La Digue
Lire le chapitre 30: The Trust Issue
Un mois. Trente jours de calme étrange, de négociations, de débris qui remontaient à la surface et de vies qui se recousaient tant bien que mal. Finn Delaney n’avait pas remis les pieds dans le quartier des quais depuis l’ouverture de la vanne centrale. Il y était maintenant, perché sur une passerelle de fortune, au-dessus d’une eau sombre et graisseuse qui léchait les premiers étages des entrepôts abandonnés.
Les haut-zoniers appelaient ça une « réunion de consultation ». Finn appelait ça un ultimatum.
— Ils veulent drainer le secteur, répéta la représentante du conseil municipal, une femme aux cheveux gris impeccablement lissés, vêtue d’un tailleur qui n’avait pas vu la boue depuis dix ans. Reconstruire proprement. Loger vos gens dans les anciens blocs de la zone est, en attendant.
— Les blocs de la zone est, souffla Finn en désignant une rangée de tours crevassées à l’horizon, sont des passoires à humidité. Pas d’isolation, des moisissures qu’on respire comme du pétrole. Nos gens ont déjà perdu leurs maisons une fois. Ils ne vont pas s’installer dans vos taudis pendant que vous bâtissez des terrasses panoramiques sur leurs ruines.
La femme pinça les lèvres. Derrière elle, deux gardes de la sécurité haute-zone croisèrent leurs bras. Sur l’eau, une dizaine de barques de résidents bas-zone attendaient en silence, leurs moteurs au ralenti. Pas d’affrontement, pas encore. Mais Finn sentait la tension comme on sent une marée monter.
Un gamin lui tendit un téléphone satellite cabossé. — Tess veut te parler.
Il s’écarta du groupe. La voix de Tess grésilla, hachée par les interférences.
— Finn, j’ai retrouvé un vieux relevé hydrographique dans les archives de la station. Ça date d’avant le black-out des données.
— Et ?
— Il y a une seconde écluse, sur le mur extérieur, côté mer du Nord. Elle est marquée comme « verrouillage secondaire ». Les plans officiels que Chen et moi avons croisés ne la mentionnent jamais.
Finn sentit un froid lui courir le long de la nuque, indépendant de la brise humide. — Une seconde écluse qui sert à quoi ?
— À isoler le bassin intérieur si la première barrière cède. C’est le dernier filet. Mais le relevé indique une anomalie structurelle.
— Quelle genre d’anomalie ?
— Le genre qui fait que si elle pète, c’est toute la ville qui reprend l’eau. Pas juste le bas-zone, Finn. Tout. C’est pas encore activé, mais ça ne tiendra pas six mois.
Il ferma les yeux. Une seconde, il revit l’explosion du bouclier, la vague qui avait avalé trois barques, le visage de Danny quand il avait parlé d’une troisième main qui armait les charges. L’écluse secondaire. Le machine room nord. Le contrôleur autonome à 300 mètres sous la ville. Tout était lié, comme un réseau de tuyaux rouillés où chaque fuite cachait une plus grande fissure.
— Tess, tu peux me transmettre les coordonnées exactes ?
— Je peux mieux que ça. Je t’envoie un scan des jauges de pression à distance, par le réseau de capteurs de Chen. Mais écoute… un mois que je diffuse, que je raconte l’histoire des vannes et des sacrifices. Les gens commencent à oublier la peur. Si on ramène une nouvelle menace maintenant, sans preuve physique, on perd le peu de crédibilité qu’on a.
— Alors il faut une preuve physique.
Un silence. Puis, plus doucement : — Chen dit que le seul accès à cette écluse, c’est par le tunnel sous-marin de l’ancien métro. Le tronçon est condamné et partiellement inondé. Il faudra plonger.
Finn jeta un regard en arrière. La représentante municipale tapotait du pied, impatient. Les résidents bas-zone attendaient sa réponse comme on attend un verdict.
— La réunion peut attendre, dit-il. Trouve-moi qui a les bons poumons pour cette plongée. Et préviens Chen qu’on bouge d’ici quarante-huit heures.
Il coupa la communication et revint vers la femme grise avec un sourire qu’il ne ressentait pas.
— Madame la conseillère, dit-il en posant les mains sur la rambarde. Voici ma réponse. Vous ne touchez pas à ce quartier. Vous ne déplacez pas nos gens. En échange, je vous offre ce que vous n’avez jamais su obtenir : la paix.
La femme haussa un sourcil. — Et comment comptez-vous garantir cette paix, monsieur Delaney ?
— Parce que je vais vous trouver une raison plus urgente de vous inquiéter que la valeur immobilière de quelques entrepôts.
Il tourna les talons, sauta dans une barque amarrée à la passerelle et manœuvra vers le nord, laissant la délégation bouche bée derrière lui.
Deux heures plus tard, dans le renfoncement humide et sonsore qui servait de QG provisoire aux ingénieurs, Dr. Chen étala une carte numérique sur une table de fortune. Son visage était creusé, son regard fiévreux. Elle avait interdit toute boisson chaude dans la pièce à cause des courts-circuits, et l’air sentait le métal oxidé et la sueur froide.
— Le tunnel du métro nord, section 7, dit-elle en tapotant un point noir sur la carte. Il descend à moins vingt-cinq mètres, passe sous la première ligne de digues, puis remonte dans une chambre de manœuvre abandonnée. C’est là que se trouve la vanne de régulation de l’écluse secondaire. Si on arrive à la remplacer, elle peut tenir des années. Si on n’y arrive pas…
— On refait le coup d’il y a un mois, compléta Finn. La ville en entier cette fois.
Chen hocha la tête. — Il faut aussi que je te parle du signal. Le vert.
Finn releva les yeux. — Celui qu’on a vu au fond, quand la vanne centrale a été ouverte ?
— Oui. Il est toujours là. Plus régulier maintenant. Comme si quelque chose s’était synchronisé avec le cycle des marées nouvelles. C’est sous l’écluse secondaire. Il émane de l’unité de contrôle autonome.
— Celle que tu ne pouvais pas atteindre à distance.
— Exactement. Le bunker de la guerre froide, à trois cents mètres. Il n’y a aucun accès depuis le niveau du sol. Les plans historiques indiquent un boyau technique qui partait de la gare désaffectée de Whitechapel et conduisait direct au bunker. Mais il a été scellé dans les années soixante.
— Scellé comment ?
— Du béton armé et une porte blindée. Le genre de truc qu’on n’ouvre qu’avec de l’acier et du temps.
Finn se massa les tempes. Deux urgences s’entremêlaient : la vanne de l’écluse secondaire, qui menaçait tout le système hydraulique, et l’unité de contrôle autonome, qui traficotait depuis l’ombre, apparemment connectée à ce maudit signal vert. Il sentait le nœud de tuyaux se resserrer autour de lui.
La porte s’ouvrit. Anya entra, trempée jusqu’aux os, un sac de plongée sur l’épaule. Ses yeux étaient rouges de fatigue, mais son regard avait cette dureté qu’elle avait acquise sur les barricades, un mois plus tôt, quand elle avait mené les douze réfugiés de l’autre côté du corridor.
— J’ai entendu parler d’une plongée, dit-elle en posant le sac par terre, dans un bruit de bouteilles qui s’entrechoquent. Une vanne sous un tunnel de métro.
Finn croisa les bras. — Tu viens de passer un mois à évacuer des civils et à dormir trois heures par nuit. Tu n’as pas à faire ça.
Elle le fixa, impassible. — Les douze civils que j’ai sortis du corridor, je les ai sortis seuls. Sans carte fiable, sans comms, avec une lampe qui clignotait. Un tunnel de métro inondé, c’est un boulevard comparé à ça.
— C’est une question de confiance, pas de bravoure.
— Justement, dit-elle. Tu me fais confiance pour rester en haut et attendre que quelqu’un d’autre plonge à ma place ?
Chen les regarda tour à tour, puis reposa une pastille de données sur la table. — Le relevé de pression indique une fenêtre de trois heures demain matin, quand la marée extérieure est au plus bas. Après ça, la vanne va commencer à céder réellement. On a environ quarante-huit heures.
Finn regarda la carte, puis le sac de plongée, puis le visage d’Anya.
— D’accord, dit-il enfin. Mais je plonge avec toi. Personne ne descend seul sous la ville.
Anya acquiesça d’un bref mouvement de tête. Derrière eux, au fond de la pièce, un écran satellite affichait la carte des zones inondées. Le signal vert pulsait, à peine perceptible, au point le plus profond du réseau abandonné. Personne ne le remarqua. Mais il pulsait plus vite, comme un cœur qui se réveille.
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