La Digue
Lire le chapitre 27: The Shield Fails
La première détonation ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient entendu dans le tunnel. Un grondement sourd, puis un silence qui n’en finissait pas. Finn coupait le moteur, le poing crispé sur la barre du *Peste Brume*, quand la seconde explosion déchira la nuit d’est en ouest.
— Là-bas ! cria Tess.
Elle pointait le mur nord-ouest, celui qui séparait le quartier financier de la zone intermédiaire. Une fissure lumineuse courait le long de la structure, vomissant des geysers d’écume argentée. Puis un pan entier du mur bascula, lentement, majestueusement, comme un arbre qu’on abat. L’eau s’engouffra.
Finn ouvrit grands les yeux. Ce n’était pas le plan. C’était bien trop large. La charge de Danny avait peut-être ouverts la fissure initiale, mais quelque chose avait amplifié la brèche ; quelque chose ou quelqu’un.
— Le bouclier est tombé, murmura Anya dans la radio. Les bâtiments du noyau sont touchés. Les infrastructures de secours sont noyées avant même d’être lancées.
Finn hurla des ordres aux embarcations de la flottille qui s’étaient repliées derrière lui après la vague. Trente-six bateaux, peut-être sept cents personnes entassées dans les coques. Tous des survivants de la zone basse. Tous avec un regard vide, encore sous le choc de la mort de leurs proches.
— On y va, dit-il à la radio. Route 7, plein sud, vers le quartier des comptes.
— Finn, c’est de la folie, coupa Tess. Ce secteur se noie. Les bâtiments sont fragiles. La tour de verre va céder.
— Justement, répondit-il en remettant les gaz. Ils ne savent pas naviguer, eux. Ils ne savent pas lire les courants. Et moi je viens de passer vingt ans à lire cette putain de ville.
Le *Peste Brume* bondit en avant, slalomant entre les flots sombres où flottaient des débris de verre et d’acier. La zone financière s’était transformée en un labyrinthe d’avenues englouties, de places noyées. Des personnes se tenaient accrochées aux parapets, aux lampadaires, aux structures encore émergées. Une ville de statues humaines hurlant au-dessus de l’eau qui montait.
— Prends la corde ! cria Finn à un homme en costume déchiré, pendu à une barrière de chantier.
L’homme lâcha prise et tomba dans l’eau. Il coula, remonta, suffoqua. Finn se pencha par-dessus bord, lui attrapa le poignet, le hissa avec une force que l’adrénaline décuplait.
— Merci... merci, hoqueta l’homme. Je croyais que vous laissiez tous tomber.
— On laisse personne, répondit Finn.
Le courant se faisait plus fort. Tess dirigeait les opérations de sauvetage depuis le cockpit, ordonnant aux autres bateaux de se repartir comme une grille : un au nord de la banque centrale, deux à l’est près de la bourse, un vers la tour des médias. Ils récupéraient des hommes d’affaires en vestes trempées, des employés de bureau qui n’avaient jamais vu l’océan, des gardes de sécurité qui n’avaient jamais tenu un fusil hors de l’eau.
La brèche s’élargissait encore. L’eau montait plus vite maintenant, poussée par la marée montante et la pression accumulée depuis des décennies. Les balises d’urgence, d’abord orange, puis rouges, flottaient en clignotant dans un crépuscule artificiel.
— Finn ! appela Anya depuis l’autre extrémité de la flottille, à bord d’une vedette municipale volée. La tour est en train de céder. Les gens sautent des fenêtres. Je vais voir si je peux...
— Anya, non. Trop dangereux.
— Ils meurent, Finn. Ils meurent sous nos yeux. Je ne peux pas rester là.
Elle coupa la radio. Finn jura, frappa le tableau de bord. Mais il savait qu’il n’avait pas le temps d’argumenter. Plus au sud, une famille était entassée sur le toit d’un parking à moitié submergé, les parents tenant un enfant contre leur poitrine. L’eau léchait déjà leur plateforme.
— On y va, lâcha Tess.
Ils virèrent de bord dans un crissement de coque raclant le béton.
Officiellement, le noyau financier abritait un million de personnes en journée. Mais il était dix heures du soir, et les rues s’étaient vidées de leurs travailleurs. Ceux qui restaient étaient les équipes de nuit, les systèmes de sécurité, les cadres aux horaires impossibles. Des gens. Des gens qui, dans la lumière des projecteurs d’urgence, découvraient que leurs murs dorés ne les sauvaient pas.
Finn hissa quatre personnes à bord avant que son pont ne soit trop chargé. Il cria à Tess de les redistribuer. Pas facile. Le réseau d’entraide des bas quartiers ne fonctionnait pas ici ; ici, les gens regardaient les autres bateaux les regarder. La panique, l’égoïsme. Tess hurla des ordres. Impossible.
— Écoutez-moi ! hurla Finn en montant sur le bord du pont. Dans cinq minutes, ce secteur est entièrement noyé. Si vous ne partagez pas vos coques, vous mourrez tous. Regardez-vous ! Vous avez peur de vous serrer les uns contre les autres ?
La coque vibra. Une vague parcourut la zone, renversant une plateforme métallique de l’autre côté. Un groupe de femmes et d’hommes disparut dans l’eau. Finn sauta presque dans le courant, remontant deux corps à la surface, traînant les autres qui toussaient, crachaient l’eau noire.
— Toutes les embarcations vers la rive centrale ! ordonna Tess dans un haut-parleur. N’attendez pas. Tout le monde prend quelqu’un à bord. C’est un ordre, pas une demande.
Le *Peste Brume* continuait à charger, comme une abeille affolée dans une ruche de naufragés. D’autres bateaux le suivaient, de la flottille de Peste Brume mais aussi quelques-unes des barges de maintenance de la zone haute que les employés paniqués avaient réquisitionnées sans savoir manœuvrer. Un fracas tout proche : une tour de verre s’abattait dans l’eau, soulevant une vague qui jeta leurs passagers contre les bastingages.
Finn se tourna vers la fissure du mur nord-ouest. Elle ne cessait de s’élargir, dévorant la structure d’acier et de béton. Ce n’était plus une fissure mais un gouffre, un canal qui déversait des milliers de tonnes d’eau par seconde. Le niveau autour d’eux montait d’un mètre. Peut-être plus.
— Tess, dit-il, la gorge nouée. Le pare-feu est en train de tomber complètement. Si ça continue, on ne pourra plus rien faire. Ce n’est pas la zone financière qui sera inondée, c’est tout Londres Ouest. Y compris la zone intermédiaire. Y compris le tunnel par où Anya devait se replier.
— Ils ont programmé la séquence sur les vannes de secours, dit-elle, le visage défait. Le système central ne répond plus. C’est un automatisme. Karras avait fait planter des charges partout avant même que le conseil ne se réunisse. Ce n’était pas ton père. Ce n’est pas toi. Tout est déjà en place depuis des mois.
— La destruction du mur principal, dit Finn. Il faut faire sauter la vanne maîtresse du système de drainage.
— Danny disait que c’est suicidaire, rappela Tess. Si tu ouvres cette vanne sans contrôle, le flot va inonder les conduits d’évacuation. Pas de compromis possible.
— Il y a une autre possibilité, murmura-t-il. Une seule. La salle des machines nord de la digue principale. Arrêt manuel de la séquence automatique.
— Personne n’y est jamais allé.
— J’y suis allé. Il y a quinze ans. J’ai conduit mon père sur ces plans.
Il regarda l’eau qui montait jusqu’aux premiers étages des bâtiments. Les hélitreuils d’évacuation avaient décollé, abandonnant les derniers naufragés à leur sort. Un autre pan du mur venait de céder, et la voix d’Anya retentit sur la radio, brisée :
— Finn, le déluge traverse la banque. Ils sont partout. J’ai douze civils dans ma cale. Je ne peux pas revenir dans le tunnel du corridor avant 5h45. Le monde s’effondre autour de nous.
Fin des transmissions. Un silence crépitant. Finn respira une grande gorgée d’air moite.
— Tess. On va à la salle des machines nord. Tu viens ?
Elle le dévisagea, puis hocha lentement la tête.
— On n’a pas le temps de faire une annonce, dit-elle. Pas de plan, pas de stratégie. On fonce.
Finn poussa le moteur à plein régime, le *Peste Brume* arrachant une gerbe d’écume à la surface de l’avenue noyée. Derrière eux, le haut-zone abandonnait ses tours de verre et son bouclier d’or, pour plonger dans la même eau noire où leurs enfants avaient appris à nager.
Et quelque part sous la ville, entre les tuyaux métalliques qui n’avaient pas servi depuis vingt ans, une ancienne séquence démarra, libérant les vannes d’une machine que personne n’avait programmée pour cette nuit-là.
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