La Digue
Lire le chapitre 21: The Debt Paid
La pluie avait cessé vers minuit, mais l’air restait lourd de sel et de fioul. Finn était assis sur le rebord d’une fenêtre brisée du cinquième étage de l’entrepôt Levin, les jambes dans le vide, à regarder l’eau noire qui avait avalé les rues de Lowgate. Des toits émergeaient comme des dos de baleines mortes. Quelque part en dessous, des clapotis : des rats, ou pire.
Son talkie grésilla.
— Finn Delaney.
La voix était hachée, filtrée par un brouilleur. Mais il la reconnut. Carver. Le trafiquant d’armes qui lui avait vendu les charges de démolition trois semaines plus tôt, celui qui faisait affaire avec les deux zones sans jamais choisir son camp.
Finn porta l’appareil à sa bouche.
— Carver. T’as du culot de m’appeler sur cette fréquence. Les écouteurs high-zone balayent le district depuis l’aube.
— Ils écoutent surtout ce qu’ils veulent entendre. Et ils ne veulent pas t’entendre, Finn. Ils croient que t’es mort, noyé avec les autres.
Finn serra la mâchoire. Il jeta un coup d’œil derrière lui. Dans la salle principale, une douzaine de survivants dormaient sur des matelas de fortune. Tess était adossée au mur, les yeux ouverts, un bandage autour de l’avant-bras. Elle le regardait fixement.
— Dis ce que t’as à dire, Carver.
— J’ai un message. De la part de ton négociateur. Son nom — je peux pas te le donner sur cette fréquence, mais disons qu’il est devenu mon employeur, depuis peu. Il monte en grade, si tu vois ce que je veux dire.
Finn sentit un nœud se former dans son estomac. L’officiel fantôme, celui avec qui il avait échangé le serveur contre Tess. Celui qui avait peut-être ordonné la détonation.
— Et qu’est-ce qu’il me veut ? Des excuses ? Une médaille posthume ?
— Il te propose mieux. Un bateau. Pas une barque de sauvetage — un vrai bateau de mer, avec du carburant, de la nourriture, des papiers. Il t’attend à l’embarcadère de Millwall dans deux heures. Tu prends le fleuve vers l’est, tu passes la brèche de l’estuaire, et tu disparais. La France, l’Espagne, ce que tu veux. Il efface ton nom de toutes les listes.
Finn resta silencieux. Le poids de la nuit pesait sur ses épaules. Il pensa à son père, à la phrase gravée dans le vieux carnet : *Mesure le niveau, pas la vanne.* Il pensa à Anya, dont le corps n’avait pas refait surface. À Rosa, blessée, au poste de secours. Aux gens qui dormaient derrière lui, qui avaient cru en lui.
— Et Tess ? demanda-t-il.
— Elle peut venir. C’est inclus.
— Et les autres ? Les deux cents personnes qui sont encore dans Lowgate ?
La voix de Carver hésita. Un frémissement parasite traversa le talkie.
— Finn. Écoute-moi bien. L’ordre de la Peste Brume est confirmé pour cinq heures quinze. Mais la réalité, c’est que la high-zone a déjà décidé. Le quartier est condamné. Pas seulement par l’eau — par les décombres, la contamination, les noyés qu’ils ne vont jamais repêcher. Ils vont boucher les brèches de l’ouest et transformer Lowgate en bassin de rétention permanent. Personne ne reviendra ici avant des années, si jamais ça arrive.
— Alors je reste pour les faire sortir.
— Avec quoi ? Tes bateaux sont au fond du canal. Tu as une dizaine de barques à rames et des gens qui savent à peine nager. La haute zone ne va pas ouvrir les portes de la Zone Intermédiaire pour les laisser passer. La Peste Brume, c’est pas une évacuation. C’est un rideau de fumée.
Finn se leva. La colère montait, chaude et familière.
— Si tu m’appelles juste pour me dire que c’est fini, tu peux raccrocher.
— J’ai pas fini. Ton négociateur a une réunion, demain à l’aube. Conseil de la Ville, salle des marées au Niveau Deux du Mur Central. Tous les officiels de la gestion de crise y seront. Ils vont officialiser la fermeture définitive de la zone inondable. Un vote, un vote de pure forme — tout est déjà décidé. Mais il y a quelque chose que tu dois savoir.
Quelque chose dans le ton de Carver changea. La nonchalance laissa place à une tension réelle.
— Il va pas juste fermer les vannes de Lowgate, Finn. Il va ouvrir les vannes du Réservoir Nord. L’inondation permanente. Ils vont remplir toute la cuvette de la zone basse jusqu’à la hauteur du troisième niveau du Mur. Une montée de neuf mètres en moins de trois heures. Tout ce qui reste, tout ce qui est encore debout — les immeubles, les entrepôts, les réfugiés qui croient être en sécurité sur les toits — tout ça sera englouti. Y compris la Poste. Y compris Rosa.
Le talkie crépita. Finn l’avait presque écrasé dans sa main.
— Pourquoi il te dit ça ? Pourquoi il me donne cette information s’il veut que je disparaisse ?
— Parce qu’il est prétentieux. Il croit que tu vas fuir, et que tu voudras savoir que tu as eu raison. Un dernier cadeau pour le petit boatman qui a osé le défier. Et parce que c’est un homme qui aime être craint.
Finn ferma les yeux. Derrière lui, Tess s’était levée. Elle s’approcha sans bruit.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Finn ? demanda Carver doucement. Tant que j’ai sa confiance, je peux te servir. Mais si tu restes, si tu essaies de l’atteindre, j’ai aucun moyen de te protéger. C’est au-delà de ce que je peux faire.
Il y eut un silence. La ville engloutie respirait sous ses pieds, eau contre béton. Finn ouvrit les yeux et regarda l’horizon, là-bas, vers le Mur Central, cette silhouette qui avait toujours semblé aussi éternelle que la Tamise. Maintenant il savait. Ce n’était pas une barrière. C’était une arme.
— Carver. Le Réservoir Nord. Les vannes principales sont où, exactement ?
— Niveau Un du Mur Central, section Delta. C’est le cœur du système de contrôle des marées. Pourquoi ?
— La réunion de demain. Le Conseil. Il en fait partie, non ?
— Oui. Il siègera dans la chambre des marées. Sous la ligne de flottaison.
Finn sourit — un sourire froid, sans joie.
— Alors je vais pas m’enfuir. Je vais prendre ce rendez-vous.
Tess le regarda, les sourcils froncés.
— Finn, ils vont te tirer dessus avant que tu touches la porte.
— Pas si je passe en dessous.
Il pivota vers elle. Pour la première fois depuis des heures, son regard était clair.
— Tu te souviens du Cloaca Prime ? Le vieux conduit d’égout qui longe le Mur Central ?
— Celui que ton père disait être bouché depuis l’effondrement de 48 ?
— Il est pas bouché. Il est seulement pas marqué sur leurs cartes. Mon père y passait pour livrer du matériel au chantier du Niveau Un, avant la mise en service. La vanne d’accès, le vieux modèle à écrou croisé. Il m’a montré comment l’ouvrir. *Mesure le niveau, pas la vanne.* C’est ça que ça voulait dire. Le niveau de l’eau — le niveau du danger. Pas l’outil.
Il saisit son sac à dos, commença à ranger ses affaires.
— La réunion est à six heures. La Peste Brume à cinq heures quinze. Le niveau de l’eau dans le Cloaca sera à son plus bas juste après le pic de marée. On entre par l’égout, on remonte dans la salle des machines du Réservoir Nord, et on ouvre les vannes nous-mêmes.
Tess cligna des yeux.
— Tu veux noyer la high-zone ?
— Je veux pas la noyer. Je veux les empêcher de noyer les nôtres. Mais s’il faut choisir entre les deux…
Il attrapa son talkie.
— Carver. Tu as dit que ton employeur aimait être craint. Alors apprends-lui ceci : les morts de Lowgate ont une mémoire longue. Et qu’on ne peut pas fermer une porte sur un homme qui a déjà appris à nager sous la ville.
Il coupa la communication. Dans le silence qui suivit, il entendit la respiration de Tess, le clapotis de l’eau, le gémissement lointain d’une sirène.
— Je pars dans dix minutes, dit-il sans se retourner. Quiconque veut venir est le bienvenu.
Il laissa les mots flotter. Derrière lui, Tess ramassa son propre sac.
— J’ai jamais su nager, dit-elle. Ça va être une bonne occasion d’apprendre.
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