La Digue
Lire le chapitre 31: The Second Lock
La lumière du jour filtrait à travers les vitres poussiéreuses du poste de contrôle, dessinant des colonnes obliques dans l'air chargé d'humidité. Finnegan Delaney se tenait penché sur la table cartographique, les coudes appuyés sur le papier jauni, les yeux courant sur les lignes bleues et rouges qui s'entrecroisaient comme des veines sur une peau malade.
— Là, dit-il en tapotant un point à l'intersection de deux arcs rouges. La vanne de secours principale du pertuis nord. Regarde le schéma d'entretien.
Le Dr Chen s'approcha, ses doigts fins effleurant les annotations manuscrites qui dataient de trois décennies. Son visage, habituellement impassible, se plissa soudain. Anya, accroupie près de l'entrée, releva la tête en sentant le changement dans la pièce.
— C'est une pièce de quatrième génération, murmura Chen. Conçue pour un cycle de quinze ans. Elle a tenu trois fois ça.
— Qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? demanda Finn.
Chen remonta ses lunettes sur son nez. Elle traça un doigt le long du trait rouge qui s'épaississait vers la marge.
— La structure portante de cette vanne s'est déformée. Le diagnostic interne indique une défaillance thermo-mécanique progressive. Le métal se fatigue. Mais ce n'est pas le plus grave.
Elle retourna la feuille. Une seconde charte, plus ancienne encore, révélait des symboles codés que Finn reconnut à peine. Des marquages militaires, des numéros de lot qui ne correspondaient pas aux standards civils.
— Ce pertuis ne fait pas partie du système moderne, expliqua Chen. C'est un vestige de l'époque de la Guerre froide. Il a été intégré au réseau de défense contre les inondations à la fin des années 2040, mais son architecture interne n'a jamais été mise aux normes. Quelqu'un a modifié son programme de drainage.
— La troisième partie, dit Finn.
Chen hocha la tête. Son regard croisa celui d'Anya, qui s'était approchée silencieusement.
— Si cette vanne cède, le gradient de pression entre la mer et le bassin urbain se libérera en une seule onde. Il n'y aura pas de montée progressive comme le mois dernier. Un mur d'eau, direct, qui remontera les tunnels de métro et submergera les digues internes en moins de quarante minutes.
— Et tout ce qu'on a fait pour stabiliser la zone est inférieur, murmura Finn.
— Anéanti. Le sacrifice planifié de Zefflin deviendra une réalité accomplie, mais par accident, par décrépitude.
Le silence tomba dans la pièce. Dehors, l'eau clapotait contre les murs du bassin de retenue, un bruit régulier qui semblait maintenant porter une menace plus grave.
Anya se leva. Elle portait encore la combinaison humide de la veille, ses cheveux blonds attachés en queue de cheval.
— Il faut y aller. Remplacer la vanne.
Chen secoua la tête.
— Ce n'est pas aussi simple. La vanne est logée dans un caisson sous-marin, à l'extrémité du tunnel de service du métro inondé. L'accès par voie sèche est condamné depuis la tempête de 2043. La seule entrée possible nécessite une plongée d'environ deux kilomètres en eaux confinées, avec une visibilité quasi nulle.
— On a des combinaisons étanches, du matériel de plongée aux quais du bassin est, dit Finn. On a fait des plongées dans des conditions pires.
— Pas comme celle-ci. Le tunnel traverse une zone géologiquement instable. Il y a des poches de méthane qui se sont formées dans les poches d'air. Les capteurs de qualité d'air de mon système ont détecté des concentrations dangereuses dans les vingt dernières heures.
— Il faut quoi, alors ? Des bouteilles d'air en quantité suffisante pour deux heures ?
— Trois heures minimum. Et une pièce de remplacement. Le matériel que nous avons aux quais est de seconde main, récupéré d'anciennes installations portuaires. L'étanchéité n'est pas garantie.
Tess apparut dans l'embrasure de la porte, hors d'haleine. Elle tenait un communicateur de terrain, l'écran fissuré.
— Finn. Le régulateur de pression du sud a publié un bulletin. Vague de marée exceptionnelle prévue dans quarante-huit heures. Ils savent que le pertuis nord est affaibli. Ils préparent un ordre d'évacuation partielle de la zone de l'estuaire.
— Les quartiers ouest sont déjà saturés, dit Finn. Si on évacue encore l'est, on perd les docks, les entrepôts de riz, l'hôpital mobile.
— Ils n'ont pas le choix, rétorqua Tess. L'ingénierie civile n'a pas les ressources.
— Ils ont le choix, dit Chen. Il suffit de remplacer la vanne avant la marée.
Tess regarda la charte, puis Finn, puis Anya. Ses yeux s'arrêtèrent sur Anya qui commençait déjà à vérifier l'équipement de plongée entassé dans un coin.
— Tu es sérieuse, dit Tess. Tu ne connais pas ce tunnel. Tu n'as jamais navigué dans ces zones.
Anya haussa un sourcil.
— J'ai grandi près de l'estuaire, Tess. Je connais la rivière comme le fond de ma poche. Finn m'a déjà emmenée dans des tunnels sinistrés pour récupérer du matériel. C'est la même chose, en plus profond et plus étroit.
Finn posa une main sur son épaule.
— Pas tout à fait la même chose, Anya. Il y a une différence : la marée. Fenêtre de basse-mer dans… (il consulta sa montre) sept heures. L'eau commencera à monter juste après. Si on n'est pas ressortis dans quatre heures heures, le courant inversé nous piégera.
Anya le regarda droit dans les yeux.
— Alors on sera efficaces.
Tess ouvrit la bouche pour protester, puis se tut. Elle connaissait cet échange de regards entre Finn et Anya. Il n'y avait rien à ajouter.
Chen déroula une seconde charte, plus détaillée, qui montrait une coupe transversale du tunnel de la ligne de métro désaffectée passant sous le lit de la rivière.
— L'entrée se trouve à Whitechapel, dit-elle en montrant une encoche dans la structure. L'ancienne station désaffectée, abandonnée par le London Underground. L'accès à la station est obstrué par un blocage de débris, mais il existe un regard de service à l'arrière du bâtiment. L'échelle est immergée sur une dizaine de mètres.
Finn étudia la carte. Il mémorisa chaque virage, chaque angle du tunnel, chaque poche d'air potentielle. Son doigt se posa sur un point où le tracé du tunnel croisait une ligne verte discontinue.
— Qu'est-ce que c'est ?
Chen hésita. Elle consulta un carnet noir posé près de la carte.
— C'est un conduit signalé comme « infrastructure classée ». Les seules données disponibles datent de 1962. Aucune mise à jour depuis. L'Office de l'eau n'a jamais eu de droit d'inspection.
— Le signal vert, murmura Finn.
Chen hocha lentement la tête.
— L'automate est là-dessous. Il est directement relié au réseau de la vanne. S'il continue à envoyer ses impulsions, il pourrait déclencher la séquence de fermeture automatique au moment critique. Ce qui signifierait que la vanne se fige dans une position intermédiaire, qu'on s'y prenne comme on voudra.
Anya enfila la combinaison de plongée que Finn lui tendait. Elle vérifia les joints, les attaches de la lampe frontale.
— Alors on descend avec une pince coupe-circuit, dit-elle. Et on neutralise ce relais avant de remplacer la pièce.
— C'est plus profond que ça, dit Chen. L'automate est à environ trois cents mètres sous la surface, dans un bunker blindé de la Guerre froide. L'accès technique passe par un sas situé à un kilomètre du caisson de la vanne, en amont du courant.
Finn regarda Anya, puis la carte, puis le communicateur que Tess tenait toujours. Une idée se formait dans son esprit, encore incomplète.
— On peut faire les deux, dit-il lentement. La plongée jusqu'à la vanne, une équipe. L'autre jusqu'au sas, une seconde équipe.
Tess secoua la tête.
— On n'a qu'une fenêtre de quatre heures, Finn. Diviser l'effort, c'est doubler le risque.
— On n'a pas le choix. Si la vanne est remplacée mais que l'automate persiste, elle se fige ou se réinitialise. Si on neutralise l'automate sans remplacer la vanne, elle reste déformée et cède à la marée.
Il se tourna vers Chen.
— La vanne de remplacement, on peut la transporter tout seul ?
Chen consulta son carnet de notes.
— Le modèle est standard. Il pèse environ quarante kilos dans l'air, et presque rien dans l'eau. Un homme seul peut la porter, mais il lui faudra les deux mains pour la manœuvrer dans le caisson.
Finn acquiesça. Son regard croisa celui d'Anya, un accord muet se formant.
— J'y vais avec Anya, dit-il. Anya porte la vanne, je guide. On prend l'équipement de propulsion courant-portable pour économiser l'air.
Tess ouvrit la bouche pour intervenir, mais Finn la coupa :
— Tess, tu restes en surface avec Chen. Tu coordonnes les communications. Si on ne remonte pas dans quatre heures, tu fais passer l'ordre d'évacuation à l'est dur.
— Finn…
— C'est la seule chance qu'on a de bloquer le plan de la troisième partie avant qu'il ne joue sa main.
Chen roula la carte et la glissa dans un tube étanche.
— Le plongeur qui descend vers le sas devra porter une charge de perçage. La porte d'accès au bunker n'a jamais été ouverte depuis l'extérieur. Il faudra forcer le blindage ou les joints.
Anya sortit son couteau de plongée et vérifia sa lame.
— On ne casse pas des serrures à la petite semaine, dit-elle. On brûle les gonds. Mais d'abord, on atteint la chambre de la vanne. Finn, tu as repéré le profil du courant dans le secteur du tunnel ?
Finn sourit brièvement. Sa main tapota la carte.
— Je connais ces tunnels par cœur, Anya. Depuis les inondations de l'hiver dernier, je les ai remontés et redescendus une douzaine de fois. Il y a des poches d'air, des déversoirs, des dents de scie en béton. On s'y fera.
Il se tourna vers Chen.
— Tu restes ici, tu surveilles les capteurs de pression et le signal vert. Si l'impulsion change, si la fréquence augmente, tu nous préviens aussitôt. La radio, les panneaux de la station, n'importe quoi.
Chen clignota des yeux derrière ses lunettes, un léger tremblement dans la main qui tenait le carnet.
— Le signal ne cessera pas. L'automate fonctionne en boucle fermée.
— Alors on le coupera de sa source, dit Finn.
Il se pencha vers Tess.
— Une dernière chose. Contacte Danny. S'il est suffisamment remis, il peut nous servir de relais avec la zone ouest. Il connaît les quartiers est et les passages sous-marins.
Tess hocha la tête en pianotant déjà sur son communicateur.
— Je le localise.
Le bruit sourd d'un hélicoptère au loin couvrit les dernières secondes de conversation. Finn jeta un œil à la fenêtre : un appareil de sécurité haute-zone survolait le bassin, comme pour s'assurer que la résistance ne cherchait pas à fuir.
Il détourna le regard et se concentra sur l'équipement de plongée. Dans son esprit, la carte se déployait en trois dimensions, lignes de pression, courants, boyaux sombres. Le vert pulsait toujours, insistant, quelque part sous ses pieds. Quelque part tout en bas.
La faille du pertuis nord n'était que la première de beaucoup. Et la troisième partie, qui qu'elle soit, savait peut-être déjà qu'ils allaient venir.
— On y va, dit-il.
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