, tout était marron et chaud. Ses yeux brûlèrent. Il suivit la rampe, puis la bouche d’air : une poche d’air calme, encore au-dessus du niveau du carrefour. Il remonta dans une cage de respiration, cracha l’eau, respira. Puis il repartit, plus loin vers la sortie du quartier.
Quand ils émergèrent enfin, sous le porche de l’imprimerie Daudet, Rosa était là, entourée d’autres rescapés. Elle prit son fils sans un mot, le serra si fort que le gamin protesta. Finn s’appuya sur le muret, cracha, respira.
— Ça va ? dit-elle.
— Ça ira.
Il toussa, tourna la tête vers l’ouest. À cet instant, le courant se renversa dans la rue, quand une lame de fond passa par-dessus un toit de hangar et s’engouffra dans l’autre allée. L’eau monta encore d’un cran, comme une mort patiente.
— Montez à la Poste, dit-il. Tous. Son regard chercha un repère : le clocher d’une église désaffectée, le bâtiment de la Banque maritime, les fenêtres hautes de la mairie. Tous les points hauts de la zone ouest. D’ici une heure, il n’y aura plus d’issue au niveau des rues. Le seul salut sera de tenir sur les étages.
Il fallut faire passer le mot. Trois heures durant, Finn fit la trace entre les bâtiments, aidant les groupes, les vieux, les blessés. La communauté de Lowgate se trouva un plan B : les étages supérieurs de la Poste principale, qui communiquait avec l’ancien hôtel de la Douane par une passerelle de maintenance. L’eau ne montait pas au-delà du troisième étage, leur dit un ancien qui avait connu les crues du deuxième fleuve. Ils y croyaient sans y croire, parce qu’il le fallait.
À la tombée de la nuit, alors que l’eau avait cessé de monter et qu’un vent gris chassait les nuages sur les toits du secteur, Finn retrouva son groupe dans une salle des machines, au-dessus de la ligne de flottaison. Les corps étaient épuisés, muets. Une femme rafistolait le bras de Rosa. Dans un coin, Jorek dormait contre sa mère, les poings fermés.
Anya n’était pas encore revenue.
Finn s’accroupit près d’une fenêtre et regarda le quartier devenu lagune. Çà et là, des points lumineux — personnes signalant des cabines, des greniers, des toits où attendaient encore d’autres rescapés.
Il pensa à son père. « Mesure le niveau, pas la valve. » Son père avait toujours su que les vannes n’étaient que des instruments au service d’un niveau. Pas l’inverse. Il avait cru que la sécurité était dans le contrôle. Mais le contrôle n’était plus un choix : l’autre camp l’avait. Le leur était autre chose — une survie obstinée, un quartier qui refusait de mourir même quand on le noyait.
Il y avait un terme officiel, qu’ils avaient reçu par radio avant que les ondes ne tombent : « Peste Brume ». Le nom du plan d’évacuation de basse zone. Ce nom-là, les gens de Lowgate allaient désormais le prononcer comme une malédiction.
Une femme à côté de lui parla sans élever la voix :
— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?
Finn regarda l’horizon sombre, là où, invisible à cette distance, se dressait le rideau de la High Zone. Il laissa le silence faire son œuvre.
— Maintenant ? On tient. On reste en vie. On apprend où l’eau perd sa force, et on revient là où elle la perd. Pas pour sauver le quartier — pour sauver ce qui reste de ceux qui veulent bien se laisser sauver.
On n’entendit plus que les gouttes qui tombaient du plafond.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.