La Digue
Lire le chapitre 5: The Debt
La pluie avait redoublé de violence quand Finn accosta sous l’arche du pont de Chelsea. Les réverbères de la zone haute dansaient sur l’eau grasse, reflets mouvants d’un monde qui ne le regardait jamais. Il coupa le moteur, laissa son bateau glisser contre les pneus usés qui protégeaient la jetée, et respira un grand coup. La boîte d’Ezra pesait contre ses côtes, dans une poche intérieure étanche qu’il avait cousue lui-même, il y a des années.
Une voix tomba de l’ombre.
— Alors, le petit Delaney. Les mauvaises fréquentations te réussissent pas trop mal, on dirait.
Finn se figea. Il connaissait cette voix. Il l’avait entendue des dizaines de fois, à moitié endormi dans un corridor d’hôpital, quand la machine qui pompait les poumons de son frère couinait toutes les quatre secondes.
Carver se détacha de la colonne du pont. Grand, mince, le visage épousseté d’une barbe grise taillée au millimètre. Il portait un manteau anthracite qui tombait à ses chevilles et qui aurait pu coûter un an de salaire d’un ouvrier de zone basse. Ses deux hommes restèrent en arrière, impeccables, mains dans les poches.
— Hugo Carver, dit Finn lentement.
Carver sourit de toutes ses dents trop blanches.
— Tu te souviens. Bien. Ça facilite la conversation.
Finn remonta la fermeture de sa veste. La pluie ruisselait sur son capuchon, mais il ne sentait plus le froid. Il aurait dû savoir. On ne contractait pas une dette auprès d’un homme comme Carver sans que ça revienne un jour, avec intérêts.
— Tes frères étaient malades, reprit Carver. Deux d’entre eux. Et toi, tu avais trente ans, l’argent de ta vie englouti dans un marinage pourri, et une seule option pour qu’on les soigne à l’hôpital de la zone haute. Tu m’as demandé de l’aide à toi-même, dans mon bureau de Barbican, tu t’en souviens ?
— Je me souviens.
— Et je t’ai donné ce que tu demandais. Cent mille, en crédits propres, sans intérêt pendant trois ans. Et puis…
Il laissa le silence s’étirer.
— Et puis le temps a passé, et tu n’as jamais remboursé. Oh, je sais. Ton frère Seth est mort quand même. Le poumon. Rien à faire. Mais ton autre frère, la petite Claire, elle est vivante aujourd’hui, et elle vit à Catford Nord, dans un logement que tu payes avec l’argent que je t’ai prêté. Alors je me dis : Finn Delaney, c’est un homme qui a des principes. Un homme qui rembourse ses dettes.
Finn regarda l’eau noire qui clapotait contre la coque.
— Combien ? demanda-t-il.
Carver se rapprocha, pas léger sur les dalles mouillées. Il plongea une main dans sa poche et en tira un petit carnet de cuir, qu’il ouvrit à une page cornée.
— Trois cent vingt mille, crédits zone haute, intérêts composés, avec les frais de recouvrement estimés. À ce rythme-là, dans dix ans, tu seras à un million. C’est mathématique.
Finn ne bougea pas. La boîte d’Ezra pesait contre ses côtes. Le temps s’égrenait dans sa tête : il avait moins d’une heure pour franchir l’écluse nord, et ce guetteur venait lui prendre le peu de temps qui lui restait.
— Si tu veux exécuter le contrat, vas-y, dit Finn. Mais tu sais que t’auras jamais ton argent en me tirant dessus, ici, dans ta zone. Ça ferait du sale, et le nettoyage coûte cher.
Carver éclata de rire. Un rire sec, sans joie, qui résonna sous l’arche.
— Tu as toujours eu du cran. C’est pour ça que je t’aime bien. Non, j’ai pas l’intention de te flinguer. J’ai une proposition. Et je crois que tu vas l’accepter, parce que t’es pas idiot, et parce que je connais exactement ce que tu transportes dans cette poche intérieure étanche.
Finn se raidit.
Carver leva la main, apaisant.
— J’ai pas d’yeux dans le bureau d’Ezra. J’ai des yeux un peu partout ailleurs. Tu fais de la contrebande pour un tiers, maintenant ? C’est pas grave. Je m’en fous. Ce qui m’intéresse, c’est que tu as une barque rapide, une connaissance intime des passes entre les zones, et un talent pour ne pas te faire prendre.
Finn attendit.
Carver sortit un téléphone de sa poche. Il fit défiler une image, puis retourna l’appareil vers Finn. Une femme, la trentaine, les cheveux courts et sombres, un visage anguleux. Sa photo de profil, sans doute, tirée d’un système d’identification.
— Elle s’appelle Marlowe. Journaliste. Elle s’est fait remarquer en écrivant des articles sur les défaillances structurelles des murs de la zone haute. Des articles qui ont déplu, j’imagine, à des gens qui ont la mémoire longue. Elle est en ce moment dans une planque à l’est de la zone haute, et demain, au lever du soleil, des hommes du Bureau des Réseaux viendront la chercher.
— Le Bureau des Réseaux ne vient pas chercher les journalistes, dit Finn.
Carver le regarda avec une expression amusée.
— Dans un monde qui fonctionne, non. Dans celui-ci ? Le Bureau fait ce qu’on lui dit. Et ceux qui lui disent quoi faire pensent que Marlowe a trouvé quelque chose qui ne doit pas sortir de la zone haute. Quelque chose sur les vannes d’assainissement.
Le cœur de Finn fit un bond. Il garda son visage impassible, mais il sentit l’adrénaline monter.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— Bien sûr que tu sais, dit Carver avec douceur. Tu as volé un dispositif sur une vanne de la vieille muraille, hier soir. Un dispositif qui t’a donné des idées. Et cette Marlowe, elle travaille sur le même dossier, mais d’un angle différent. Elle documente le coût humain prévu. Les districts sacrifiés. Les morts que personne ne comptera.
Carver rempocha son téléphone.
— Je te propose un troc. Tu prends mon bateau, tu passes la prochaine écluse avec un passager clandestin dans ta cale, tu la largues à Deptford Creek, et je réduis ta dette de moitié. Cent soixante mille, effacés d’un trait.
— Et si elle se fait attraper ?
— Elle ne se fera pas attraper. Parce que si elle se fait attraper, je dirai au Bureau que c’est toi qui la transportais, et ils te remonteront les intestins jusqu’à la gorge. Tu vois, tout est arrangement, Finn. C’est ce qui rend la vie agréable.
Finn regarda la pluie tomber. La boîte d’Ezra attendait. Marlowe attendait. Les vingt-trois heures et quarante minutes qu’il lui restait pour respecter son engagement avec Ezra se comprimaient encore.
— T’as un endroit où elle attend ? demanda-t-il.
— Oui. Une jetée privée au port de Chelsea. Elle montera à bord dans une heure. Tu la sors par le passage C, le mot de passe est « tigre de pierre ».
Finn hocha lentement la tête. Carver sourit, et pour la première fois, ses yeux exprimèrent quelque chose qui ressemblait à de la sympathie.
— Tu es un homme pratique, Delaney. C’est rare, par les temps qui courent.
Il tourna les talons et recula dans l’ombre du pont, suivi de ses deux hommes. Leurs pas s’évanouirent sous la pluie.
Finn resta immobile, la main crispée sur le bastingage. Il pensa à Anya, qui l’attendait dans l’église inondée, qui croyait qu’il rentrait avec les données du dépôt technique. Il pensa au décompte masqué caché dans le beacon, qui continuait à tourner quelque part sous les zones. Et il pensa à la femme qu’il ne connaissait pas, Marlowe, qui avait peut-être documenté exactement ce que Finn devait encore découvrir par lui-même.
Il sortit la boîte d’Ezra de sa poche. Il la soupesa. Une heure. Deux livraisons impossibles. Une seule paroi de sa barque.
Il rangea la boîte, démarra le moteur, et s’éloigna de Chelsea, droit vers le port.
La pluie tombait toujours.