La Digue
Lire le chapitre 28: The New Tide
La salle des machines du nord sentait l’huile chaude et le sel. Finn poussa la dernière porte blindée de l’épaule, la torche braquée sur un tableau de commandes constellé de voyants rouges. Tess le suivait, haletante, son sac de diffusion encore en bandoulière — inutile désormais, la ville entière lui répondait en échos brouillés depuis la loi martiale.
— Tu vas faire quoi, exactement ? demanda-t-elle.
— La vanne centrale, articula-t-il en désignant une série de volants de section. Les capteurs disent qu’elle est encore en mode automatique de soulagement. Le système croit que le niveau doit être égalisé. Il ouvre tout seul.
Il attrapa le levier principal, tira. Rien. Il tira de nouveau, plus fort. Le levier céda avec un crissement — puis le tableau entier s’éteignit, un instant. Les voyants clignotèrent en séquence rapide, et Finn reconnut la décharge : quelque chose, très en dessous, venait de libérer des vérins hydrauliques massifs.
Un grondement sourd traversa le béton, monta sous leurs pieds comme une bête qui se réveillait. Tess s’accrocha à la rambarde. Finn pressa son oreille contre le mur et entendit le flux : un panneau de cent tonnes, plus large que tout ce qu’il avait calculé, qui pivotait sur ses gonds dans la nuit.
— Elle est ouverte, murmura-t-il. La porte centrale. Elle est complètement ouverte.
Tess respirait fort, les yeux fixes sur lui.
— Alors c’est fini. Le plan de Zefflin est mort dans l’eau. Au sens propre.
— Ouais. Mais ça veut dire qu’on a un océan entier qui passe maintenant.
Ils remontèrent par une échelle de service et débouchèrent face au bassin des quais. La lumière grise de l’aube enveloppait une vision que Finn garderait toute sa vie : le mur de la barrière centrale, dressé depuis quatre-vingts ans entre les zones, n’existait plus qu’en deux moitiés béantes, englouties à demi sous un courant brun qui charriait débris et cargos de surface. Des deux côtés, le niveau montait d’un mètre, puis deux, jusqu’à s’évaporer dans une seule étendue plate qui effaçait toute frontière. Lowgate et le quartier financier n’étaient plus que deux rives d’un même lac.
Un canot motorisé approchait — l’embarcation de service, frappée aux couleurs grises des forces de sécurité du haut district. À son bord, trois agents en combinaison blanche, l’arme au poing, visant un homme accroupi à la proue.
— Delaney ? cria l’un d’eux. Le coordinateur t’attend devant l’entrée ouest. Et il n’est pas content.
— Le coordinateur peut attendre.
Le canot heurta la plateforme. Le prisonnier leva la tête — barbe de trois jours, crâne rasé, veste de cérémonie trempée. Il fallut une seconde à Finn pour le reconnaître : Ivor Zefflin, le coordinateur officiel des zones, le visage propre de la catastrophe planifiée, à présent menotté et ruisselant. Les agents le poussèrent sur le quai, sans le brusquer, presque avec précaution — comme un symbole qu’on ne veut pas rayer.
— Vous êtes qui ? demanda Finn.
— Service d’enquête du comité supérieur, répondit l’agent. Le bouclier principal a cédé, la loi martiale est levée. Le coordinateur est En état d’arrestation pour conspiration de déplacement de population.
Zefflin releva les yeux, croisa ceux de Finn. Il semblait épuisé, vidé. Pas de colère, pas de mépris. Seulement une résignation bureaucratique.
— Vous avez gagné, Delaney. J’espère que vous êtes satisfait.
— Vous vouliez noyer vingt mille personnes, dit Finn. Alors oui. Je suis satisfait.
Zefflin cracha par-dessus le quai, regarda l’eau. Un long silence. Puis les agents le poussèrent vers un véhicule blindé. Les gyrophares rougeoyaient sur les façades sans fenêtres du centre. Tess s’approcha de Finn, lui saisit le poignet.
— Danny. Il nous a envoyé sa position, l’est du bras du quai, près de l’ancien terminal 14. S’il est encore vivant…
— On y va.
Il sauta dans le premier canot disponible — un zodiac de sauvetage déserté, moteur encore chaud. Tess l’imita. À la proue, il fonça vers l’embouchure où le bras secondaire rejoignait le chenal principal. L’eau commençait déjà à refluer, aspirée dans les tunnels de drainage de l’ancien réseau, mais la surface demeurait haute, trouée de débris de toitures et de débris de barques de boulangers.
Au terminal 14, la structure était en partie sous l’eau, son toit courbé comme une larme. Danny était allongé sur une caisse flottant, inconscient. Une plaque d’acier ouverte au-dessus de lui — les planques de maintenance des shunts, où les ingénieurs de surface cachaient l’instrumentation de surveillance. Sa jambe gauche était prise dans une barre tordue, mutilée au mollet, mais son torse se soulevait régulièrement.
Finn coupa le moteur à cinquante mètres, sauta dans l’eau jusqu’aux hanches. Il remorqua Danny contre le flanc du zodiac, Tess tirant au collet. Ils réussirent à le hisser à moitié avant qu’il ne grogne, les yeux entre-rouverts.
— Finn… dit-il d’une voix rauque. La poudre. La charge était… impossible de la retirer, mais j’ai réorienté la faille. Le panneau central a cédé comme prévu. Le reste… le reste était de l’autre côté.
— Quoi ? Quel autre côté ?
Danny toussa — un éclat de sang sur ses lèvres.
— Celui qui armait la charge, ce n’est pas Zefflin, lâcha-t-il. C’est quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui voulait le mur complètement ouvert. Pas seulement la faille. Je les ai entendus — juste avant que ça explose une seconde fois. Le système de valve automatique sous la ville… ce n’est pas le mien. Ni le vôtre. Il se passait quelque chose en bas, quelque chose qui tournait depuis des jours…
Il perdit connaissance.
Tess noua un garrot lâche autour du mollet, et Finn arracha son poignet du fond pour ignorer l’espace aveugle qui s’ouvrait devant eux : la vallée d’eau, les baies noircies, et, très en contrebas, dans le cœur de la cité submergée, une lueur verte pulser régulièrement aux cadences d’une machine inconnue.
— On l’emmène à l’hôpital, dit Tess.
— Et eux ? répondit Finn en désignant la pulsation verte.
Tess se tut un instant. Le vent portait les premières sirènes d’intervention. La marée continuait de monter.
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